C'est la première fois que je lis du d'Ormesson !

INCIPIT

Vous savez quoi ? Tout change.

00e

RESUME

Des souvenirs, fictifs ou réels, et surtout des réflexions sur la vie et l'univers.

MON AVIS

Cela fait très longtemps que je voulais lire du d'Ormesson. C'est chose faite et j'en suis ravie ! J'ai pris un livre au hasard et en rentrant à la maison, j'ai lu la 4e de couverture qui concluait : "Cette histoire universelle tient à peu près debout et se laisse lire sans trop d'ennui." Oups. Voilà qui a refroidi mes ardeurs... Mais un autre commentaire disait : "Une histoire tellement belle que chacun rêvera qu'elle soit la sienne." Cela rétablissait l'équilibre. Mais de ces deux critiques, je ne suis d'accord avec aucune. Oui, c'est une histoire universelle, mais elle est merveilleuse et passionnante sous la plume de l'auteur. En ce qui concerne la seconde... je ne vois pas où il y a une "histoire" dont on rêve qu'elle soit la sienne. Il s'agit de souvenirs et de digressions philosophiques, en aucun cas d'une "histoire".

D'ailleurs, le terme "roman" sur la couverture m'étonne. D'accord, l'écrivain s'adresse à son épouse Marie et parle un peu de leur vie et de voyages qu'ils ont faits. Cette Marie n'existe pas, sa femme s'appelle Françoise. Peut-être a-t-il changé seulement le prénom et tout cela est-il autobiographique. D'ailleurs lorsqu'ils évoquent des romans écrits par le narrateur, les titres sont vrais. Donc, si ce seul prénom, fictif, impose le terme "roman", pourquoi pas... mais moi j'appellerais plutôt ça un essai, à la fois léger (ça se lit très bien) et très profond.

Car l'essentiel est constitué de constatations, de suggestions, d'interrogations philosophiques sur l'univers, l'homme, l'amour et les belles choses. Et la propension actuelle... à la médiocrité. L'auteur, vieillissant, se dit dépassé, heureux de l'époque qu'il a connue, pas fâché de quitter bientôt cette humanité qu'il ne comprend plus très bien. Un vieux réac ? Sûrement, mais je lui donne raison sur toute la ligne ! Le monde actuel est si plein de vulgarité, à tous les niveaux, que je m'y sens mal moi aussi. Question d'âge, sûrement !

MES EXTRAITS FAVORIS

Les romans aussi, c'est fini. Nous les avons trop aimés. Gargantua, Pantagruel, Don Quichotte, Athos, Porthos, Aramis, D'Artagnan, Gavroche, Fabrice et Julien, Frédéric et Emma, le prince André, Natacha et Anna, les frères Karamazov, la cousine Bette, le père Goriot et ses filles, Anastasie et Delphine, les familles Rougon-Macquart, Forsyte, Buddenbrook - on dirait un faire-part -, Vautrin, Rubempré, Rastignac, le narrateur et Swann et Charlus et Gilberte et Albertine et Rachel-quand-du-Seigneur et la duchesse de Guermantes, lord Jim et lady Brett, Jerphanion et Jallez, mon amie Nane et Bel-Ami, Aurélien et Gatsby, le consul sous le volcan, Mèmed le Mince, l'Attrape-coeurs, le pauvre vieux K à Prague, et Leopold Bloom à Dublin qui se prend pour Ulyss : ce monde de rêve et de malheurs changés soudain en bonheur ne durera pas toujours. Ses silhouettes de femmes, de maîtresses, de jeunes filles, ses fantômes de géants s'éloignent dans le passé. L'herbe a du mal à repousser derrière eux. Les seconds couteaux s'agitent. Les truqueurs déboulent. Les poseurs s'installent. L'ennui triomphe. Tout le monde écrit. Plus rien ne dure. On veut gagner de l'argent. Presque une espèce de mépris après tant d'enchantements. Le genre s'est épuisé. L'image triomphe et l'emporte sur l'écrit en déroute.

 

00h

Avec sa femme Françoise

Comme nous nous trompons ! Comme je me suis trompé ! Il me semble, tout à coup, que j'ai passé ma vie à me tromper. Nous ferions mieux de nous taire, de renoncer à toute action, de ne jamais rien écrire, de n'avoir aucun sentimnt et aucune opinion. Nous commençons à savoir - les exemples sont innombrables - que la seule leçon de l'histoire depuis les temps les plus reculés jusqu'à hier et aujourd'hui est que nos décisions sont toujours contrariées par la suite des événements.

***

On en vient à se demander ce que pouvaient bien être l'univers, l'espace, le temps, la lumière sans personne pour regarder, pour écouter, pour parler, pour changer les choses en mots, en chiffres, en commentaires, en représentation infinie. La pensée de l'homme crée le monde une seconde fois. Tout se passe comme si Dieu, après avoir créé l'invraisemblable univers, avait fait surgir les hommes pour le comprendre, pour lui donner un sens et pour le transformer.

***

Les hommes commencent à deviner que leur destin est de disparaître dans l'avenir comme ils ont apparu dans le passé. Et ils se demandent ce qu'ils font là.

***

Ecrire ! Mais écrire quoi ? Les livres étaient à mes yeux comme des objets sacrés. Je les mettais très haut. D'où venaient-ils ? Leur surgissement me paraissait assez mystérieux. L'idée de commencer un livre m'épouvantait. Pour dire quoi ? J'aimais beaucoup les bons livres, mais je n'ignorais pas qu'aujourd'hui surtout, où ils devenaient si nombreux, beaucoup, la plupart, presque tous étaient franchement mauvais. Ecrire un mauvais livre qui tomberait des mains de ses lectrices et dont le premier lecteur venu aurait le droit de se moquer me déchirait le coeur. Je préférais me taire.

***

Souvent, je suis triste. Le monde n'est pas très gai. Et moi, je me désole de moi-même. Alors je trompe mon monde en riant. La gaieté est la forme de ma mélancolie.

***

L'avenir n'est rien d'autre qu'un passé en sursis. Où est le passé ? Le passé est dans ma tête. Ma mère est dans ma tête. Talleyrand est dans ma tête. Jules César est dans ma tête. Et le big bang est dans ma tête. Et je vous le jure nulle part ailleurs. Le passé est un souvenir logé dans nos cerveaux. La totalité de l'univers et de ses événements est rangée là, sous forme de livres, de mots, de chiffres, d'écrans, de documents ou de traces. Le présent est coincé entre le passé et l'avenir. C'est un entre-deux minuscule jusqu'à l'inexistence.

***

L'accumulation des hasards, l'oeil qui me permet de voir, l'oreille qui me permet d'entendre, la complexité inouïe et si banale de mon corps et de l'univers, la nécessité issue de tant d'invraisemblances, la rigueur du réglage de l'univers, les miracles de la lumière et de la mémoire qui ressuscitent le passé, l'avenir qui n'est nulle part avant de tout envahir et de se changer en souvenir, ma capacité et mon impossibilité à comprendre le monde autour de moi, et peut-être surtout ce temps dont personne ne sait rien, qui ne relève pas de l'évolution et qui finit par apparaître comme la signature sur le monde d'une puissance inconnue, tout cela m'incite à croire qu'il y a au-dessus de moi quelque chose de plus grand, de caché et de sacré qui est à l'origine de notre tout et que nous pouvons appeler Dieu.

Dieu est invraisemblable. Nous aussi. Le temps est invraisemblable. La lumière est invraisemblable. La vie est invraisemblable. Et tout ce qu'on peut mettre à la place de Dieu et pour éviter Dieu - une éternité aveugle, une avalanche de hasards heureux et sans liens entre eux, une succession en accordéon de big bangs et de big crunchs, une infinité de multivers dont nous ne serions qu'un exemplaire... - est invraisemblable aussi. Le mystère est notre lot. Par respect, par gratitude, pour tâcher d'éviter l'absurde et le désespoir, pour essayer d'être heureux, je choisis de l'appeler Dieu.

***

L'idée que notre naissance est une condamnation à mort est difficile à supporter. Aussi les hommes ont-ils imaginé comme une solution de rechange. Ils se sont mis en tête qu'une espèce de seconde vie, mais cette fois éternelle, sans dettes, sans souffrances, sans problèmes de logement, sans chagrins d'amour, pourrait succéder à la première, en train de passer si vite. Les religions servent à ça : donner l'espoir que tout ne sera pas fini après notre fin inévitable. Et imposer du même coup, par un système de punitions et de récompenses dans l'autre monde, une morale collective à l'humanité. Car il n'y a de morale que s'il y a une transcendance. Quelque chose qui vient d'en haut et de plus loin que nous. Si Dieu n'existe pas, tout est permis.