Incroyable, dingue, un chef-d'oeuvre. Mais à relire plusieurs fois pour en saisir toute la substantifique moelle tant il fourmille de personnages et d'anecdotes, qui ont un rapport au temps plus ou moins fantaisiste...

INCIPIT

Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace.

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RESUME

Cent Ans de solitude relate l'histoire de la famille Buendia sur six générations, dans le village imaginaire de Macondo. Ce village est fondé par plusieurs familles, conduites par José Arcadio Buendia et Ursula Iguarán, un couple de cousins qui se marient, pleins d'appréhension et de craintes dues à leur parenté et au mythe existant dans la région, qui dit que leur descendance pourrait naître avec une queue de cochon. Malgré cela, ils ont trois enfants : Arcadio, Aureliano et Amaranta (prénoms qui se répèteront aux générations suivantes, ce qui ne nous simplifie pas la vie...) ; ainsi que Rebecca, orpheline, qu'ils adoptent. José Arcadio se passionne pour les nouveautés qu'apportent les gitans au village, et tente lui aussi diverses expériences. Devenu fou, il termine sa vie attaché à un arbre où arrive le fantôme de son ennemi, Prudencio Aguilar avec lequel il dialogue. Acculés à vivre cent ans de solitude par la prophétie du gitan Melquíades, les Buendía vont traverser les guerres, les massacres et les conflits propres à l'histoire colombienne et connaître à la fois la grandeur et la décadence.

MON AVIS

J'avais lu ce livre il y a longtemps. Il m'avait marquée et je l'ai relu avec plaisir. Garcia Marquez, c'est l'illustration même de la littérature sud-américaine, foisonnante, dense, avec d'innombrables personnages et de multiples digressions, le tout teinté d'onirisme, de fantastique, de symbolique, de poésie et de drôlerie. Il faut un sacré talent pour combiner tout ça !

Le style est tout aussi foufou, avec des phrases qui font parfois plus d'une page ! C'est un livre qui mérite une lecture studieuse, on est parfois obligé de revenir en arrière si l'on s'est un peu déconcentré... Je dirais même plus : il faudrait lire le roman plusieurs fois, il est tellement riche et si dense que, j'en suis sûre, de nouvelles lectures feront découvrir des passages qu'on avait survolés. D'autant que la similarité des noms d'une génération à l'autre et les multiples allées et venues à travers le temps compliquent bien l'affaire. Mais c'est beau, chaque scène est magnifique de poésie ou au contraire de réalité sordide, et même si on n'arrive pas toujours à les relier les unes aux autres, pour les raisons évoquées ci-dessus, on lit avec passion. C'est comme une succession de sketches merveilleux dont - je me répète - une seconde, voire une troisième lecture, permettra de comprendre l'entière cohérence. Cent ans de solitude... c'est l'affaire d'une vie ! Parfois j'ai eu envie de prendre des notes pour positionner les personnages et leurs multiples aventures, toutes plus extraordinaires les unes que les autres, dans le temps et dans l'espace. Puis je me suis dit qu'il valait mieux que mon cerveau classe ça dans des cases et que tout se révélerait une autre fois...

Et puis encore une grosse moisson de vocabulaire !

La structure est incroyable : pendant toute la lecture, on se dit que ce village est vraiment étrange, que les personnages sont poursuivis par le malheur, le manque d'amour, des perversions diverses et variées, la solitude, l'issue finale, mais ce n'est que dans les toutes dernières pages que l'on apprend la malédiction de Melquiades ! Et du coup, on a envie de revenir au début : mais, au fait, pourquoi donc les a-t-il maudits de la sorte ?

Mon personnage préféré est celui de Rebecca, la petite orpheline, qui suce son pouce et se balance dans son fauteuil à bascule, qui mange de la terre et trimballe partout un sac qui contient les os de ses parents...

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Ce livre est tellement incroyable et impressionnant que je vais faire une sorte d'arbre généalogique en reprenant les personnages les uns après les autres. Je vous mettrai une copie quand j'aurai fini ! J'en ai déjà vu quelques uns sur internet (comme quoi... il n'y a pas que moi qui essaie de démêler les filiations de cette bizarre famille) mais ils ne m'ont pas convaincue du tout...

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Cent ans de solitude (titre original : Cien años de soledad) est rédigé en 1965 au Mexique, où l'écrivain vit avec sa famille, et publié deux ans plus tard, à Buenos Aires, en Argentine. L'ouvrage, défini par la critique comme le chef-d'œuvre de son auteur, est souvent classé parmi les plus grands romans du XXe siècle et a été traduit en 35 langues. Il a permis à García Márquez d'entrer, de son vivant dans la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps en 2002. 

C'est l'une des œuvres hispanophones les plus lues et traduites actuellement. Cent ans de solitude est cité comme le texte le plus représentatif du réalisme magique, courant esthétique d'origine européenne et picturale, définitivement associé au boom de la littérature latino-américaine à partir des années 1960. Le réalisme magique qu'expérimente García Márquez fait coexister divers genres littéraires et juxtapose, de manière ludique, cadre historique et géographique avéré, références socio-culturelles vraisemblables et motifs surnaturels. Cent ans de solitude ouvre une nouvelle voie dans la littérature mondiale par son souhait de transfigurer la réalité par l'allégorie et l'imaginaire. Comme l'explique l'auteur à son biographe Gerald Martin, il s'agit de faire en sorte que « les choses les plus effrayantes, les plus inhabituelles soient dites avec la plus grande impassibilité ».

L'idée originelle de cette œuvre surgit en 1952 lors d'un voyage que réalise l'auteur dans son village natal, Aracataca (Colombie), en compagnie de sa mère. Dans le conte Un jour après le samedi, publié en 1954, il fait référence à Macondo pour la première fois, et plusieurs des personnages de cette œuvre apparaissent dans certains de ses contes et de ses romans antérieurs. Pour survivre durant le temps d'écriture, il est contraint de vendre sa voiture et son épouse Mercedes Barcha doit acheter le pain et la viande à crédit. Le couple accumule neuf mois de retard de loyer. Encouragé par ses proches, convaincus du chef-d'œuvre en devenir, il écrit toute la journée après avoir accompagné ses enfants à l'école, fume énormément et écoute Béla Bartók, Claude Debussy et les Beatles. Pour l'envoi du tapuscrit à l'éditeur argentin, l’écrivain se rend avec sa femme à la poste mais le colis coûte 82 pesos. Ils n'envoient donc qu'une moitié du texte original et vendent leur radiateur, leur sèche-cheveux et leur mixeur pour expédier l'autre moitié.  

La solitude

Tout au long du roman, tous les personnages semblent prédestinés à souffrir de la solitude comme une caractéristique innée à la famille Buendia. Le village même vit isolé de la modernité, toujours en attente de l'arrivée des gitans qui amènent les nouvelles inventions ; et l'oubli, fréquent dans les événements tragiques récurrents dans l'histoire.

Le colonel Aureliano Buendia s'en va à la guerre en laissant des enfants de mères différentes à divers endroits. À certaines occasions, il demande que l'on trace un cercle de trois mètres autour de lui pour éviter qu'on l'approche. Il passe sa vieillesse dans le laboratoire d'alchimie à fabriquer des petits poissons en or qu'il défait et refait dans un pacte d'honneur avec la solitude. José Arcadio Buendia meurt seul sous un arbre, Ursula vit la solitude dans la cécité, José Arcadio et Rebeca s'en vont habiter seuls dans une autre maison) Amaranta reste célibataire...

Une des raisons primordiales pour laquelle ils finissent seuls et frustrés est leur incapacité à aimer.  

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La réalité et la fiction (ou réalisme magique)

Déçu par la dimension purement réaliste de ses premiers textes, García Márquez tente une approche plus singulière dans Cent ans de solitude. Sur l'exemple du Tambour de l'Allemand Günter Grass, la narration présente des événements fantastiques ou merveilleux dans le quotidien. Ces motifs irrationnels n'apparaissent jamais anormaux aux yeux des personnages, contrairement aux codes habituels de la littérature fantastique. Ils invitent le lecteur à entrer dans un monde subjectif et spirituel dans lequel les situations les plus invraisemblables paraissent à la fois possibles et banales.

L'inceste

Les relations entre parents s'inscrivent dans le mythe de la naissance d'un enfant avec une queue de cochon ; malgré cela, elles sont présentes entre plusieurs membres de la famille et plusieurs générations. L'histoire commence avec une relation entre deux cousins : José Arcadio et Ursula. Postérieurement, Arcadio se marie avec Rebeca (fille adoptive), représentation d'une relation entre frères. Aureliano José vit la frustration en tombant amoureux de sa tante Amaranta ; il va jusqu'à la demander en mariage, mais celle-ci refuse. Finalement, il y a la relation entre Amaranta Ursula et son neveu, Aureliano Babilonia, qui ne connaissent pas leur lien de parenté étant donné que Fernanda del Carpio, grand-mère d'Aureliano, lui a caché ses véritables origines.

Cette dernière relation – seule véritable relation d'amour dans le récit – est, paradoxalement, la cause de la disparition de la lignée Buendia, prédite dans les parchemins de Melquiades.

Références bibliques

Une autre particularité très intéressante de ce livre est l'association du surnaturel avec un certain nombre de fragments de la Bible et de la tradition catholique, comme son évolution depuis la création de Macondo (Genèse) jusqu'à sa destruction par des "vents babyloniens" (Apocalypse). On fait référence par la similitude du récit à des faits aussi remarquables que l'Assomption de la vierge Marie avec l'élévation de Remedios, à l'Exode avec la traversée réalisée par la famille fondatrice depuis la Guajira dans la montagne jusqu'à arriver au marécage, au Déluge à travers les pluies qui assiègent Macondo durant cinq ans, aux plaies d'Égypte quand la population souffre d'insomnie et d'amnésie et au péché originel avec la crainte du châtiment pour l'inceste. Par ailleurs, le meurtre de Prudencio Aguilar commis par José Arcadio Buendia, peut être conçu comme une relecture biblique du mythe de Caïn.

Il est aussi fait référence à l'Église Catholique quand le Père Nicanor Reyna arrive à Macondo pour célébrer le mariage entre Aureliano et Remedios et découvre que le village vit dans le péché, assujetti à la loi naturelle, sans baptême pour les enfants, ni sanctification des fêtes, et il décide de rester pour les évangéliser. Lorsque le temple du village est construit, il attire les fidèles par des exhibitions de lévitation. José Arcadio (fils d'Aureliano Le Second et de Fernanda del Carpio) est envoyé à Rome, car ils veulent en faire un Pape. Il est aussi à noter que la religion peut être conçue comme le lieu de la perdition : c'est en allant se confesser que José Arcadio Le Second apprend l'existence de la zoophilie, et c'est en suivant le sacristain qu'il y est initié...

Temps et espace

Le récit se situe dans le village de Macondo, un lieu fictif qui reflète un grand nombre des coutumes et anecdotes vécues par Garcia Marquez durant son enfance et sa jeunesse dans le village d'Aracataca, en Colombie. Le temps, à la fois éternel, linéaire et cyclique, et une prose rythmique proche de la tradition orale, donnent au roman un caractère distinct du mythe caché mais élaborent un style proche du conte ou de la fable allégorique, mêlant l'histoire réelle et l'irrationnel fictif, ce qui a amené les critiques de ce texte à le considérer comme l'une des œuvres fondatrices du courant littéraire plus connu sous le nom de "réalisme magique".

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Situation géographique

Les références géographiques cadrent avec n'importe quelle côte des Caraïbes colombiennes, faisant référence à la montagne et aux marécages. Par rapprochement, on peut supposer qu'il s'agit de la Ciénaga Grande de Santa Marta et de la Sierra Nevada de Santa Marta, lieux qui se situent géographiquement entre les municipalités de Ciénaga (Magdalena) et Aracataca (village d'origine de l'auteur).

Temps historique

Dans l'histoire colombienne, Cent ans de solitude peut être situé entre la moitié du XIXe siècle et la moitié du XXe, époque clairement connue pour les guerres civiles durant lesquelles s'affrontèrent les jeunes partis libéral et conservateur qui débattaient les idéologies du régime fédéraliste et centraliste dans le pays. Durant la Regeneración, le président Rafael Núñez promeut la constitution de 1886, laquelle établit un régime centraliste principalement politique et économique, faisant naître la république conservatrice (qui se prolonge jusqu'en 1930). Comme principal détracteur, il a Rafael Uribe Uribe, qui dirigera la guerre civile de 1895 et la Guerre des Mille Jours entre 1899 et 1902, laquelle se termine avec la signature des traités de paix de Neerlandia et Wisconsin.

En 1906, on construit le chemin de fer sur la côte atlantique colombienne, reliant Santa Marta et la Ciénaga (Magdalena) et alors s'établit dans le pays la compagnie United Fruit Company pour l'exploitation bananière, situation qui provoque un développement rapide de la région. Le traitement inhumain des travailleurs obligea à organiser une grève en novembre 1928 qui déclencha les événements connus comme le massacre des bananeraies.

Temps cyclique

Bien qu'elle soit située dans un cadre historique reconnaissable, l'histoire paraît statique puisque les événements se répètent de manière cyclique encore et encore. Les personnages qui apparaissent au début de l'œuvre, sont réincarnés dans d'autres personnages qui ont le même nom et la même personnalité. Cette même caractéristique se présente dans d'autres situations comme les relations incestueuses et les destins solitaires des protagonistes, en un cercle vicieux qui se termine seulement quand le village entre en décadence et lorsqu'arrive la fin de la famille Buendia.

Portée de l'œuvre

Ce roman continue à être pris comme modèle par des romanciers importants du XXe siècle et du XXIe siècle à l'instar de Salman Rushdie. En effet, l'écrivain indo-britannique confesse dans son recueil d'essais Imaginary Homelands son admiration pour ce texte. Par ailleurs, dans son roman Les Enfants de minuit, il en fait une relecture : ainsi, le thème de l'inceste y est repris, ainsi que certains personnages. Par exemple, Amaranta, vieille fille et amère, trouve des échos dans le personnage d'Alia, la sœur aînée de Mumtaz et la tante de Saleem. The Reverend Mother, figure matriarcale d'importance, évoque Ursula… Les Versets sataniques porte également à sa manière l'empreinte de Cent ans de solitude.

De même, l'Américaine Toni Morrison, le Portugais José Saramago, le Sud-Africain J.M. Coetzee, le Turc Orhan Pamuk et le Chinois Mo Yan, reconnaissent volontiers l'influence de García Márquez en général et de ce roman en particulier sur leur création littéraire. Ils en tirent un art du conte original en écho au réalisme magique, une recherche esthétique singulière et une manière de lire le réel et l'histoire qui rejette un réalisme exclusi. L'utilisation personnelle que chacun fait du réalisme magique s'adapte en tout point à la culture et au contexte du pays d'origine avec toutefois des variantes stylistiques. À noter que tous ces auteurs ont reçu, après García Márquez, le prix Nobel de littérature...

Dans un tout autre registre, Bill Clinton, élu président des États-Unis en 1992, a affirmé que Cent ans de Solitude était son roman favori et a levé l'interdiction de séjour sur le sol américain de García Márquez, considéré comme élément perturbateur en raison de son amitié avec Fidel Castro et de sa sympathie pour les causes révolutionnaires latino-américaines.

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MES EXTRAITS FAVORIS

C'étaient de nouveaux gitans.  De jeunes hommes et de jeunes femmes qui ne parlaient que leur propre langue, spécimens splendides, à la peau huilée, aux mains pensives, dont les danses et les musiques semèrent par les rues, une si folle allégresse qu'on eût dit le village en émeute, avec leurs perroquets bariolés qui récitaient des romances italiennes, et la poule qui pondait un cent d'oeufs en or au son du tambourin, et le fagotin qui devinait ce qu'on avait en tête, et la machine à tout faire qui servait en même temps à coudre les boutons et à calmer la fièvre, et l'appareil à oublier les mauvais souvenirs, et l'emplâtre pour passer son temps à ne rien faire, et un millier d'autres inventions, si ingénieuses et insolites que José Arcadio Buendia aurait voulu inventer une machine à se souvenir de tout pour pouvoir n'en oublier aucune.

***

Folle de désespoir, Rebecca se leva au milieu de la nuit et s'en alla au jardin manger des poignées de terre avec avidité, à s'en faire mourir, pleurant de douleur et de rage, mastiquant la chair tendre des vers et se brisant les molaires sur les coquilles d'escargots.

***

Un jour que le père Nicanor s'en vint le voir sous son châtaignier avec un damier et une boîte de jetons pour le convier à jouer aux dams avec lui, José Arcadio Buendia ne voulut point accepter car, lui dit-il, jamais il n'avait pu comprendre quel sens pouvait revêtir un combat entre deux adversaires d'accord sur les mêmes principes.

***

Dès que José Arcadio eut refermé la porte de la chambre à coucher, un coup de pistolet retentit entre les murs de la maison. Un filet de sang passa sous la porte, traversa la salle commune, sortit dans la rue, prit le plus court chemin parmi les différents trottoirs, descendit des escaliers et remonta des parapets, longea la rue aux Turcs, prit un tournant à droite, puis un autre à gauche, tourna à l'angle droit devant la maison des Buendia, passa sous la porte close, traversa le salon en rasant les murs pour ne pas tacher le tapis, poursuivit sa route par l'autre salle, décrivit une large courbe pour éviter la table de la salle à manger, entra sous la véranda aux bégonias et passa sans être vu sous la chaise d'Amaranta qui donnait une leçon d'arithmétique à Aureliano José, s'introduisit dans la réserve à grains et déboucha dans la cuisine où Ursula s'apprêtait à casser trois douzaines d'oeufs pour le pain.

- Ave Maria Très Pure ! s'écria Ursula.

***

Ils pénétrèrent dans la chambre de José Arcadio Buendia, le secouèrent de toutes leurs forces, lui crièrent à l 'oreille, lui mirent une glace devant les narines, mais ne parvinrent pas à le réveiller. Peu après, tandis que le menuisier prenait ses mesures pour le cercueil, ils virent par la fenêtre tomber une petite pluie de minuscules fleurs jaunes. Elles tombèrent toute la nuit sur le village en silencieuse averse, couvrirent les toits, s'amoncelèrent au bas des portes et suffoquèrent les bêtes dormant à la belle étoile. Il tomba tant de fleurs du ciel qu'au matin les rues étaient tapissées d'une épaisse couverture et on dut les dégager avec pelles et rateaux pour que l'enterrement pût passer.

***

L'atmosphère était si humide que les poissons auraient pu entrer par les portes et sortir par les fenêtres, naviguant dans les airs d'une pièce à l'autre.

Longue, longue, longue phrase... Dingue ! (trois pages)

Aureliano le Second ne prit conscience de cette litanie de reproches que le jour suivant, après le petit déjeuner, lorsqu'il se sentit tout étourdi par un bourdonnement qui se faisait encore entendre plus limpide et sur des notes plus hautes que la rumeur de la pluie, et ce n'était rien d'autre que Fernanda qui déambulait dans toute la maison, se plaignant qu'on l'eût éduquée comme une reine pour finir comme une bonniche dans une maison de fous, avec un mari fainéant, idolâtre, libertin, qui se couchait de tout son long en attendant que du ciel le pain lui tombât tout cuit, tandis qu'elle s'esquintait les reins à essayer de maintenir à flot un foyer retenu par des épingles à nourrice, où il y avait tant à faire, tellement de choses à supporter et à redresser, depuis que le bon Dieu faisait naître le jour jusqu'à l'heure de se coucher, qu'elle se mettait au lit les yeux remplis de poudre de verre, et, malgré tout cela, personne ne lui avait dit Bonjour, Fernanda, tu as passé une bonne nuit, Fernanda, et on ne lui avait pas davantage demandé, ne fût-ce que par déférence, pourquoi elle était si pâle et pourquoi elle se réveillait avec des cernes violets, bien qu'elle n'attendît certainement pas cela du reste de la famille qui, en fin de compte, l'avait toujours considérée comme une gêne, comme la guenille servant à prendre la marmite sans se brûler, comme un vulgaire pantin dessiné sur le  mur, et qui était toujours en train de déblatérer contre elle dans les coins, la traitant de bigote, la traitant de pharisienne, la traitant de fieffée coquine, et jusqu'à Amaranta, qu'elle repose en paix, qui avait osé dire à haute voix qu'elle était de celles qui confodent leur rectum avec la Semaine sainte, béni soit Dieu, qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre, et elle avait tout enduré sans rien dire, se pliant à la volonté du Père éternel, mais n'avait pu en supporter davantage quand ce scélarat de José Arcadio le Second avait prétendu que la perdition de la famille venait de ce qu'on eût laissé entrer à la maison une précieuse ridicule, imaginez un peu, une précieuse qui aurait voulu porter la culote, mon Dieu on aura tout vu, une précieuse fille de la mauvaise salive et de la même pâte que ces freluquets envoyés par le gouvernement pour massacrer les travailleurs, non mais dites-moi, et ne se référait ainsi à personne d'autre qu'à elle-même, filleule du duc d'Albe, dame dont le haut lignage donnait des crises de foie aux femmes des présidents, quelqu'un qui appartenait comme elle à la noblesse de sang et qui avait le droit de signer de onze patronymes de la métropole ibérique, et qui était la seule mortelle en ce village de bâtards à ne pas s'emmêler quand elle avait seize couverts différents devant elle, pour s'entendre dire après par son adultère de mari, mort de rire, qu'un si grand nombre de cuillères et de foruchettes et de couteaux et de petites cuillères ne convenait pas aus bons chrétiens mais aux mille-pattes, et la seule aussi à pouvoir dire les yeux frmés quand on devait servir le vin blanc, de quel côté et dans quelle coupe, et quand on devait servir le vin rouge, dans quelle coupe et de quel côté, et non pas comme cette paysanne d'Amaranta, qu'elle repose en paix, qi croyait que le vin blanc se servait de jour et le vin rouge le soir, et aussi la seule sur tout le littoral à pouvoir se vanter de n'avoir jamais fait ses besoins ailleurs que dans des pots de chambre en or, pour que le colonel Aureliano Buendia, qu'il repose en paix, ait eu ensuite l'audace de lui demander, avec sa mauvaise bile de franc-maçon, d'où elle avait mérité semblable privilège, si c'était qu'elle ne chait pas de la merde, mais des fleurs d'astromelia, rendez-vous compte, s'entendre dire des choses pareilles, et pour que Renata, sa propre fille, qui de manière indiscrète l'avait vue faire son gros besoin dans sa chambre à coucher, ait pu répondre qu'en vérité le pot était tout en or et en choses héraldiques, mais que ce qu'il y avait dedans était bel et bien de la merde, de la merde organique, et pire encore que les autres parce que c'était de la merde de précieuse ridicule, non mais imaginez, sa propre fille, tant et si bien qu'elle ne s'était jamais fait d'illusisons sur le restant de la famille, mais avait droit, de toute façon, d'attendre un peu plus de considération de la part de son époux, puisque pour le meilleur et pour le pire le sacrement du mariage en avait fait son conjoint, son ayant cause, son dépuceleur légal, et qu'il avait pris sur lui, en toute liberté et en toute souveraineté, la grave responsabilité de la faire sortir du vieux manoir paternel où jamais elle ne fut privée ni ne souffrit de rien, où elle tressait des palmes funéraires pour le plaisir de s'occuper, et puique son parrain lui-même avait envoyé une lettre, avec sa signature et le sceau de sa bague imprimé dans la cire à cacheter, simplement pour dire que les mains de sa filleule n'étaient pas faites pour les besognes de ce bas monde, sauf de jouer du clavecin et, malgré tout cela, son fou de mari l'avait fait sortir de chez elle avec un tas de reproches et de menaces, et l'avait ramenée jusqu'en ce chaudron d'enfer où régnait une telle chaleur qu'on ne pouvait respirer, et avant même qu'elle n'eût fini d'observer l'abstinence de Pentecôte il avait déjà filé avec ses malles transhumantes et son accordéon de fêtard, prendre du bon temps dans l'adultère avec une misérable dont il lui suffisait de voir les fesses, tant pis, ce qui est dit est dit, qu'il lui suffisait de voir remuer ses fesses de pouliche pour deviner que c'était une, que c'était une, une tout le contraire d'elle-même, elle qui savait rester une dame dans son château comme à la porcherie, à table comme au lit, une dame de haute naissance, craignant Dieu, obéissant à ses lois, soumise à ses desseins, et avec laquelle il ne pouvait évidemment pas faire ces parties de jambes-en-l'air, ni mener cette vie de va-nu-pieds qu'il connaissait avec l'autre, qui sans doute se prêtait à tout, comme les matrones française, et pis encore, en y réfléchissant bien, parce que ces dernières avaient au moins l'honnêteté de placer une petite lampe rouge à leur porte, des cochonneries pareilles, imaginez un peu, il ne manquait plus que ça, avec la bien-aimée fille unique de dona Renata Argote et don Fernando del Carpio, et plus particulièrement de celui-ci, ça va de soi, le saint homme, chrétien de la plus haute espèce, chevalier de l'Ordre du Saint-Sépulcre, faisant partie de ceux qui reçoivent directement de Dieu le privilège de se conserver intacts dans leur tombeau, la peau nette et brillante comme le satin d'une robe de fiançailles, les yeux vifs et diaphanes comme des émeraudes.