Article d'Albert Camus paru dans L'express - décembre 1955

Dans un bel article paru la semaine dernière, M. Henry Barraud nous a raconté comment Tibor Harsanyi, compositeur de talent, vécut et créa trente années parmi nous, se vit pourtant refuser sans trêve la naturalisation française qu'il demandait et ne reçut satisfaction que le jour de sa mort, il y a un an. Il mourut Français, comme d'autres, grâce à d'habiles médecins, meurent guéris.

Il y aurait beaucoup à dire sur notre législation des étrangers et sur le scandale des naturalisations, accordées et refusées au gré des caprices et des influences. Mais il est plus intéressant encore de connaître le motif porté sur le dossier Harsanyi par le haut fonctionnaire de service. Ce motif est en effet d'une concision bien française : "Exerce une profession socialement inutile."

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En cinq mots, voilà définie la situation de l'artiste dans notre société. Considéré comme un oisif, soupçonné de prendre plaisir à ce qu'il fait. Il ne sera accepté, et du bout des lèvres, que s'il consent à amuser les convives au dessert, ou à donner la main au service. Dans le premier cas, il sera sacré auteur à succès ; dans le second, délégué à la propagande. Rien ne l'empêche d'ailleurs de cumuler, comme au Saint-Yves, à la belle époque (je veux dire après la libération), quand le même homme passait les plats et chantait Frou-Frou.

Mais, en aucun cas, son métier ne sera réputé utile par lui-même. Ce qui est utile, sans doute, ce sont les ministres du bon beurre et les députés du tord-boyaux. Leur inlassable activité nous a permis d'accéder en dix ans à ce qu'on a superbement appelé l'âge du zinc, où cinq bistrots disputent à deux instituteurs seulement la formation de nos élites pendant que des parlementaires donnent la France à bouillir toute crue à des milliers d'empoisonneurs publics.

Dans le même temps, nos artistes, soustraits à toute sécurité, même sociale, écrasés par le poids entier de la fiscalité, sont volés jusque dans les enfants de leurs enfants. Dans le même temps, nos chercheurs travaillent dans des cages à lapins, nos professeurs font face avec des salaires dévalués à des classes surpeuplées, nos sculpteurs façonnent des jouets, et des musiciens meurent sans jamais avoir été joués.

Après cela, l'artiste n'a plus qu'à se persuader lui-même de son indignité. Attaqué des deux côtés, ignoré par la société bourgeoise, asservi par la société dite révolutionnaire, comment ne douterait-il pas de sa vocation ? Et comment n'essaierait-il pas "de se faire pardonner d'être par nature, malgré toits les déboires, un témoin de liberté, dans un temps où la liberté n'est pour les uns qu'une chasse gardée pour les privilèges d'argent, et pour les autres une vilaine survivance réactionnaire. On le voit alors s'évertuer, courir réparer les plombs, s'essayer au langage des "durs", signer à tour de bras des circulaires, et même, oui, écrire des articles. Après avoir longtemps péché par orgueil, nous avons apparemment perdu jusqu'à la fierté de notre métier.

Il est peut-être temps alors de retrouver cette fierté nécessaire. Si l'artiste, selon moi, ne peut se séparer de la société, s'il doit vivre au niveau des jours, reconnaître sa solidarité avec son peuple, comprendre que ce qui enchaîne le travail asservit la création, refuser enfin de se séparer, ce long effort doit fonder justement la dignité de son métier. L'artiste n'a pas besoin de privilèges, il n'a besoin que de son long et difficile travail. Mais il peut refuser au moins d'être insulté.

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M. Barraud remarque avec pertinence que Mozart, aujourd'hui encore, fait vivre matériellement des centaines de milliers d'hommes. L'artiste en effet est un producteur; les valeurs qu'il crée constituent une source de richesses économiques. Ce que l'alcool coûte à la nation, le génie national le répare en partie. Mais cet argument, si vrai qu'il soit, risque encore de concéder quelque chose aux ennemis de l'art. La vraie grandeur, la seule admirable, de Mozart, est qu'aujourd'hui encore, comme tous les grands créateurs, il aide à vivre des millions d'hommes que nos très utiles gouvernants désespèrent.

Ces derniers le savent bien d'ailleurs qui osent utiliser, hors des frontières, le prestige de l'artiste, dès l'instant qu'il est mort et qu'on peut lui faire dire n'importe quoi. L'orphéon national ne connaît que les marches funèbres, mais il les connaît bien. C'est alors que l'Allemagne vaincue crie le nom de Goethe, et non celui de Bismarck, pour excuser ses charniers. C'est alors que Tolstoï, et non la grande Catherine, fait pardonner à la Russie contemporaine la mort des libertés.

Et le jour, qui n'est pas inimaginable, où l'art mourra définitivement dans les chaînes que l'Etat lui aura rivées avec la complicité des philosophes, ce jour-là, les nations ne pourront plus arborer à la face du monde que le visage de leur histoire, furieusement semblable à celui de ces aimables repris de justice que nos journaux mettent à leur première page, en même temps que le sang.