Un des rares romans de Zola que je n'avais pas encore lus.

INCIPIT

Comme six heures sonnaient au coucou de la salle à manger, Chanteau perdit tout espoir. 

30

LE DEBUT

L'action se situe en Normandie, dans un petit village portuaire. L’héroïne, Pauline Quenu, fille de Lisa Macquart et du charcutier Quenu (voir Le Ventre de Paris), orpheline à l'âge de dix ans, est confiée à des cousins de son père, les Chanteau. Pauline est très appréciée par la famille, et surtout par le fils, Lazare, qui a du mal à démarrer dans la vie, multipliant les études, les projets, et les échecs...

MON AVIS

Je ne connaissais pas ce roman, voilà une lacune de comblée. Il m'a fait penser un peu à Maupassant ; parce que ça se passe en Normandie, sans doute, mais aussi par le récit, qui se déroule sur plusieurs années, et conte l'histoire triste d'une femme ordinaire, trop gentille, et donc manipulée, par les autres et par les événements mêmes.

La psychologie des personnages est parfaitement décrite : Lazare, le pessimiste, hypocondriaque, plein de tocs pour essayer de conjurer le "sort" ; Pauline, simple, pleine de joie de vivre, de bienveillance, de générosité... Elle est presque trop parfaite, cette Pauline ; admirable mais aussi pathétique : tout le monde profite d'elle, elle se sacrifie constamment. On a envie de la secouer, mais c'est elle qui a raison (comme le dira Lazare à la fin) ; si le monde appartenait aux gentils, comme nous serions heureux et tranquilles !

Dans cette "joie de vivre", il y a la vie, bien sûr... et elle ne concerne donc pas seulement les humains. Les animaux de la maison ont un grand rôle, ils ont un nom, des comportements bien à eux, et ils se posent moins de questions que nous ! Un exemple à suivre ? C'est peut-être ça que Zola veut nous dire. Le vieux toutou Mathieu est affectueux, aimant, fidèle ; la chatte Minouche est très indépendante, et "tire des bordées" dont elle revient le ventre plein de chatons, qu'elle abandonne sans la moindre vergogne ; le petit dernier, un chien abandonné, est grognon, toujours de mauvaise humeur. Ils sont vraiment personnifiés et on rit de leurs attitudes.

Et puis il y a la mer aussi. Puissante et sans pitié, tour à tour aimable (promenade, pêche) et destructrice (érosion dramatique de la côte).

A noter une scène d'accouchement (difficile) très réaliste. On dirait que Zola a été sage-femme tant c'est précis ! Ames sensibles s'abstenir. Mais l'accouchement est le symbole même de la vie toute simple. Celle à laquelle Pauline aspire (et avoir des enfants en fait partie) et celle de l'humanité toute entière, depuis l'aube des temps. On se souvient alors du tableau L'origine du monde de Gustave Courbet, 1866, et l'on sait qu'Emile Zola admirait le peintre.

06

Téléfilm 2012

 

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

La Joie de vivre est publié en 1884, douzième volume de la série Les Rougon-Macquart. Ce roman oppose le personnage de Pauline, qui aime la vie même si celle-ci ne lui apporte guère de satisfactions, à celui de Lazare, être velléitaire et indécis, rongé par la peur de la mort.

Les personnages de Lazare et de Pauline semblent correspondre aux composantes de la personnalité de Zola, car il écrit ce livre au moment du décès de sa mère, décès qui l'a plongé dans une crise de pessimisme quasi dépressive, comme Lazare ; mais il conserve pendant cette épreuve une conception assez optimiste de la vie, comme Pauline.

MES EXTRAITS FAVORIS

Au contraire, à cette heure, elle avait la joie de son épanouissement, la sensation victorieuse de grandir et de mûrir au soleil. Le sang qui montait et qui crevait en pluie rouge, la rendait fière. Du matin au soir, elle emplissait la maison des roulades de sa voix plus grave, qu'elle trouvait belle ; et, à son coucher, quand ses regards glissaient sur la rondeur fleurie de ses seins, jusqu'à la tache d'encre qui ombrait son ventre vermeil, elle souriat, elle se respirait un instant comme un frais bouquet, heureuse de son odeur nouvelle de femme. C'était la vie acceptée, la vie aimée dans ses fonctions, sans dégoût ni peur, et saluée par la chanson triomphante de la santé.

***

- Alors la médecine ne sert à rien.

- A rien du tout, lorsque la machine se détraque... La quinine coupe la fièvre, la purge agit sur les intestins, on doit saigner un apoplectique... Et, pour le reste, c'est au petit bonheur, il faut s'en remettre à la nature.

***

Maintenant elle se portait bien, forte et saine comme un jeune arbre, et la joie qu'elle répandait autour d'elle était le rayonnement même de sa santé. Le recommencement de chaque journée l'enchantait, elle mettait son plaisir à refaire le jour ce qu'elle avait fait la veille, n'attendant rien de plus, espérant le lendemain sans fièvre.

***

Et à toute minute, il s'écoutait vivre, dans une telle excitation nerveuse, qu'il entendait marcher les rouages de la machine : c'étaient les contractions pénibles de l'estomac, les sécrétions rouges des reins, les sourdes chaleurs du foie ; mais au-dessus du bruit des autres organes, il était surtout assourdi par son coeur, qui sonnait des volées de cloches dans chacun de ses membres, jusqu'au bout des doigts. S'il posait le coude sur une table, son coeur battait dans son coude ; s'il appuyait sa nuque à un dossier de fauteuil, son coeur battait dans sa nuque ; s'il s'asseyait, s'il se couchait, son coeur battait dans ses cuisses, dans ses flancs, dans son ventre ; et toujours, et toujours, ce bourdon ronflait, lui mesurait la vie avec le grincement d'une horloge qui se déroule. Alors, sous l'obsession de l'étude qu'il faisait sans cesse de son corps, il croyait à chaque instant que tout allait craquer, que les organes s'usaient et volaient en pièces, que le coeur, devenu monstrueux, cassait lui-même la machine, à grands coups de marteau. Ce n'était plus vivre que de s'entendre vivre ainsi, tremblant devant la fragilité du mécanisme, attendant le grain de sable qui devait le détruire.

***

Dans la certitude de sa fin prochaine, il ne sortait pas d'une pièce, ne fermait pas un livre, ne se servait pas d'un objet, sans croire que c'était son dernier acte, qu'il ne reverrait ni l'objet, ni le livre, ni la pièce ; et il avait alors contracté l'habitude d'un continuel adieu aux choses, un besoin maladif de reprendre les choses, de les voir encore. Cela se mêlait à des idées de symétrie : trois pas à gauche et trois pas à droite ; les meubles, aux deux côtés d'une cheminée ou d'une porte touchés chacun un nombre égal de fois ; sans compter qu'il y avait, au fond, l'idée superstitieuse qu'un certain nombre d'attouchements, cinq et sept par exemple, distribués d'une façon particulière, empêchaient l'adieu d'être définitif. Malgré sa vive intelligence, sa négation du surnaturel, il pratiquait avec une docilité de brute cette religion imbécile, qu'il dissimulait comme une maladie honteuse. C'était la revanche du détraquement nerveux, chez le pessimiste et le positiviste, qui déclarait croire uniquement au fait, à l'expérience.

***

Pauline souriait, approuvait de la tête, car le bonheur, selon elle, ne dépendait ni des gens ni des choses, mais de la façon raisonnable dont on s'accommodait aux choses et aux gens.

***

C'est moi qui ai fait notre vie mauvaise, et la tienne, et la mienne, et celle de la famille... Oui, toi seule étais sage. L'existence devient si facile, lorsque la maison est en belle humeur et qu'on y vit les uns pour les autres !