Malgré l'imagination fertile de l'auteur, je me suis un peu ennuyée... c'est très long et j'ai failli abandonner. 

INCIPIT

Le premier jet de lumière qui convertit en une clareté brillante les ténèbres dont paraissait enveloppée l'apparition de l'immortel Pickwick sur l'horizon du monde savant, la première mention officielle de cet homme prodigieux, se trouve dans les statuts insérés parmi les procès-verbaux du Pickwick Club.

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LE DEBUT

Le Pickwick Club de Londres décide en mai 1827 de fonder une association dite « de correspondance », dont quatre des membres partent en voyage pour rendre compte de leurs expériences, diverses et variées. Lors de leur première étape, les Pickwickiens se font rosser par un cocher qui les prend pour des espions au milieu d'une foule hostile. Ils doivent leur salut à Alfred Jingle, qui voyage en leur compagnie jusqu'à Rochester. Jingle s'avère être un aventurier qui s'intéresse aux femmes riches et qui compromet Winkle auprès d'un irascible Dr Slammer, qui le provoque en duel. Début d'aventures en cascade...

MON AVIS

Ce livre n'est plus guère disponible que via les liseuses, ou en version album pour enfant (il dit être drôlement transformé !) ; pour ceux qui ne peuvent se passer du papier, on trouve des occasions. Attention, ça doit faire dans les 1000 pages ! Et il faut s'accrocher.

Le tout début commence avec les statuts du Pickwick Club... Je ne m'y attendais pas, c'était rébarbatif au possible et je me suis demandée si tout le livre allait être du même acabit. Mais non, heureusement, ce ne sont que quelques pages. Pas très claires, il faut bien le dire ; on ne comprend pas vraiment le propos, le but de ce Club, et dans tout le reste de l'ouvrage, Pickwick fait de nombreuses expériences mais semble ne jamais les consigner sur le papier, comme le ferait un philosophe par exemple, pour en déduire des caractères humains ou autres... Le narrateur consulte les documents qu'il a retrouvés et reconstitue le fil de ces aventures, sans nous apporter plus d'explications. 

Il s'agit donc en fait d'une succession de petites histoires sans grand intérêt (en tout cas aujourd'hui) : Monsieur Pickwick et ses amis parcourent l'Angleterre, il leur arrive quelques aventures, plus ou moins amusantes. On note aussi des digressions : un personnage raconte une légende ou des faits qu'on lui a rapportés. Environ 25 chapitres par tome, soit 50 en tout (sur deux tomes, vous l'aurez compris...), et donc 50 petites histoires, avec un fil conducteur : les voyages de Monsieur Pickwick pour découvrir le monde... en fait son petit coin d'Angleterre.

Je reconnais avoir souri pour certaines aventures : Pickwich promené dans une brouette par ses amis, car il a des rhumatismes ; la conversation avec un fantôme ; Pickwick qui se trompe de chambre dans une auberge et se trouve nez-à-nez avec une dame épouvantée ; le sacristain enlevé par les gobelins ; le monsieur passé dans la machine à faire la chair à saucisse ; les blagues des carabins ; le passage à la prison pour dettes (qui nous rappelle bien entendu La petite Dorrit, du même auteur ; on sent que Dickens a été beaucoup marqué par l'emprisonnement de son père) ; la "calèche fantôme"...

Beaucoup, beaucoup de vocabulaire et souvent des mots "déformés", des néologismes inventés par les personnages, qui ont plus ou moins d'éducation ; et donc parfois il est difficile de faire la part des choses ! D'autres introuvables dans les dictionnaires.

J'imagine que les versions pour "la jeunesse" sont très condensées et sérieusement modernisées... Il y avait un feuilleton télé lorsque j'étais enfant ; je me souviens que c'était amusant, mais sans plus.

Bref, à réserver aux purs fans de Dickens ; si on commence par ça, on risque de ne plus avoir envie de découvrir ses autres romans !

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CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Les Papiers posthumes du Pickwick Club, également connu sous le titre : Les Aventures de Monsieur Pickwick est le premier roman de Charles Dickens, publié sous forme de feuilleton de 1836 à 1837.

Qui vraiment a eu l'idée de The Pickwick Papers ? Au départ est l'offre faite en novembre 1835 par l'artiste Robert Seymour, illustrateur et caricaturiste politique, populaire mais avec des embarras financiers, à la jeune maison d'édition Chapman & Hall d'une série de gravures sur bois traitant des « exploits sportifs » du Nimrod Club qu'il a observé lors de ses promenades dans les faubourgs encore ruraux du nord de Londres, dont la maladresse, tant à la chasse, à la pêche qu'en d'autres activités, semble congénitale. Ces estampes sont destinées à être publiées selon un rythme mensuel avec un texte d'accompagnement. La veuve de Robert Seymour, Chapman & Hall, Dickens lui-même sont d'accord pour affirmer que l'idée originale émane bien de l'illustrateur : il s'agit de dépeindre avant tout graphiquement — le commentaire devant rester bref — des événements sportifs. À l'origine, l'éditeur s'adresse à des sommités littéraires plus expérimentées qui déclinent son invitation.

Après cela, les avis diffèrent : Mrs Seymour s'octroie l'avantage d'avoir elle-même choisi le jeune chroniqueur, non pas tant sur son mérite qu'en raison de sa pauvreté, gage, selon elle, d'une collaboration assurée et docile. En réalité, bien plus vraisemblable est l'hypothèse selon laquelle le rédacteur-en-chef de la maison d'édition n'a pas eu le temps de faire ou de terminer le travail lui-même et a donc recommandé Dickens, sur qui le récent succès des Sketches by Boz, publié selon le format mensuel projeté pour la nouvelle aventure, attire désormais l'attention de la critique et des lecteurs. 

Dickens est tout heureux de cette mission. C'est du travail subalterne, à la solde de l'illustrateur et de l'éditeur qui ont déjà arrêté la plupart des décisions, les amis de Dickens le dissuadent de cette aventure, ce format visant un public peu raffiné, ce qui pourrait nuire à sa carrière.

The Pickwick Papers, cependant, défie les pronostics et devient un véritable phénomène d'édition. C'est qu'entretemps, Dickens a pris le projet en mains. Il fait remarquer que l'idée n'a rien d'original et qu'il serait infiniment préférable que les gravures naissent du texte, et non l'inverse. Son opinion est retenue. Ce n'est donc pas Dickens qui accompagne le travail de Seymour, mais ce dernier qui fait les illustrations.  

Le 20 avril 1836, Robert Seymour, dépressif depuis six années, en retard pour ses estampes, harcelé par des créditeurs, se tire une balle dans le cœur. Dickens et Chapman & Hall décident de poursuivre l'aventure. Le nouvel illustrateur est Robert W. Buss mais le travail qu'il réalise pour le troisième numéro n'étant pas jugé à la hauteur, il est remercié. C'est le jeune Hablot Knight Browne, âgé de vingt ans, qui le remplace. Il inaugure ainsi une collaboration de vingt-trois ans avec Dickens, et, pour l'occasion, afin de rester dans la veine du nom de plume de son employeur « Boz », il adopte, en accord avec Dickens, le pseudonyme qui le rendra célèbre, « Phiz », abréviation argotique de physiognomy (physionomie, visage), mot très à la mode en cette première partie du XIXe siècle. 

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Les Pickwickiens quittent le Kent et reviennent, au moins provisoirement, dans le Londres que Dickens connaît si bien. Du coup, sans cesser d'être un pot-pourri épisodique, The Pickwick Papers se mue en véritable roman, qui devient la coqueluche du public anglais.

Parallèlement, Dickens continue d'écrire pour lui et le premier épisode de Oliver Twist paraît chez Bentley le 31 janvier 1837.

En marge, mais révélateur d'un engouement sans précédent, fleurit tout un commerce parallèle avec, offert à la vente par les boutiques ou les colporteurs, un attirail de chapeaux, pipes, cigares, capes, tissus, canes, figurines de porcelaine, recueils de chansons, fascicules de blagues, tous estampillés « Pickwick »...

Traductions et éditions étrangères se multiplient.

Personnages

The Pickwick Papers comprend en tout soixante personnages masculins et vingt-deux féminins qui participent directement à l'intrigue. S'y ajoutent seize personnages relevant des histoires rapportées lors des digressions, soit un total de quatre-vingt-dix-huit, auquel se joint le narrateur lui-même. Les principaux sont :

Samuel Pickwick : D'où vient Mr Pickwick, le doyen de l'assemblée, à la retraite après une belle carrière dans les affaires ? Son nom a été emprunté à un certain Moses Pickwick, transporteur assurant la liaison Bath-Londres et propriétaire d'hôtels à Bath, notamment l'auberge du Cerf blanc, intégrée d'ailleurs au chapitre 35. Principal protagoniste, fondateur du Pickwick Club, visage lunaire, rasage impeccable, petites lunettes rondes comme sa face et puissant embonpoint, il est l'image de ce monde, qu'il crée en quelque sorte, insolite et inouï, où tout est sens dessus dessous. Paradoxe vivant, cet homme d'affaires à la retraite, donc en principe averti, qui plus est observateur scientifique, certes auto-proclamé, mais mentor honoré d'un groupe de gens plus jeunes que lui, se posant en représentant sincère de l'expérience et de la sagesse vécues, possède en réalité l'innocence et la naïveté d'un enfant.

Augustus Snodgrass : Homme dit « de poésie », qu'enveloppe un manteau lui-même « poétique » avec un col en fourrure de chien, qui se prend en effet pour un poète, mais dont le narrateur se garde bien de citer ou de lui faire dire un seul de ses vers. Il s'éprend de Miss Emily Wardle, finit par l'épouser et vivre dans le bonheur conjugal à Dingley Bell.

Tracy Tupman : Déjà à l'âge de la maturité et encombré d'une obésité peu obligeante, il se considère néanmoins comme le type même du romantique amoureux et transi. Sa passion dominante est l'amour du « beau sexe ». Dickens lui octroie une ardeur et un enthousiasme juvéniles qui font merveille avec Rachel Wardle, vieille fille à la cinquantaine passée, mais, une fois cette entreprise déjouée car jugée inopportune, il lui confère une sage rédemption en l'autorisant à se retirer dignement et se contenter de l'admiration des vieilles dames désargentées de Richmond.

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Nathaniel Winkle : Ami de M. Pickwick, soi-disant excellent cavalier et expert en armes à feu, qui se révèle dangereusement incapable de manier ses montures et ses fusils, il épouse Miss Arabella Allen. Seul véritable héritier des sportifs conçus par Robert Seymour, il a pour fonction de créer des situations apparemment inextricables où le comique côtoie le dangereux, le rire et le frisson faisant alors excellent ménage. Gaffeur impénitent, il suscite le courroux de son mentor, mais finit toujours par se faire pardonner. C'est un faire-valoir, un déclencheur d'épisodes insolites.

Sam Weller : Ancien cireur de chaussures dans une auberge, promu valet de M. Pickwick, source inépuisable de conseils dispensés sous forme de proverbes et d'aphorismes devenus célèbres. Produit à la fois de la rue et du voyage (son père, Tony, est cocher), Sam combine le double savoir cockney du citadin et de la route campagnarde. Il a l'art de rendre service sans chercher à se faire valoir. Il devient peu à peu l'alter ego de Pickwick, et aussi son antidote, son expérience neutralisant l'innocence première de son maître. Le couple Pickwick-Weller s'affirme progressivement comme le pivot de l'histoire.

Alfred Jingle : Intégré à l'histoire sans être toujours présent, acteur, charlatan itinérant, remarquable par ses anecdotes incongrues au style « télégraphique » extravagant et décousu, il joue un rôle non négligeable dans l'action ; auteur d'escapades un peu moins qu'honorables, il gruge ses victimes en incarnant aussitôt, par ses dons de mime et de travestissement, le moindre de leurs désirs. Contrairement à Weller, c'est un être sans morale, non par volonté délibérée mais par une disposition congénitale. Bien traité par Dickens finalement, il finit sa carrière, toutes dettes payées, tout contentieux effacé, sous les palmes des cocotiers des Indes occidentales

Contexte et sources 

La richesse induite par la Révolution industrielle aidant, la classe moyenne urbaine gagne en pouvoir sur la noblesse de province, la gentry, et en adopte peu à peu les loisirs campagnards : la chasse, en particulier, devient un « emblème de ce changement ». Les journaux se plaisent à raconter les aventures et les mésaventures des chasseurs de renard.

Certains périodiques ridiculisent cette classe moyenne en quête de beau loisir en la dépeignant dans toute sa maladresse de néophyte. C'est ce qu'il est d'usage à l'époque d'appeler le genre Cockney, le nom signifiant simplement « élevé à Londres » et ne désignant pas encore la classe ouvrière des quartiers est.

Ce genre « parle » à Dickens parce qu'il concerne, comme ses Sketches by Boz, la mobilité sociale, sujet auquel, il l'a rapidement compris, il peut associer celui de l'acquisition de la sagesse. Ainsi, sa nouvelle fable concerne bien l'avancée de la classe moyenne, mais aussi sa propre découverte par elle-même. Les Pickwickiens ont donc vocation à se rendre ridicules, mais bien au-delà des activités campagnardes traditionnellement raillées, mais aussi, à la différence de leurs ascendants, celle d'apprendre à en tirer la leçon : ces personnages, en effet, et c'est là l'originalité de Dickens, sont destinés à changer, ce qui rend, en définitive, leur appartenance sociale secondaire.   

M. Pickwick s'avère d'emblée en quête de savoir érudit, s'érigeant en philosophe et exigeant des égards à ce seul titre, ce que ses amis proches, convaincus de partager sa marotte, lui accordent naturellement.

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L'influence des écrivains du XVIIIe et du début du XIXe siècle

Le grand maître reste Cervantes et ses motifs fondateurs : le maître d'innocence accompagné du valet d'expérience, que reproduit, d'après le prototype Don Quichotte-Sancho Panza, la paire Samuel Pickwick-Sam Weller, et aussi les clubs, duels, aventures nocturnes et autres éléments « devenus passe-partout ». Bien d'autres grands antécédents peuvent être relevés : d'après Paul Schlicke, la satire contre Nupkins est « shakespearienne », celle qui affecte Stiggins est « johnsonienne » (Dr Johnson, 1709-1784), et même Washington Irving (1783-1859) est convoqué pour les vieilles diligences, les voitures à cheval et les célébrations de Noël.

L'expérience personnelle de Dickens

À bien des égards, cependant, Dickens n'a trouvé de modèle qu'en lui-même. Robert L. Patten souligne qu'il utilise comme décor les lieux qu'il a connus enfant, journaliste ou clerc d'avocat. L'emprisonnement de son père pour dettes en 1824 lui a rendu l'univers carcéral familier ; ses chroniques au Morning Chronicle le jettent au contact de l'actualité quotidienne : ainsi, l'altercation entre M. Pickwick et Blotton du premier chapitre s'appuie sur des joutes oratoires entendues au parlement entre Canning et Brougham ; les démêlés électoraux d'Eatansville se nourrissent des fraudes de Sudbury en 1835 et d'Ipswichqui ont enflammé la chronique en mai 1836 ; la scène du procès rappelle son propre compte rendu du scandale Norton-Melbourne, rendu notoire par la célébrité du prévenu, le Premier ministre Lord Melbourne en personne, poursuivi pour adultère par l'Honorable George Chapple Norton, avocat, parlementaire, mais aussi mari abusif de Caroline Norton, petite-fille de Richard Brinsley Sheridan et grande figure, par sa beauté, son intelligence et sa culture, des salons londoniens. Ses personnages, outre les modèles du siècle précédent, empruntent beaucoup au théâtre comique à la mode, et même les Wardle ressemblent à des stéréotypes de comédie, le père de famille au tempérament carré, les filles à marier, la tante vieille fille jalouse. 

Au fur et à mesure de son avancée, le livre monte en puissance et en maîtrise. C'est un roman, une épopée, un déferlement d'imagination, et aussi un livre de sagesse, composantes parfois héritées de la tradition, le plus souvent originales et dont l'amalgame, selon Chesterton, reste unique en son genre.

La composante d'origine picaresque

Du roman picaresque, The Pickwick Papers possède de nombreux ingrédients : une aventure routière qui convoie des passagers d'auberge en auberge dans des villes où le hasard, plus souvent que leur choix, les jette sans qu'ils n'y puissent mais ; un couple central moulé sur le prototype cervantesque, le maître et son valet, l'un innocent et l'autre futé ; des rencontres de passage dont certaines s'agglutinent au groupe, ne serait-ce que le temps d'une étape ; des digressions sous la forme de nombreuses histoires rapportées.

Le modèle diverge, cependant, dès la première description. Le héros bedonnant, à la face rubiconde et binoclarde, habillé à l'ancienne, célibataire endurci, est déjà d'un certain âge, avec un passé dans les affaires. Rien en lui du jeune roué affamé en quête de bonne fortune (et le plus souvent de fortune tout court), ni de squelettique chevalier errant que consument des fantasmes chevaleresques. Comme le résume Robert L. Patten, « son corps bien nourri est emblématique de sa différence d'avec le picaro traditionnel ». De plus, ni lui ni sa suite n'émanent d'une société marginale ou délinquante et ne songent à la ruse ou la tromperie pour se tirer d'affaire. Enfin, ce n'est pas le héros qui raconte sa propre histoire, mais un narrateur facétieux dont les intrusions, franchement explicites ou discrètement implicites, ne cessent d'orienter le lecteur.

Malgré tout, une qualité picaresque de choix demeure en M. Pickwick, écrit Robert L. Patten. Sam Weller rend hommage à la jeunesse d'esprit de son bouffon de maître, et une bonne partie de l'humour de ce roman réside dans la disparité entre cet esprit et la rotondité du contenant. Mais c'est cette jeunesse d'esprit qui lance le bedonnant retraité vers l'inconnu, preuve qu'il s'agit là bien plus qu'un simple procédé comique.

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La composante populaire : Sam Weller

Dans la mesure où les Pickwickiens, et singulièrement leur mentor, sont incapables d'observer correctement le monde qu'ils se sont donné pour mission d'analyser, l'Angleterre du début du siècle n'apparaît d'abord qu'a contrario, par l'envers des déboires dus à leur incompétence. Il faut attendre l'arrivée de Sam Weller pour que les choses soient enfin vues à l'endroit et que s'explique l'absurde dans lequel personnages et lecteurs sont immergés. Il y a là un paradoxe que souligne G. K. Chesterton : Sam Weller, un valet, donne du sérieux à l'histoire. Outre le fait qu'il supplante en humour M. Pickwick qui devient sa principale cible, il rend tout son crédit à l'intrigue parce qu'à lui seul, il y introduit sa composante essentielle : le peuple anglais.

Sam Weller est en effet, ajoute Chesterton, le grand symbole de la populace anglaise : « son flot incessant de saines absurdités », cette ironie permanente, cette « divine dérision » appartiennent au « petit peuple » et il incarne l'esprit de la rue. Sam Weller garantit en quelque sorte la sincérité du sentiment. 

La manière d'écrire

Le titre complet du roman, qui inclut les mots papers et posthumous (papiers, documents posthumes), incite à penser qu'il n'est qu'un assemblage de notes, lettres, journaux intimes et minutes de comptes rendus. D'emblée, cependant, le récit prend une tournure différente. Le narrateur Boz est censé faire un travail d'édition, remettre de l'ordre dans les documents du club et les présenter en une histoire unifiée et cohérente. Très vite, cependant, ce rôle se met en veilleuse et un narrateur prend ouvertement le relais. Ce nouveau venu a ses préférences : certes, il dispose de l'omniscience et de ses deux principaux attributs, l'ubiquité et la clairvoyance, puisqu'il voit et entend chaque chose et partout, qu'il soit ou non au cœur de l'action ; il peut aussi pénétrer à l'intérieur des têtes et y lire les pensées.

Mais telle n'est pas son attitude préférée : il préfère rester dehors et assister au spectacle, yeux et oreilles grands ouverts, comme si les personnages évoluaient sur une scène : il décrit alors leur aspect physique, leurs gestes, et surtout rapporte ce qu'ils disent. Tous disposent d'une langue extraordinairement bien pendue qui leur donne vie en une multitude de rôles rivalisant de diversité, d'exubérance, d'extravagance, voire de loufoquerie.

Comme au théâtre, l'action dans The Pickwick Papers appartient donc à l'immédiat, l'ici et maintenant : le lecteur est aux côtés du narrateur pour assister aux scènes, et si les temps du passé qu'utilise le récit renvoient à la décennie précédente, ce n'est là qu'artifice littéraire, tant s'affichent d'emblée les moindres détails et sont rapportées les plus infimes paroles.

Deux jouent un rôle structurel dans le roman et leur discours caractérisé à l'extrême, épisodique pour le premier en raison de ses absences, quasi permanent pour le second, leur assure une primauté sur les autres personnages.

Entre d'abord en lice Alfred Jingle dont le parler économique se passe de tout lien grammatical, ce qui lui confère un redoutable impact dramatique. Dans la prison de la Fleet, alors qu'il est épuisé et affamé, au bord de l'agonie, la forme de son discours ne change pas.

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Sam Weller, lui, a un sens de la répartie qui provoque à coup sûr le rire. Mais sa particularité est surtout de s'exprimer de façon proverbiale en détournant le sens des proverbes qu'il utilise ou en les fabriquant de toutes pièces. Florence E. Baer a défini le schéma-type de son discours : "_________" comme "_________" l'a dit, autrement dit, une citation, puis une phrase ou une expression qui projette la citation sous une lumière radicalement différente ou la place dans un contexte totalement incongru, le tout à des fins le plus souvent ironiques.

Le mot « wellerism » ajoute Florence E. Baer, a été forgé quelques années après Pickwick, vers 1845, et ce mode de langage, devenu un genre en soi, a fait l'objet d'études universitaires dès 1867. Cela dit, bien que Dickens ait revendiqué comme siens les wellerisms de son roman, Florence E. Baer signale que cette forme d'expression n'est pas née avec Sam Weller ni son père, mais appartient à une tradition orale prévalant dans les quartiers pauvres de Londres pendant la première moitié du XIXe siècle.

D'un strict point de vue littéraire, cependant, les « wellerismes » sont issus des proverbes constituant l'essentiel du discours de Sancho Panza, le prédécesseur et homologue espagnol de Sam Weller. À la différence de ceux-là cependant, environ quatre-vingt pour cent de ceux de Sam sont morbides ou concernent des sujets relatifs aux dettes contractées, aux méfaits du mariage malheureux, à la misanthropie, au malaise social, comme si Dickens avait délégué une bonne partie de sa satire sociale à son porte-parole préféré.

Le rire et l'humour

Si Dickens prend en considération les aspects les plus sombres de la vie, en particulier les conditions pénitentiaires qu'il décrit dans les chapitres concernant la prison de la Fleet, s'il montre aussi beaucoup d'irrévérence envers certaines institutions, la maréchaussée, le système judiciaire, la religion, par exemple, son livre ne propose aucune solution de rechange, pas même en faveur des débiteurs qui, comme son propre père, connaissent l'incarcération ; son propos semble plutôt de vouloir tenir la chronique des vicissitudes de la vie et d'en dénoncer les excès, mais par la comédie et le rire. Ainsi son humour est-il surtout de situation, avec des personnages de caricature que le lecteur peut facilement reconnaitre autour de lui : l’avocat véreux, le prolétaire réaliste, le bourgeois naïf, etc.

The Pickwick Papers se présente avant tout comme un livre lumineux dont le propos est la joie de vivre, l'amitié, la sympathie, la chaleur et la convivialité des relations humaines. Pas assuré et rapide, œil vif, regard acéré, cœur tendre, le livre pétille, et sa prose enlevée, ses dialogues étincelants, ses écarts et ses excès célèbrent par leur seule exubérance la liberté, l'ouverture, l'horizon de la jeunesse. 

L'humour, ici, est une arme de persuasion. C'est par le rire, en effet, que le lecteur se trouve peu à peu embrigadé aux côtés de M. Pickwick et des siens pour condamner les rigueurs de la loi, la rigidité des principes. Au début, M. Pickwick n'est qu'un bon bouffon, à la fin du roman c'est un vieil ami. Un monde éminemment masculin d'ailleurs, ce dont témoigne, outre les centaines de plaisanteries sexistes, l'ostracisme envers les « vieilles filles » en mal d'amour, et la place secondaire laissée aux femmes, douces et discrètes. 

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La magna carta

Elle est juste évoquée dans le roman, mais c'est l'occasion de faire un peu de révision :

La Magna Carta, latin pour Grande Charte, désigne plusieurs versions d'une charte arrachée une première fois par le baronnage anglais au roi Jean sans Terre le 15 juin 1215 après une courte guerre civile qui culmine le 17 mai par la prise de Londres. Les barons, excédés par les demandes militaires et financières du roi et par les échecs répétés en France, en particulier à Bouvines et à La Roche-aux-Moines, y imposent, dans un esprit de retour à l'ordre ancien, leurs exigences, dont la libération d'otages retenus par le Roi, le respect de certaines règles de droit propres à la noblesse, la reconnaissance des franchises ecclésiastiques et bourgeoises, le contrôle de la politique fiscale par un Grand Conseil.

Elle est abrogée deux mois après son scellement puis réactivée en une version expurgée, sans conseil des barons, le 12 novembre 1216 durant la minorité de Henri III, amendée et complétée le 6 novembre 1217 d'une loi domaniale dite Charte de forêt. Une quatrième version, réduite de près de la moitié par rapport à celle de 1215 et très peu différente de la précédente, est officiellement promulguée le 11 février 1225. Confirmée solennellement le 10 novembre 1297, c'est elle que désignera dès lors l'expression Magna Carta. En 1354, y sont introduites, sans rien changer aux statuts sociaux en vigueur, les notions d'égalité universelle devant la loi, principe qui sera argumenté en vain à la fin du XVIIe siècle pour faire libérer les esclaves parvenus sur le territoire anglais, et de droit à un procès équitable.

Elle est régulièrement revendiquée par le Parlement durant tout le bas Moyen Âge mais tombe en désuétude à la suite des bouleversements institutionnels induits par la guerre des Deux-Roses. Sorti de l'oubli, elle est instrumentaliséd au début du XVIIe siècle par les opposants à une monarchie absolue, et érigée à la suite de la Révolution par les partisans d'une monarchie constitutionnelle comme une preuve d'ancienneté de leurs revendications. Ses articles 38 et 39 concernant ce qui sera désigné à partir de 1305 sous l'expression Habeas corpus, de simple rappel d'un privilège aristocratique devient, à l'occasion du vote de la Loi de l'Habeas corpus en 1679, le symbole d'une justice qui proscrit les arrestations arbitraires, partant respecte le principe de son indépendance vis-à-vis de l'exécutif, voire de la liberté individuelle

MES EXTRAITS FAVORIS

Il y a peu d'instants dans l'existence d'un homme où il éprouve plus de détresse visible, où il excite moins de commisération que lorsqu'il donne la chasse à son propre chapeau. Il faut avoir une grande dose de sang-froid, un jugement bien sûr pour le pouvoir rattraper. Si l'on court trop vite, on passe par-dessus ; si l'on se baisse trop lentement, au moment où l'on croit le saisir, il est déjà bien loin. La meilleure méthode est de trotter parallèlement à l'objet de votre poursuite, d'être prudent et attentif, de bien guetter l'occasion, de gagner les devants par degrés, puis de plonger rapidement, de prendre votre chapeau par la forme, et de le planter solidement sur votre tête, en souriant gracieusement pendant tout ce temps, comme si vous trouviez la plaisanterie aussi bonne que tout le monde.

***

M. Winkle répondit par un sourire contraint et ramassa le fusil qui lui était destiné avec l'expression de physionomie qui aurait pu convenir à une corneille métaphysicienne, tourmentée par le pressentiment d'une mort prochaine et violente.

***

La chasse : Plus d'une jeune perdrix, qui trottait complaisamment dans les prés, avec toute la gracieuse coquetterie de la jeunesse ; et plus d'une mère perdrix, qui, de son petit oeil rond, considérait cette légèreté avec l'air dédaigneux d'un oiseau plein d'expérience et de sagesse, ignorant également le destin qui les attendait, se baignaient dans l'air frais du matin, avec un sentiment de bonheur et de gaieté. Quelques heures plus tard, leurs cadavres devaient être étendus sur la terre ! Mais silence ! Il est temps de terminer cette tirade, car nous devenons trop sentimental.

***

S'adressant à un fantôme :

- Monsieur, lui cria-t-il, vous rendriez un bien grand service à la société si vous vouliez avoir la bonté de suggérer aux autres ladies et gentlement qui s'occupent à hanter les vieilles maisons, qu'ils pourraient être beaucoup plus confortablement ailleurs.

- Je n'y manquerai pas, répondit le revenant. Il faut en vérité que nous soyons bien bêtes, nous autres esprits, pour n'avoir point trouvé cela. Je ne me pardonne pas point d'avoir été si stupide !

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