J'ai longtemps eu du mal avec Proust... et puis là, avec cette nouvelle tentative, ce fut la révélation et un immense bonheur. Pourtant je l'ai lu avec une sinusite (maux de tête incessants), et ça n'a pas toujours été facile... N'empêche que maintenant, il me tarde d'attaquer le volume 2.

INCIPIT

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. 

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RESUME

Dans ce premier tome de A la recherche du temps perdu, le narrateur raconte ses souvenirs d'enfance, sa maison, ses parents, les voisins, les amis, son premier amour... Mais le roman s'enrichit de multiples digressions et longues réflexions sur divers sujets, principalement la mémoire, le temps, l'art...

MON AVIS

700 pages. Et il faut s'accrocher ; Proust fait dans le détail (qu'il s'agisse de descriptions ou de recherches intellectuelles) et il arrive parfois qu'on se déconcentre un peu. Tant pis, il ne faut surtout pas renoncer, et revenir un peu en arrière ; peu à peu, toute la beauté de la "vraie" littérature vous submerge : une histoire, un style ultra soigné, une intense réflexion.

Dès le début, les souvenirs de ce petit garçon, qui veut être écrivain, m'ont happée. Tout est intéressant, ponctué d'humour, de sensibilité, de poésie... C'est comme si on entrait dans un univers enchanté, avec des jolies dames, de beaux messieurs, les fleurs, la campagne, les villages, la ville, de l'élégance et de l'érudition.

L'écriture est magnifique... la plus belle au monde je crois. Le choix du vocabulaire pour les descriptions est d'une précision incroyable et utilise constamment nos cinq sens. Forcément, l'émotion est toujours au bout ! Proust peut décrire une phrase musicale sur plusieurs pages, je n'avais encore jamais rien vu de tel !  

Un amour de Swann, la deuxième partie, peut-être lue seul, comme une nouvelle. Mais... ça servirait à quoi au fond ? Finalement, elle s'inscrit dans la continuité de cette vie, la sienne, que nous raconte le narrateur. Il n'est pas dans le souvenir pur, car il n'était pas là pour voir, et le "je" est rare, mais on peut penser qu'il a rassemblé ce qu'il a entendu pour en faire un roman dans le roman. C'est important dans la mesure où son premier amour... sera la fille de Swann et d'Odette, et que la jalousie de Swann, le narrateur l'éprouvera plus tard à son tour.  

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Marcel et son frère Robert

Ce tome Un n'est que le premier épisode des souvenirs de l'homme qui parle, il n'est ici qu'un petit garçon ; nous aurons ensuite dans les autres volumes sa jeunesse, ses amours, d'anciens et de nouveaux personnages, et toujours sa quête et ses doutes sur sa vocation : écrivain.

Evidemment, j'ai trouvé beaucoup de vocabulaire à étudier, ainsi que des références à des pièces classiques ou des personnages (mythiques ou pas) de l'Antiquité : on apprend beaucoup de choses en lisant la littérature du XIXe !

On est dans une sorte d'autofiction. Certes, le narrateur évolue dans les milieux que Proust a fréquentés, certes les personnages sont fictifs (parfois réels) mais inspirés d'hommes et de femmes de son temps ; certains souvenirs d'enfance se ressemblent, ainsi que la vocation d'écrivain, mais qui lit la biographie de Proust peut voir que la vie du narrateur et celle de l'auteur ne sont pas les mêmes tout le temps. Largement inspiré par sa vie, le roman reste une fiction.

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Du côté de chez Swann est le premier volume du roman de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Il est composé de trois parties, dont les titres sont : Combray - Un amour de Swann - Noms de pays : le nom.

Proust commence à rédiger Combray de façon suivie fin mai, début juin 1909. Une pré-publication des fragments de Combray paraît dans Le Figaro entre mars 1912 et mars 1913. Le premier tome de La Recherche est refusé par plusieurs éditeurs, dont Gallimard, avant d'être publié par Grasset à compte d'auteur le 14 novembre 1913.

Combray

Le narrateur raconte son enfance à Combray, sa relation avec sa mère dont il réclame la présence le soir avant de se coucher. Il évoque ses premières lectures, notamment François le Champi de George Sand. On voit se dessiner l'univers culturel et affectif d'un personnage dont on va suivre la vie et l'évolution pendant le reste de la Recherche. C'est aussi dans Combray qu'apparaît le personnage de Swann et surtout c'est là que naît la fascination du narrateur pour les Guermantes qui ne le quittera qu'une fois qu'il aura pénétré ce milieu qui lui semble si inaccessible et merveilleux.

Longtemps, je me suis couché de bonne heure, le célèbre incipit de la Recherche est énoncé par un narrateur insomniaque qui se remémore les différentes chambres à coucher de son existence. Il évoque ainsi les souvenirs de Combray, lieu de villégiature de son enfance. 

L'auteur se consacre au récit de la vie de la famille du narrateur, de ses domestiques et des habitants de Combray, donnant lieu à des peintures de personnages pleins d'humour (le snobisme de l'ingénieur Legrandin, la cruauté de Françoise envers la fille de cuisine...), les promenades quotidiennes effectuées du côté de Méséglise (ou de chez Swann) lorsque le temps est incertain, et du côté de Guermantes lorsque le beau temps le permet. Le côté de Méséglise est associé au mauvais temps. C'est le côté des odeurs, surtout celle des aubépines que le narrateur apprécie énormément jusqu'à verser des larmes en leur disant adieu ; du désir charnel, et de l'échec de l'intelligence. Le côté de Guermantes est associé au beau temps, au désir de vie mondaine (il rêve de pouvoir fréquenter un jour la duchesse de Guermantes) et à l'intelligence des sensations. C'est du côté de Guermantes que le héros réussira pour la première fois à écrire un court passage sur les clochers de Martinville, le plaisir d'écrire décuplant le plaisir de l'observation.  

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Illiers-Combray

A noter que Combray est un village imaginaire, fortement inspiré cependant du village de son enfance, Illiers, en Eure-et-Loir, par la suite rebaptisé Illiers-Combray en son honneur. Proust y passe ses vacances d'enfance entre 1877 et 1880. Ce lieu est une source d'inspiration majeure de son œuvre.

Un Amour de Swann

On peut le lire indépendamment des autres parties. Il s'agit en réalité d'un retour en arrière dans la vie de Charles Swann. Sa rencontre chez les Verdurin avec celle qui sera sa femme, Odette, et surtout sa jalousie maladive sont les thèmes de cette partie. Comme le reste de l'œuvre, la narration se fait à la première personne, mais puisque les évènements décrits se déroulent avant la naissance du narrateur, celui-ci raconte forcément le récit à la troisième personne. Et bien qu'à deux reprises, le narrateur utilise « je » en se rappelant les faits de ses relations avec Odette et Swann, cette partie du roman tient tout de même une place à part dans la Recherche. Il n'en reste pas moins que les thèmes (l'amour, la jalousie, l'art, la critique des milieux bourgeois et de la noblesse) et les personnages (les Verdurin, Swann, Odette) se retrouvent plus tard et qu'Un Amour de Swann est bien une des pierres de l'édifice et non pas seulement une pause dans la narration.

Noms de pays : le nom

Cette partie évoque les rêveries du narrateur, ses envies de voyage, lui à qui la maladie interdit jusqu'à une sortie au théâtre. C'est donc à travers les horaires des trains qu'il voit Balbec et surtout Venise. À cette partie fait écho la partie du même nom de À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Ce parallélisme souligne la déception naissant de la confrontation du rêve à la réalité brute. Seul l'art est capable de réenchanter les paysages et de les rendre à la hauteur des espérances du narrateur.

C'est à partir de Noms de pays : le nom que la Recherche devient plus une esthétique qu'un roman pur.

MES EXTRAITS FAVORIS

J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance.

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C'est que les soirs où des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas dans ma chambre. Je dînais avant tout le monde et je venais ensuite m'asseoir à table, jusqu'à huit heures où il était convenu que je devais monter ; ce baiser précieux et fragile que maman me confiait d'habitude dans mon lit au moment de m'endormir, il me fallait le transporter de la salle à manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et s'évaporât sa vertu volatile, et, justement ces soirs-là où j'aurais eu besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir le temps et la liberté d'esprit nécessaire pour porter à ce que je faisais cette attention des maniaques qui s'efforcent de ne pas penser à autre chose pendant qu'ils ferment une porte, pour pouvoir, quand l'incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le souvenir du moment où ils l'ont fermée.

***

Ce que je reproche aux journaux, c'est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les lires où il y a des choses essentielles. Du moment que nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne sais pas, les... Pensées de Pascal ! (il détacha ce mot d'un ton d'emphase ironique pour ne pas avoir l'air pédant). Et c'est dans le volume doré sur tranche que nous n'ouvrons qu'une fois tous les dix ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain qu'affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine de Grèce est allée à cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal costumé. Comme cela, la juste proportion serait rétablie.

***

De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand-mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d'y être reçu, elle fournissait toute la tendresse naturelle, toute l'ample douceur qu'elles réclamaient à ces phrases qui semblaient être écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sensibilité.

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...l'attente d'un cataclysme domestique, limité à la durée d'un moment, mais qui la forcerait d'accomplir une fois pour toutes un de ces changements dont elle reconnaissait qu'ils lui seraient salutaires et auxquels elle ne pouvait d'elle-même se décider. Elle nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer ; survenant à un moment où elle se sentait bien et n'était pas ens sueur, la nouvelle que la maison était la proie d'un incendie où nous avions déjà tous péri et qui n'allait plus bientôt laisser subsister une seule pierre des murs, mais auquel elle aurait eu tout le temps d'échapper sans se presser, à condition de se lever tout de suite, a dû souvent hanter ses espérances comme unissant aux avantages secondaires de lui faire savourer dans un long regret toute sa tendresse pour nous et d'être la stupéfaction du village en conduisant notre deuil, courageuse, et accablée, moribonde debout...

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Marcel à quinze ans

La madeleine

Et bientôt, machinalement accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièvete illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de la même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi.

***

Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.

J'ai connu ça quand j'étais enfant, je ne l'ai jamais revu depuis...

Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables...

Les descriptions merveilleuses

...mon ravissement était devant les asperges, trempées d'outremer et de rose et dont l'épi, finement pignoché de mauve et d'azur, se dégrade insensiblement jusqu'au pied - encore souillé pourtant du sol de leur plant - par des irisations qui ne sont pas de la terre.

***

Il y a dans les nuages ce soir des violets et des bleus bien beaux, n'est-ce pas, mon compagnon, dit-il à mon père, un bleu surtout plus floral qu'aérien, un bleu de cinéraires, qui surprend dans le ciel. Et ce petit nuage rose n'a-t-il pas aussi un teint de fleur, d'oeillet ou d'hydrangéa.

***

C'est ainsi qu'au pied de l'allée qui dominait l'étang artificiel, s'était composée sur deux rangs, tressés de fleurs de myosotis et de pervenches, la couronne naturelle, délicate et bleue qui ceint le front clair-obscur des eaux, et que le glaïeul, laissant fléchir ses glaives avec un abandon royal, étendait sur l'eupatoire et la grenouillette au pied mouillé les fleurs de lis en lambeaux, violettes et jaunes, de son sceptre lacustre.

***

[Les boutons d'or] étaient fort nombreux à cet endroit qu'ils avaient choisi pour leurs jeux sur l'herbe, isolés, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune d'oeuf, brillants d'autant plus, me semblait-il, que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me causait, je l'accumulais dans leur surface dorée, jusqu'à ce qu'il devînt assez puissant pour produire de l'inutile beauté ; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage, je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d'Asie, mais apatriés pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l'eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat d'orient.

La beauté et le pouvoir de la musique

Swann n'osait pas bouger et aurait voulu faire tenir tranquilles aussi les autres personnes, comme si le moindre mouvement avait pu compromettre le prestige surnaturel, délicieux et fragile qui était si près de s'évanouir. Personne à dire vrai, ne songeait à parler. La parole ineffable d'un seul absent, peut-être d'un mort (Swann ne savait pas si Vinteuil vivait encore), s'exhlant au-dessus des rites de ces officiants suffisait à tenir en échec l'attention de trois cents personnes, et faisait de cette estrade où une âme était ainsi évoquée un des plus nobles autels où pût s'accomplir une cérémonie surnaturelle. De sorte que quand la phrase [musicale] se fut enfin défaite, flottant en lambeaux dans les motifs suivants qui déjà avaient pris sa place, si Swann au premier instant fut irrité de voir la comtesse de Monteriender, célèbre par ses naïvetés, se pencher vers lui pour lui confier ses impressions avant même que la sonate fût finie, il ne put s'empêcher de sourire, et peut-être de trouver aussi un sens profond qu'elle n'y voyait pas, dans les mots dont elle se servit.  

La jalousie

Pour lui, à qui il était arrivé en causant avec des indifférents qu'il écoutait à peine, d'entendre certaines phrases (celle-ci par exemple : "J'ai vu hier Mme de Crécy, elle était avec un monsieur que je ne connais pas"), phrases qui aussitôt dans le coeur de Swann passaient à l'état solide, s'y durcissaient comme une incrustation, le déchiraient, n'en bougeaient plus...

Le pouvoir d'un nom

Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j'avais lu la Chartreuse, m'apparaissant compact, lisse, mauve et doux, si on me parlait d'une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j'habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n'avait de rapport avec les demeures d'aucune ville d'Italie, puisque je l'imaginais seulement à l'aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes.

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Les catleyas d'Odette