Ce sera un de mes préférés. Et pourtant, il est assez méconnu.

INCIPIT

La veilleuse, dans un cornet bleuâtre, brûlait sur la cheminée, derrière un livre, dont l'ombre noyait toute une moitié de la chambre.

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RESUME

Hélène Grandjean, fille d’Ursule Macquart et du chapelier Mouret, élève seule sa petite fille, Jeanne, à Paris, où le couple s'était installé récemment. Veuve d’un homme qu’elle n’a jamais vraiment aimé, Hélène ne vit que pour sa fille, à la santé fragile. Elle s'éprend du docteur Deberle, son voisin, qui l’a secourue lors d’une des crises de Jeanne. Mais cette dernière éprouve pour sa mère une passion violente : elle ne supporte pas de la voir sourire à d’autres enfants ou à d’autres hommes. Par ailleurs, le docteur Deberle est marié.

MON AVIS

C'est une extrême (et fausse) douceur qui imprègne ce roman, du moins au début. L'amour d'une mère et de sa fille, vivant une existence tranquille, fusionnelle ; les vues sur Paris, nombreuses, détaillées, pleines d'ombres et de lumières ; les descriptions du jardin des Deberle ; les dîners avec Jouve et Rambaud... C'est tendre, c'est un cocon, dans la grande ville qui s'étend sous leurs pieds.

Mais la violence de la vie reste là, tapie. Dans les accès de fièvre de la petite Jeanne, qui laisse présager le pire. Dans sa jalousie féroce pour sa mère. Dans la passion, adultère et donc forcément promise à l'échec, qui naît entre Hélène et Henri. Dans la douleur et le chagrin, quand tout explose dans la dernière partie.

Ce roman n'est pas le plus connu de la saga et c'est dommage. Il est très beau, très romanesque, très évocateur de la vie "domestique" du XIXe dans la petite bourgeoisie parisienne, entre broderie et bavardages, bals costumés pour les enfants, relations paisibles avec les domestiques. Une image jolie, chaleureuse, pleine de petits bonheurs fugaces, qui cache de lourdes déceptions et de grands désespoirs

Je reviens sur les descriptions de Paris, extraordinaires ; plus exactement les toits de Paris ; Paris au petit matin, Paris la nuit, Paris sous le soleil, sous la pluie, sous la neige... Zola multiplie les touches de lumières, les couleurs, c'est assez fabuleux, on a l'impression de voir des tableaux ! On connaît la grande amitié entre Zola et le peintre Cézanne (qui fut rompue par le roman L'oeuvre, que Cézanne prit pour une critique contre lui). L'écrivain devait être habitué à voir son ami travailler ses toiles, à regarder, à travers lui, les paysages sous un angle d'observateur minutieux et sensuel. On sent dans ce roman toute l'influence de Cézanne...

Et si je n'ai pas mis dans mes "extraits favoris" ci-dessous de passage, c'est parce qu'ils sont tous plus beaux les uns que les autres, on ne peut choisir, et ils sont longs, impossible de couper... 

Alors... lisez Une page d'amour ! J'ai adoré.

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Téléfilm 1995

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Une page d’amour est publié en 1879, c'est le huitième volume de la série Les Rougon-Macquart.

C'est l’un des romans les plus méconnus de la série, peut-être parce qu’on n’y rencontre pas, du moins en apparence, la violence souvent provocatrice des autres œuvres. C'est la passion, une forme de violence, qui est analysée, la passion amoureuse, et une description très précise, à travers le personnage de Jeanne, des troubles psychologiques qui peuvent se développer chez une enfant lorsqu’elle entre dans la puberté. Bien entendu, les lois de l’hérédité, thème majeur de la série des Rougon-Macquart, ne sont pas oubliées. Du point de vue de l’hérédité telle que la conçoit Zola, Jeanne est en effet le personnage le plus intéressant de la série car elle a hérité à la fois de la faiblesse mentale de son aïeule Adélaïde Fouque et de la faiblesse physique de sa grand-mère Ursule qui était phtisique.  

Traitement par les sangsues

L'hirudothérapie (de Hirudinea, nom scientifique de la sangsue) est une thérapie utilisant des sangsues en médecine. Elle est pratiquée depuis plus de deux millénaire.

Le principe thérapeutique est de profiter de la capacité de certaines sangsues à – de manière presque indolore – prélever du sang humain tout en injectant un anticoagulants (hirudine) et un anesthésique naturel et bien tolérés par l'organisme humain. La sangsue a un effet immédiat et local, comparable à celui d'une petite saignée, mais avec moins de douleur et avec le bénéfice supplémentaire d'une liquéfaction du sang (qui améliore le retour veineux avec pour inconvénient cependant d'aussi causer un saignement abondant de la plaie durant de 6 à 12 heures environ).

Plusieurs espèces de sangsues sont capturées pour cet usage depuis l'Antiquité. Elles le sont dans leur environnement naturel ; dans les étangs, cours d'eau lents, mares ou bassins où elles vivent. Au XVIIIe et surtout au XIXe, elles sont aussi élevées dans des étangs et bassins spécialisés (parfois de manière semi-industrielle), avant d'être vendues, puis conservées vivantes par les apothicaires, hôpitaux, médecins en attendant d'être utilisées.

Worms = Charles Frederick Worth

Zola évoque le célèbre couturier, mais le rebaptise Worms (il apparaît aussi dans d'autres romans des Rougon-Macquart). Pourquoi transforme-t-il son nom ? Question. Il cite pourtant nommément ses "collègues" écrivains.

Charles Frederick Worth (1825 - 1895), couturier français d'origine britannique, est le fondateur de la haute couture. Il nait en Angleterre dans une famille de condition modeste. Jeune homme, il est apprenti et employé chez deux marchands de textile à Londres. Il y acquiert une connaissance approfondie des tissus et des besoins des couturiers. Il visite souvent la National Gallery et d'autres expositions, et y étudie les portraits historiques. On retrouvera dans ses créations ultérieures des éléments inspirés de ces portraits.

Worth s'installe à Paris en 1845, où il trouve du travail chez Gagelin, maison importante de vente de textiles, de châles et de vêtements prêts à porter. Il en devient le principal vendeur et finit par ouvrir une division couture : c'est son premier travail de couturier professionnel. Ses modèles exposés aux expositions universelles de Londres en 1851 et de Paris en 1855 sont récompensés par des prix qui contribuent à la réputation de Gagelin mais attirent aussi l'attention sur Worth lui-même. Il peut ainsi fonder sa propre firme en 1858 au 7 rue de la Paix, avec un associé, Otto Bobergh.

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L'impératrice Elizabeth d'Autriche, habillée par Worth

Sa conception de la création de mode est différente de celle existante jusqu'alors : il crée le principe de la maison de couture. Avant Worth, le couturier répond aux commandes de la clientèle ; le client demande, le couturier exécute : c’est un artisan. Worth crée des modèles inédits, selon son inspiration, mettant son sens artistique en avant : c'est un artiste. Il lance ses propres collections, dont les modèles sont faits à l'avance, et sont présentés dans des salons luxueux, en un seul exemplaire. Le rôle de la cliente est limité au choix des couleurs et du type de tissus, Worth a une autonomie dans la création, mais peut accepter de personnaliser un modèle pour une cliente. Les collections changent régulièrement, ouvrant le cycle de la mode (collection printemps-été, automne-hiver). Il crée aussi le thème, sur lequel va se décliner toute la collection.

Le succès de Worth s'inscrit dans la trajectoire du Second Empire. Avec Napoléon III, Paris redevient une capitale impériale, dont l'empereur veut faire une vitrine pour l'Europe. La demande en articles de luxe, y compris les vêtements et robes la mode, atteint des niveaux inconnus depuis la Révolution. Quand Napoléon III épouse Eugénie de Montijo, les goûts de la nouvelle impératrice donnent le ton de la cour : Worth y est en faveur et devient un couturier très demandé dès les années 1860. Il compte dans ses clientes des membres de la haute société parisienne et de l'aristocratie, comme la princesse Metternich, épouse de l'ambassadeur d'Autriche.

Worth est célèbre dans l’évolution du vêtement pour avoir remplacé la crinoline par la tournure.

Worth innove dans le processus de commercialisation et de communication : avant lui, le couturier communique à travers des magazines de mode ou en envoyant par courrier des poupées habillées. Worth invente le mannequin vivant qu'il appelle le sosie, et il utilise pour cela sa propre femme Marie Vernet Worth. Il organise des défilés de mode et met en scène ses créations, accepte des copies de ses robes par les grands magasins.  

Il est en relation avec d'autres artisans pour les chaussures, les sacs, les chapeaux. Il domine un secteur professionnel qui repose sur le créateur, l'artisan et le confectionneur. Une dizaine de maisons de couture vont se créer par la suite sur ce même modèle.

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MES EXTRAITS FAVORIS

Hélène fait de la balançoire... et c'est joli

Les arbres pliaient et craquaient comme sous des coups de vent. On ne voyait plus que le tourbillon de ses jupes qui claquaient avec un bruit de tempête. Quand elle descendait, les bras élargis, la gorge en avant, elle baissait un peu la tête, elle planait une seconde ; puis un élan l'emportait, et elle retombait, la tête abandonnée en arrière, fuyante et pâmée, les paupières closes. C'était sa jouissance, ces montées et ces descentes, qui lui donnaient un vertige. En haut, elle entrait dans le soleil, dans ce blond soleil de février, pleuvant comme une poussière d'or. Ses cheveux châtains, aux reflets d'ambre, s'allumaient ; et l'on aurait dit, qu'elle flambait tout entière, tandis que ses noeuds de soie mauve, pareils à des fleurs de feu, luisaient sur sa robe blanchissante. Autour d'elle, le printemps naissait, les bourgeons violâtres mettaient leur ton fin de laque sur le bleu du ciel.

C'est le printemps... et c'est joli

Ce fut un mois d'une douceur adorable. Le soleil d'avril avait verdi le jardin d'une verdure tendre, légère et fine comme une dentelle. Contre la grille, les tiges folles des clématites poussaient leurs jets minces, tandis que les chèvrefeuilles en boutons exhalaient un parfum délicat, presque sucré. 

L'amour naissant

Entre elle et lui, elle s'avouait maintenant qu'il y avait un sentiment caché, quelque chose de très doux, d'autant plus doux que personne au monde ne le partageait avec eux. Mais elle portait son secret paisiblement, sans un trouble d'honnêteté, car rien de mauvais ne l'agitait.

***

Dire qu'elle s'était crue heureuse d'aller ainsi trente années devant elle, le coeur muet, n'ayant pour combler le vide de son être, que son orgueil de femme honnête ! Ah ! quelle duperie, cette rigidié, ce scrupule du juste qui l'enfermaient dans les jouissances stériles des dévotes ! Non, non, c'était assez, elle voulait vivre ! Et une raillerie terrible lui venait contre sa raison. Sa raison ! En vérité, elle lui faisait pitié cette raison qui, dans une vie déjà longue, ne lui avait pas apporté une somme de joie comparable à la joie qu'elle goûtait depuis une heure.

Un prêtre lucide et bienveillant

Le vieux prêtre évitait de lui parler de religion. Il disait simplement, avec une tolérance pleine de bonhomie, que les belles âmes font leur salut toutes seules, par leur sagesse et leur charité.

***

Je suis bien vieux, ma fille, murmura-t-il, j'ai vu souvent des femmes qui venaient à nous, avec des larmes, des prières, un besoin de croire et de s'agenouilleer... Aussi ne puis-je guère me tromper aujourd'hui. Ces femmes, qui semblent chercher dieu si ardemment, ne sont que de pauvres coeurs troublés par la passion. C'est un homme qu'elles adorent dans nos églises.

Chagrin

Alors monsieur Rambaud et la petite se regardèrent longuement, avec des figures blanchies et graves, comme s'ils avaient à mettre en commun un grand chagrin. Ils n'en parlaient point, parce qu'une gamine et un homme vieux ne pouvaient pas causer de cela ensemble ; mais ils savaient bien pourquoi ils étaient si tristes et pourquoi ils aimaient à rester ainsi à droite et à gauche de la cheminée, quand la maison était vide. Cela les consolait beaucoup. Ils se serraient l'un contre l'autre, pour sentir moins leur abandon. Des effusions de tendresse leur venaient, ils auraient voulu s'embrasser et pleurer.