On continue la saga... et j'aime toujours autant. Sauf qu'il faut lire L'assommoir avec un dictionnaire à portée de main...

INCIPIT

Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin.

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RESUME

Gervaise Macquart, une Provençale originaire de Plassans, boiteuse mais plutôt jolie, a suivi son amant, Auguste Lantier, à Paris, avec leurs deux enfants, Claude et Étienne. Très vite, Lantier, paresseux, infidèle et ne supportant pas de vivre dans la misère, quitte Gervaise pour s'enfuir avec Adèle. Gervaise, travailleuse, reprend alors le métier de blanchisseuse qu'elle a appris à Plassans. Elle accepte d'épouser Coupeau, un ouvrier-zingueur qui lui fait la cour. Ils auront une fille, Anna Coupeau, dite Nana, héroïne d'un autre roman des Rougon-Macquart. Gervaise et Coupeau travaillent dur, gagnant de quoi vivre avec un peu plus d'aisance tout en faisant des économies. La blanchisseuse rêve d'ouvrir sa propre boutique mais un accident la contraint à différer son projet : Coupeau tombe d'un toit sur lequel il travaillait. Quitte à y consacrer toutes les économies du ménage, Gervaise décide de soigner son mari à la maison plutôt que de le laisser partir à l'hôpital qui a triste réputation. La convalescence de Coupeau est longue. Il garde une rancœur envers le travail, prend l'habitude de ne rien faire et commence à boire...

MON AVIS

Un roman superbe sur la misère ouvrière, le Paris des pauvres gens et les ravages de l'alcoolisme. Gervaise est touchante, très touchante, même si sa naïveté, et sa mollesse d'esprit, incitent parfois le lecteur à se dire : "Mais quelle idiote !" Elle se laisse mener par le bout du nez par ses hommes, sa fille, les voisins... Elle n'en demeure pas moins bouleversante parce que c'est ça notre lot commun, à beaucoup d'entre nous : naïveté et mollesse d'esprit.

J'ai souffert par contre avec la langue "populaire" : Zola se fait un malin plaisir à multiplier les mots de l'argot parisien de l'époque. C'est quelquefois amusant de retrouver des expressions de ma grand-mère, que j'avais oubliées, mais agaçant à la longue (je viens de lire La dame de Monsoreau qui m'a donné bien du mal aussi !): Il y a vraiment tout un tas de mots qu'on ne connaît pas ; on peut deviner la signification de certains avec le contexte, mais pas énormément, car il y a aussi beaucoup de vocabulaire technique, selon les métiers exercés par les divers protagonistes. Je ne dirais pas que cela gêne la lecture, il faut en prendre son parti et ça demeure très largement compréhensible, imprégnant bien le récit dans son milieu, populaire et sans éducation, avec son propre parler. C'était le but de Zola. Mais c'est un peu comme si un écrivain d'aujourd'hui écrivait avec la langue parlée dans les cités... dur, dur. Même les critiques de l'époque en ont fait le reproche à l'auteur.

Je me suis amusée avec le repas d'anniversaire que concocte Gervaise : bouillon, puis blanquette de veau, puis sauté de porc avec des pommes de terre, puis oie rôtie, puis petits pois au lard, et enfin gâteau, plus des litres de vin ! Mais quel estomac ils avaient, nos ancêtres ! C'est proprement incroyable. Au début, je me disais, ils vont manger un peu de chaque, mais non ils se servent de bonnes assiettes. Il est vrai qu'à la fin, la plupart vont vomir dans le caniveau...  Quelle santé, tout de même !

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Gervaise, film 1956

Contrairement aux autres Zola, qui en dehors des personnages principaux, ne fait qu'évoquer (ou pas) des membres de la familles que l'on retrouve à leur tour, développés, dans d'autres romans, nous avons ici de très nombreuses pages sur l'enfance, la jeunesse, et le caractère en formation de Nana, une des héroïnes les plus célèbres de l'écrivain, à laquelle il consacrera un volume. Et la petite était déjà plutôt dévergondée et enjôleuse... Il faut dire qu'avec une famille pareille...

Un très grand roman.

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

L'Assommoir est publié en feuilleton dès 1876 dans Le Bien public, puis dans La République des Lettres, avant sa sortie en livre en 1877 chez l'éditeur Georges Charpentier. C'est le septième volume de la série Les Rougon-Macquart. L'ouvrage est totalement consacré au monde ouvrier et, selon Zola, c'est « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple ». L'écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l'alcoolisme. À sa parution, l'ouvrage suscite de vives polémiques car il est jugé trop cru. Mais c'est ce naturalisme qui, cependant, provoque son succès, assurant à l'auteur fortune et célébrité.

Ce monde, il l'a côtoyé dans sa jeunesse, lorsque sa mère et lui se sont installés à Paris, vivant modestement dans une seule pièce, ou lorsqu’il a travaillé aux docks puis à la librairie Hachette, entre 1860 et 1865, avant qu’il commence à collaborer à des journaux. Cette partie de la population est alors très peu représentée dans la littérature, ou seulement de manière idéalisée. Zola souhaite décrire les choses telles qu’elles sont. Son projet se révèle donc selon lui la « peinture d’un ménage d’ouvriers à notre époque. Drame intime et profond de la déchéance du travailleur parisien sous la déplorable influence du milieu des barrières et des cabarets ». Comme à son habitude, Zola écrit un épais dossier préparatoire dans lequel il consigne, entre autres, quantités d’informations sur le quartier de la Goutte-d’Or où il situe l’action.

Le sujet principal traité par le livre est le malheur causé par l'alcoolisme. Dans le roman, un des principaux lieux de débauche est L'Assommoir, débit de boissons tenu par le père Colombe. Le nom du marchand de vin est ironique, la colombe étant symbole de paix alors que le cafetier et ses boissons apportent la violence et le malheur chez ses clients. Au milieu du café, trône le fameux alambic, sorte de machine infernale dont le produit, un alcool frelaté, assomme ceux qui en boivent. C'est cette machine qui va chaque fois enlever un peu plus de bonheur à Gervaise. Au fil du roman, l'alambic devient le monstre dévorant ses victimes : d'abord Lantier, puis Coupeau, et enfin elle-même qui, ruinée, devra vendre son commerce — sa réussite —, puis sombrera dans la misère pour finalement mourir de faim. 

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L’auteur dépeint la diversité du monde ouvrier : diversité des métiers, diversité des types d’ouvriers. Repasseuses, blanchisseuses, cardeuses, chaînistes, boulonniers, zingueurs, serruriers apparaissent, entre autres, dans le quartier de la Goutte-d’Or, et parmi eux de bons ouvriers, de beaux parleurs et profiteurs, des alcooliques, de vieux ouvriers abandonnés.

Zola montre des ouvriers fiers de leur ouvrage mais il dénonce l’impasse sociale dans laquelle ils se trouvent. 

ENRICHISSONS NOTRE VOCABULAIRE

Bourgeron : Blouse en grosse toile.

CardeurUn cardeur est un ouvrier qui carde, c'est-à-dire qui démêle des fibres textiles et les peigne à l'aide d'une carde. Le cardeur passait dans les domiciles pour découdre les matelas, carder les fibres textiles et recoudre les matelas. L'artisan se déplaçait avec sa carde au domicile du client et travaillait le plus souvent à l'extérieur à cause de la poussière dégagée.

GouaperRester dehors la nuit, en particulier dans les bars, faire la noce, mener une vie de débauche - Paresser, flâner, fainéanter, etc.

Jeanjean : Surnom donné parfois à une personne stupide en français.

Louchon : Personne qui louche.

Bousin :  Situation inconfortable ou délicate.

Saint-frusquin :  Bien, capital, patrimoine, ensemble des affaires que quelqu'un possède.

Panier aux crottes : Et oui... c'est bien du derrière (des fesses) qu'il s'agit...

Brunisseur : Personne qui brunit les métaux.

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Javelle : C'était l'orthographe du XIXe pour l'eau de Javel.

Mufe : Orthographe XIXe de mufle.

CheulardIvrogne, homme pris de boisson.

Mine à  poivre : Cabaret de bas étage.

Poivre : Eau-de-vie, ou personne ivre.

RiboteRepas où l'on mange et où l'on boit avec excès. En ribote : état d'ivresse.

Singe : Patron

Chien : Eau-de-vie

Pot-bouilleCuisine ordinaire du ménage.

VarlopeGrand rabot muni d'une poignée, employé par les menuisiers et les charpentiers pour dresser et planer le bois

GalfatreGoinfre ; propre à rien.

Endêver : Éprouver un violent dépit, enrager.

GodiveauHachis composé de viande, de graisse de rognons de bœuf et d'œufs, ou de poisson, et utilisé comme farce pour des quenelles ou pour la garniture d'un pâté chaud

GodaillerSe livrer à une débauche de table et de boisson.

Roussin : Mauvais cheval.

Se cocarder : S'enivrer.

Flafla : Aujourd'hui on dirait "chichi" (faire des chichis).

Brindezingue : Ivre.

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Nayer : Variante du verbe noyer.

Juponnier : Coureur de jupons.

SéquelleSuite de personnes attachées à quelqu'un. Reste d'une maladie ou d'une blessure (donc injure).

Canulant : Ennuyant.

Licheur : Personne qui aime bien boire et manger.

CrapoussinPersonne de petite taille, bedonnante et contrefaite. Personne sans importance, homme de rien

Giries : Manières affectées (faire des giries).

Nénais : Orthographe pour nénés.

FestonnerAvoir une démarche titubante.

Cric : Eau-de-vie grossière, de mauvaise qualité.

Tortiller : Manger, ou sens d'entortiller.

GobelotterBoire des boissons alcoolisées avec excès.

Mastroquet : Débit de vin ou de boisson.

Mannezingue : Cabaret

Mademoiselle Jordonne : Mademoiselle... "J'ordonne "! (Nana commande tout le monde)

Barbe de capucin : Chicorée sauvage.

Eau seconde : Eau-de-vie diluée.

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Dégoter : Avoir une mauvaise tournure.

Liard : Ancienne monnaie. Très petite quantité de quelque chose.

Impériale : Barbiche à la Napoléon III.

Merluche : Femme débauchée.

Giroflée à cinq feuilles Gifle qui laisse la trace des cinq doigts.

Débagouler : Vomir.

Schnick : Eau-de-vie de qualité médiocre.

Agourmandi : Devenu gourmand.

Epinée : Echine (de porc).

Marlou : Amant - souteneur - homme rusé.

Négresse : Bouteille de vin rouge.

Tourlourou : Soldat. Chanson, saynette d'un comique grossier, interprétée au café-concert ou au music-hall par des artistes vêtus en soldats.

Mistoufle : Gêne, misère, pauvreté.

Bayadère : Danseuse sacrée hindoue.

Viauper : Pleurer comme un veau.

Badingue : Sobriquet (également : Badinguet) donné à Napoléon III. Badinguet était, paraît-il le maçon sous la blouse duquel le prince avait fui sa prison de Ham.

Pelote : Boule. Petite somme d'argent mise de côté.

Faire sa Sophie : Les modistes avaient donné le nom de Sophie à la tête de femme en carton qui leur servait de mannequin. Faire sa Sophie, c'est vouloir paraître aussi sage, aussi réservée que cet objet.

Coco : Tête... ou estomac.

Bousingot : Cabaret mal famé.

Loupiat : Paresseux, débauché.

Margot : Femme bavarde ou une femme aux moeurs légères.

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Lambrequin : Bande d'étoffe pendante, à franges ou festons.

AffûtiauxMenus objets de l'équipement ou de la toilette féminine ; ensemble des (menus) instruments dont on a besoin pour faire une chose.

Lapin : Objet posé sur les tourniquets des jeux de foire, qui paraît facile à gagner et qu’on ne gagne jamais. Payer des lapins ou poser un lapin : faire miroiter des choses, faire attendre.

Bousin : Mauvais lieu ; tapage.

Voirie : Personne vile, méprisable.

Quiqui : Gorge ou... pénis. Trembler comme un quiqui ! (variante orthographique : kiki).

Tatouille : Raclée.

PituiteSécrétion visqueuse produite par les muqueuses du nez ou des bronches

ChicotinSuc très amer tiré de l'aloès ou de la coloquinte

TaponFroissé et roulé en boule.

Piauler : Pleurnicher.

Cato : Femme de mauvaise vie, catin. Egalement orthographié catau. 

FressureEnsemble des gros viscères d'un animal de boucherie : poumons, cœur, thymus, foie et rate. Cœur, considéré comme le siège des passions

Quinquet : Lampe ; oeil.

S'esbigner : S'esquiver.

Ballon : Derrière, fesses. Il a promis de m'enlever le ballon s'il me pinçait encore à traîner ma peau : de me donner une raclée.

Rocantin, ou roquentin : Vieillard ridicule qui veut faire le jeune homme.

Trouilloter du goulot : Avoir mauvaise haleine.

Pétoche : Peur ; lampe, chandelle. Etre en pétoche : suivre quelqu'un de près.

Cotret : Jambe sèche et maigre.

Birbe : Vieillard.

Guinguenaude : Fruit du baguenaudier, espèce de gousse en forme de petite vessie pleine d’air. Ancien type de poésie fait sans se soucier des règles de la versification. Loisir sans intérêt, niaiserie. Promenade, flânerie.

Gargamelle : Gosier.

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Riflard : Vieux parapluie. Pénis.

Caboulot : Café mal famé.

Pantalons rouges : Pantalons des soldats. Donner dans les pantalons rouges : séduire de préférence des militaires.

Badigoinces : Lèvres.

Entripaillé : Qui a un gros ventre.

Gaviot : Gosier. Serrer le gaviot : serrer la gorge, étranger ; sens figuré : faire subir des contraintes financières.

Arlequins : Reliefs des grands restaurants.

Haridelle : Mauvais cheval, efflanqué. Femme grande et maigre.

Béquiller : Dilapider.

Patagueule : Individu ennuyeux.

Suiffard : Gras, en bonne santé ; riche, cossu ; tricheur professionnel.

RipopéeMélange de restes de vins différents opéré par les cabaretiers. Mélange de différents mets liquides (liqueurs, sauces). Ensemble de choses disparates, mêlées ensemble. Ouvrage dont les idées manquent de cohérence, de lien, de plan.

Fardiers : Chariot à deux ou à quatre roues basses, servant à transporter de lourdes charges.

Fumiste : Ouvrier spécialisé dans la construction et l'entretien des cheminées, ainsi que dans l'installation et l'entretien des appareils de chauffage.

Prendre une culotte : S'enivrer.

Camoufle : Chandelle, bougie.

Gigue : Instrument de musique. Jambe longue. Femme grande et maigre. Tressautement.

Temps de demoiselle : Temps où il ne fait ni pluie ni soleil.

Chienlit : Celui qui défèque au lit. Personnage répugnant. Action, manifestation désordonnée, tumultueuse et répugnante. Excès, débauche grossière.

Rigodon : Danse. Balle placée au centre de la cible (faire un rigodon).

Taf : Peur.

Chicard : Personnage de carnaval se livrant à des danses grotesques dans les bals masqués.

Fendant : Matamore, fier-à-bras. Faire le fendant : crâner.

Berdouille : Ventre, bedaine, bidon.

MES EXTRAITS FAVORIS

Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la première, et puis les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont joliment embêtés...

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C'était un métier de malheur, de passer ses journées comme les chats, le long des gouttières. Eux, pas bêtes, les bourgeois ! Ils vous envoyaient à la mort, bien trop poltrons pour se risquer sur une échelle, s'installant solidement au coin de leur feu et se fichant du pauvre monde.

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Elle n'avait aucun dégoût, habituée à l'ordure ; elle enfonçait ses bras nus et roses au milieu des chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux de vaisselle, des chaussettes mangées et pourries de sueur. Pourtant dans l'odeur forte qui battait son visage penché au-dessus des tas, une nonchalance la prenait. Elle s'était assise au bord d'un tabouret, se courbant en deux, allongeant les mains à droite, à gauche, avec des gestes ralentis, comme si elle se grisait de cette puanteur humaine, vaguement souriante, les yeux noyés. Et il semblait que ses premières paresses vinssent de là, de l'asphyxie des vieux linges empoisonnant l'air autour d'elle.

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Un jour bien sûr, la machine tuerait l'ouvrier ; déjà leurs journées étaient tombées de douze francs à neuf francs et on parlait de les diminuer encore.

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Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité.

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Et les verres se vidaient d'une lampée, on entendait le liquide jeté d'un trait tomber dans la gorge, avec le bruit des eaux de pluie le long des tuyaux de descente, les jours d'orage. Il pleuvait du piqueton, quoi !

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Lorsque les mauvais jours arrivent, on tombe ainsi sur de bonnes soirées, des heures où l'on s'aime entre gens qui se détestent.

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Mais la grande pitié de Gervaise était surtout le père Bru, dans son trou, sous le petit escalier. Il s'y retirait comme une marmotte, s'y mettait en boule, pour avoir moins froid ; il restait des journées sans bouger, sur un tas de paille. La faim ne le faisait même plus sortir, car c'était bien inutile d'aller gagner dehors de l'appétit lorsque personne ne l'avait invité en ville. Quand il ne reparaissait pas de trois ou quatre jours, les voisins poussaient sa porte, regardaient s'il n'était pas fini. Non, il vivait quand même, pas beaucoup, mais un peu, d'un oeil seulement ; jusqu'à la mort qui l'oubliait ! [...] le père Bru, ce pauvre vieux, qu'on laissait crever, parce qu'il ne pouvait plus tenir un outil, était comme un chien pour elle, une bête hors service, dont  les équarrisseurs ne voulaient même pas acheter la peau ni la graisse. Elle en gardait un poids sur le coeur de le savoir continuellement là, de l'autre côté du corridor, abandonné de Dieu et des hommes, se nourrissant uniquement de lui-même, retournant à la taille d'un enfant, ratatiné et desséché à la manière des oranges qui se racornissent sur les cheminées.

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Nana grandissait, devenait garce. A quinze ans, elle avait poussé comme un veau, très blanche de chair, très grasse, si dodue même qu'on aurait dit une pelote. Oui, c'était ça, à quinze ans, toutes ses dents et pas de corset. Une vraie frimousse de margot, trempée dans du lait, une peau veloutée de pêche, un nez drôle, un bec rose, des quinquets luisants auxquels les hommes avaient envie d'allumer leur pipe. Son tas de cheveaux blonds, couleur d'avoine fraîche, semblait lui avoir jeté de la poudre d'or sur les tempes, des taches de rousseur, qui lui mettaient là une couronne de soleil. Ah ! une jolie pépée, comme disaient les Lorilleux, une morveuse qu'on aurait encore dû moucher et dont les grosses épaules avaient les rondeurs pleines, l'odeur mûre d'une femme faite.

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Ses savates éculées crachaient comme des pompes, de véritables souliers à musique, qui jouaient un air en laissant sur le trottoir les empreintes mouillées de leurs larges semelles.

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Maintenant, de la rue de la Goutte d'Or, on voyait une immense éclaircie, un coup de soleil et d'air libre ; et, à la place des masures qui bouchaient la vue de ce côté, s'élevait sur le boulevard Ornano, un vrai monument, une maison à six étages, sculptée comme une église, dont les fenêtres claires, tendues de rideaux brodés, sentaient la richesse. Cette maison-là, toute blanche, posée juste en face de la rue, semblait l'éclairer d'une enfilade de lumière. Même, chaque jour, elle faisait disputer Lantier et Poisson. Le chapelier ne tarissait pas sur les démolitions de Paris ; il accusait l'empereur de mettre partotu des palais pour renvoyer les ouvriers en province...

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Il ne dessoûlait pas de six mois, puis il tombait et entrait à Sainte-Anne ; une partie de campagne pour lui. Les Lorilleux disaient que monsieur le duc de Tord-Boyaux se rendait dans ses propriétés. 

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Par malheur, si l'on s'accoutume à tout, on n'a pas encore pu prendre l'habitude de ne point manger.

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Elle en arrivait les matins de fringale à rôder avec les chiens pour voir aux portes des marchands, avant le passage des boueux ; et c'était ainsi qu'elle avait parfois des plats de riches, des melons pourris, des maquereaux tournés, des côtelettes dont elle visitait le manche, par crainte des asticots. Oui, elle en était là ; ça répugne les délicats cette idée ; mais si les délicats n'avaient rien tortillé de trois jours, nous verrions un peu s'ils bouderaient contre leur ventre ; ils se mettraient à quatre pattes et mangeraient aux ordures comme les camarades.

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Ce qui redoublait son mauvais rire, c'était de se rappeler son bel espoir de se retirer à la campagne, après vingt ans de repassage. Eh bien ! elle y allait, à la campagne ! Elle voulait son coin de verdure au Père-Lachaise.