LA FIN DU SIECLE D'EDO  

L'époque d'Edo ou période Tokugawa est la subdivision traditionnelle de l'histoire du Japon qui commence vers 1600, avec la prise de pouvoir de Tokugawa Ieyasu lors de la bataille de Sekigahara, et se termine vers 1868 avec la restauration Meiji. Elle est dominée par le shogunat Tokugawa dont Edo (ancien nom de Tokyo) est la capitale.

Le centre politique, culturel et intellectuel du pays bascule de l'Est à l'Ouest du pays et la société féodale subit une série de crises.

La croissance de la population stagne à partir du milieu du XVIIIe siècle, pour osciller entre 28 et 33 millions d'habitants. La technique ne permet plus la mise en culture de nouvelles terres, et les efforts se tournent vers l'intensification du travail et vers la diversification. Cette évolution vers des cultures non-vivrières rend la population plus exposée économiquement en cas de surproduction ou de baisse des prix. La tension démographique transforme le moindre aléa climatique en crise de subsistance, et ruine les paysans les plus pauvres, les obligeant à avoir recours à des prêts. La population des campagnes se polarise entre grands propriétaires et paysans sans terre, favorisant le développement de jacqueries et l'exode vers les villes. Trois grandes famines touchent le pays en 1732, en 1783-1787, et en 1833-1839.

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Reconstitution village période Edo

La situation dans les villes est comparable à celle des campagnes. L'expansion de l'économie marchande a enrichi une population d'artisans et de négociants, qui spéculent en achetant des terrains en ville. Ils les louent à des populations plus pauvres, anciens paysans émigrés en ville, exposés aux hausses de prix de l'alimentaire, aux incendies et aux épidémies. Cette hausse des dépenses de consommation touche aussi les samouraïs, dont le niveau de vie baisse : certains « revendent » leurs titres à des marchands, en adoptant la famille de ces derniers, leur faisant acquérir ainsi un rang social plus élevé.

Trois réformes sont engagées pour faire face à ces difficultés économiques. La première, en 1720, par le shogun Yoshimune, vise à relancer de grands travaux, comme le défrichement de nouvelles rizières, et à réduire le train de vie de l'État. Malgré une stabilisation des finances du shogun, portée par des hausses d'impôts, la situation des couches rurales populaires continue à se dégrader. La seconde réforme, portée par le ministre Tanuma Okitsugu, intervient en 1770. Il renforce le monopole de certains grands marchands et permet le développement de sociétés par actions, tout en continuant la politique de grands travaux de son prédécesseur. Malgré des progrès dans le domaine commercial, il rencontre l'opposition des conservateurs, mais aussi celle des classes les plus populaires, victimes d'une inflation non maîtrisée. En 1783, l'explosion du volcan Asama provoque des crises de subsistance, et, en 1787, une trentaine de provinces sont proches de l'insurrection. La troisième réforme est lancée en 1790 par le daimyo Matsudaira Sadanobu, en réaction à la réforme précédente : Sadanobu en revient à une vision agrarienne de la société et voit dans la croissance de l'économie marchande l'origine des troubles que connaît le pays. Il fait renvoyer dans les campagnes les paysans émigrés en ville, fait interdire les dépenses de luxe, ainsi que les productions artistiques jugées contraires aux bonnes mœurs. Bien qu'il ne reste au pouvoir que jusqu'en 1794, ses réformes marquent profondément la fin du règne des Tokugawa.

À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la Russie accentue sa présence au nord du pays. Elle s'engage dans une vague de colonisation de la Sibérie. Des expéditions japonaises se rendent dans les îles Kouriles et à Sakhaline, et la possibilité de commercer avec les Russes est étudiée, mais reste sans suite. Dans la même région, l'économie des Aïnous (premiers habitants du Japon) se dégrade et le gouvernement japonais, craignant que ceux-ci ne s'allient avec les Russes, surveille de plus en plus cette population. Les Russes, n'ayant pas réussi à nouer des relations diplomatiques avec la Chine, se tournent vers le Japon, et essaient d'obtenir l'ouverture de voies commerciales. Dès 1791, une école enseignant le japonais ouvre en Russie. Mais le Japon reste fermé.  

L'incident du Phaeton en 1808 à Nagasaki, lors duquel un navire hollandais est attaqué par des forces britanniques, fait prendre conscience au shogunat de la puissance de feu des Occidentaux ; il fait renforcer les fortifications côtières du pays. L'extension de la pêche à la baleine dans le Pacifique par les Américains a pour conséquence une augmentation du nombre de navires occidentaux cherchant à venir se ravitailler dans l'archipel. La peur que les Occidentaux ne tentent à nouveau d'introduire le christianisme dans le pays renforce la posture isolationniste du shogunat.

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Estampe de Hiroshige

Cependant, la rencontre avec ces nouvelles puissances étrangères, considérées comme menaçantes, ainsi que la réalisation de cartes géographiques des îles japonaises, font naître parmi les élites un questionnement identitaire. Les voyages individuels sont de plus en plus nombreux, qu'ils soient motivés par des raisons religieuses ou intellectuelles, et sont à l'origine de l'édition de guides de voyage présentant la géographie et les coutumes des différentes régions du pays. Ils permettent d'ancrer peu à peu dans les consciences l'idée d'une unité nationale, les différents terroirs régionaux s'intégrant dans un ensemble plus large, l'archipel. Le Japon, en tant que nation, s'inscrit dans les esprits.

Le tourisme populaire prospère ; les stations thermales sont bondées et des cohortes de pèlerins visitent les temples et les sanctuaires. Plusieurs centaines de milliers de personnes se rendent ainsi dans le sanctuaire d'Ise en 1770 et en 1830.

La maîtrise de la lecture devient une obligation sociale et professionnelle, et l'édition connaît un développement important. Environ 10 000 titres sont en circulation en 1720, d'abord imprimés à Kyoto et Osaka avant qu'Edo ne domine ce secteur d'activité à partir de la fin du XVIIIe siècle. La production est variée, allant des romans picaresques aux livres érotiques. Les progrès de l'imprimerie entraînent aussi une popularisation des ukiyo-e (estampes) dès la fin du XVIIIe siècle.

Dans les élites, des mouvements de pensée nouveaux commencent à s'ériger contre l'orthodoxie confucianiste portée par le pouvoir en place. Le mouvement nativiste fondé par l'érudit Motoori Norinaga repousse la culture d'origine, chinoise, et prône un retour à la pureté d'une culture strictement japonaise. Le lettré Hirata Atsutane affirme la centralité du shintō. Des livres étrangers entrent dans le pays, à condition que ceux-ci ne traitent pas de la foi chrétienne. Des livres consacrés à la dissection en 1774 et aux maladies internes en 1793 sont traduits du hollandais vers le japonais. En 1764, le médecin Hiraga Gennai met au point une tenue ignifugée en amiante pour pompiers.

Dans les premières décennies du XIXe siècle, une proto-industrialisation se met en place au cœur de ce tissu urbain. Des ton'ya, ou industries domestiques, se développent et réunissent dans des fabriques des employés salariés. Ce système est inauguré dans les années 1820-1830 dans des brasseries de saké de la région d'Osaka, puis dans celle de Kyoto dans des soieries, ensuite dans celle de Nagoya, dans des ateliers de tissage du coton. Les femmes, puis les paysans expulsés de leurs terres. constituent le gros de ces employés d'une économie pré-industrielle.

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Shogun Tokugawa Ienari (règne de 1837 à 1853)

Shogunat en crise 

Les puissances étrangères accentuent leur présence dans la région lors de la première moitié du XIXe siècle. Les Russes continuent leurs avancées dans le nord et tentent de faire de l'île Tsushima une base portuaire pour leur marine. Les Britanniques renforcent leurs positions après leur victoire contre la Chine lors de la guerre de l'opium en 1842. La France, alliée aux Britanniques, impressionne les esprits japonais à la suite du sac du palais d'été en 1860, et commence à jouir d'un certain prestige dans l'archipel.

Sur le plan économique, l'arrivée de marchands étrangers engendre des résultats contrastés. Le pays exporte du thé, des produits de la pêche, ainsi que de la soie. La très forte demande pour ce dernier produit entraîne une augmentation des prix. Le prix du riz augmente de 50 % par an entre 1858 et 1867. Les échanges commerciaux avec l'Occident provoquent aussi une fuite des monnaies d'or en dehors de l'archipel, à l'origine, là aussi, d'un phénomène d'inflation. La très forte demande en soie pour l'exportation permet de soutenir la croissance dans ce domaine. A contrario, le coton importé d'Occident, meilleur marché que celui produit localement, provoque la ruine des producteurs japonais.

Des aléas climatiques provoquent plusieurs famines de 1833 jusqu'au début des années 1840. En 1836, on dénombre 20 000 morts dans la province de Tottori, et 100 000 dans le Tōhoku. D'importants mouvements de population désorganisent les cités ; les citadins gagnent la campagne en quête de nourriture, tandis que les habitants des campagnes affluent dans les villes, espérant bénéficier de distributions de vivres. La flambée des prix alimentaires grève le budget des couches moyennes. Sur la période 1831-1836, on recense plus d'un millier de soulèvements ou émeutes violentes dans la population, prenant pour cible les classes dirigeantes. Mizuno Tadakuni, haut fonctionnaire gouvernemental chargé par le shogun de mener des réformes, entreprend, entre autres initiatives, de favoriser le retour à des cultures vivrières et à réduire les déficits budgétaires. Il se heurte aux intérêts des grands daimyōs, et, pour la première fois, le régime plie face à ceux-ci en le renvoyant. Certains fiefs, comme Satsuma et Chōshū, mettent en place avec succès leurs propres réformes, et en profitent pour se doter d'une petite armée équipée d'armes à feu et d'artillerie.

En 1858, la décision d'Ii Naosuke, propulsé tairō (gouvernement de crise) à la suite du retrait du shogun Tokugawa Iesada, de signer une série de traités inégaux avec les puissances occidentales, provoque la dernière grande crise du régime. Tandis qu'il s'efforce d'éviter une guerre en engageant des négociations, il doit faire face à une opposition qui souhaite expulser les étrangers. Son assassinat en 1860 inaugure une longue série d'assassinats politiques qui laisse une empreinte durable dans le paysage politique japonais. La déliquescence du pouvoir shogunal engendre une agitation dans les différents fiefs. L'opposition se radicalise lorsque l'empereur régnant (rôle jusqu'alors purement symbolique), Komei, pour la première fois depuis plusieurs siècles, intervient publiquement et manifeste sa désapprobation à l'égard de l'action du gouvernement shogunal. En 1863, Kōmei signe l'ordre d'expulser les barbares. À partir de 1866, des fiefs du sud-ouest se rassemblent et concluent une alliance politique et militaire contre le shogunat. Face au pouvoir paralysé, la figure de l'empereur apparaît comme une force déterminée et capable de s'opposer aux Occidentaux. Fin 1867, le dernier shogun Tokugawa Yoshinobu abdique. La restauration impériale est proclamée le 3 janvier 1868. Les fiefs soutenant le shogunat sont soumis militairement lors de la guerre de Boshin, les derniers se rendant lors de la bataille de Hakodate en mai 1869.

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L'empereur Komei (1846-1867)

L'EMPIRE DU JAPON (1868 - 1945) 

La première déclaration de l'empereur Meiji, qui succède à son père Komei en 1868, présente une loi fondamentale, prélude à une constitution, gage de liberté d'expression, et indique qu'une lutte contre la hausse des prix va être entreprise. Une coalition instable est alors au pouvoir, composée du parti anti-shogunal et centrée sur les leaders du domaine de Satsuma et les nobles de la cour. Le nouveau gouvernement rend aux Tokugawa leur fief — amputé cependant des quatre cinquièmes de son revenu — et le début de l'ère Meiji est proclamé en octobre 1868. Un conseil honorifique est le premier organe de gouvernement de ce nouveau régime, et celui-ci prend encore en compte les équilibres entre domaines ayant participé au renversement de l'ancien régime, et la noblesse de cour. 

Du 16 février 1868 au 26 décembre sont publiées 34 ordonnances importantes, allant de la suppression des monnaies locales jusqu'à l'interdiction de certains châtiments corporels. Une réforme territoriale remplaçant les anciens domaines par des préfectures est menée à bien au deuxième semestre 1869, avec comme conséquence principale une plus grande centralisation de l'État. Un impôt foncier est introduit en 1873 pour garantir une recette publique stable. De 1868 à 1875, de grandes réformes, d'inspiration occidentale et touchant l'éducation, l'armée et le système juridique, sont entreprises — des experts étrangers sont engagés. De 1876 à 1880, un travail portant sur la rédaction d'une constitution nationale est réalisé par un conseil des anciens, mais sans aboutir ; les personnes partisanes d'un modèle parlementariste anglais comme le ministre du Trésor, Ōkuma Shigenobu, sont écartés du pouvoir après une crise politique en 1881, et le régime s'oriente vers une monarchie laissant le pouvoir suprême à l'empereur. Ce n'est que le 11 février 1889 qu'une constitution est effectivement adoptée et fixe la répartition des pouvoirs.

L'industrie est modernisée en ayant recours au modèle des manufactures d'État, et les premières infrastructures de télécommunications et de chemins de fers sont déployées avec l'aide d'entrepreneurs anglais. Les évolutions sociales rapides sont cependant à l'origine de révoltes parmi les samouraïs, comme en 1874 à Saga, et en 1877 à Satsuma. Les entreprises créées par l'État sont privatisées dix ans après leurs ouvertures, ce qui permet au gouvernement de dégager des liquidités et à de grands groupes de se constituer.  

Après une période de stabilité démographique à la fin de l'ère Edo, la population repart à la hausse en passant de 30 à 50 millions de personnes entre 1870 et 1915, soutenue par une baisse de la mortalité infantile, et une hausse des naissances et de l'espérance de vie. Cette croissance est rendue possible grâce à l'augmentation des importations de riz et la mise en valeur de terres arables. Tokyo atteint les 2 millions d'habitants et Osaka 1 million en 1903, cette dernière triplant sa taille en un demi-siècle. Cet essor de la population urbaine entraîne une baisse du poids de l'agriculture dans le PIB du pays, celui-ci passe de 45 % en 1885 à 32 % en 1914.

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Tokyo 1905

La hausse de la production industrielle comme celle des mines est à l'origine de grandes pollutions à fort impact sur l'agriculture. Les rejets de la mine de cuivre d'Ashio, par exemple, contaminent la rivière Watarase, un affluent du fleuve Tone, dès les années 1880, et précipite la formation d'un important mouvement ouvrier en 1907. Dès les années 1890, les conditions de travail difficiles dans l'industrie favorisent la diffusion du socialisme venu d'Europe. En 1911, on fixe à 12 ans l'âge minimum pour travailler, et à 12 heures la durée maximale du travail journalier pour les femmes et les enfants.

Une jeunesse de plus en plus éduquée voit toutefois se réduire les possibilités d'ascension sociale par le biais de l'éducation, puisque seul le nombre de postes subalternes augmente dans les entreprises dans les années 1890. L'université impériale de Tokyo fondée en 1877 inaugure la mise en place d'un système universitaire prenant comme modèle les équivalents occidentaux.

Les titres de presse se multiplient, passant de plus de 400 en 1890 à 2 000 en 1914. La même année, le Japon se place second au niveau mondial en nombre de livres publiés, derrière l'Allemagne, avec près de 27 000 titres. La langue japonaise s'uniformise par ce biais, même si de nombreux dialectes se maintiennent. Le dialecte de Tokyo, là où se trouve la plupart des moyens d'édition, se généralise et devient le japonais standard.

Les premières élections législatives de l'histoire du pays se tiennent en juillet 1890, et placent le Jiyūtō (parti prônant une monarchie constitutionnelle sur le modèle français) et le Rikken Kaishintō (prônant une monarchie parlementaire sur le modèle britannique) en tête de la représentation nationale. Cette chambre s'oppose régulièrement aux membres du gouvernement, nommés par l'empereur. Le déclenchement de la guerre sino-japonaise en Corée en 1894 met fin provisoirement à cette opposition. En avril 1895, la contestation par les puissances occidentales de certains points du traité de Shimonoseki mettant fin à la guerre est utilisée par les dirigeants du Jiyūtō pour négocier pour la première fois l'entrée de plusieurs de ses membres au sein du gouvernement. Ce fonctionnement gouvernemental s'impose par la suite. 

La poussée coloniale des puissances européennes reprend dans les années 1880 : les Britanniques colonisent la Birmanie en 1886, les Français l'Indochine de 1884 à 1893, les Américains Hawaï en 1898. La Corée devient un enjeu stratégique pour certains hommes politiques japonais à partir de 1890, et est l'objet d'une guerre contre la Chine en 1894-1895, puis d'une guerre contre la Russie en 1904-1905 — cette dernière concerne aussi le contrôle de la Mandchourie. Victorieux dans les deux cas, le Japon impérial renforce sa position sur l'échiquier international et agrandit son territoire : Taïwan est transformée en colonie en 1905, le Liaodong et la moitié sud de Sakhaline sont acquis en 1905, et en 1910 la Corée devient une colonie japonaise.  

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Université impériale de Tokyo, 1925

Dans les années qui suivent, le Japon, qui a participé à la coalition militaire contre les Boxers et obtenu diverses concessions en Chine, continue d'accroître son influence : pendant la Première Guerre mondiale, le pays se range au côté des Alliés dans le but d'affirmer son rôle international et envahit la concession allemande dans le Shandong. En janvier 1915, le gouvernement de l'Empire du Japon présente à celui de la République de Chine la liste dite des Vingt et une demandes qui vise rien moins qu'à mettre sous tutelle une partie de l'économie chinoise, notamment en confirmant les droits du Japon sur le Shandong qu'il occupe depuis quelques mois. Lors de la conférence de paix de 1919, le Japon obtient que le traité de Versailles satisfasse ses revendications sur le Shandong, ce qui conduit le gouvernement chinois à refuser de signer le texte et provoque en Chine un regain d'agitation nationaliste anti-japonaise.

Entre 1914 et 1940, la population continue de croître, passant de 51 millions d'habitants à 70 millions. Tokyo passe de deux millions d'habitants en 1905 à 5,5 millions en 1935, se hissant au même niveau que Londres ou New York. La question de la surpopulation devient un enjeu politique à partir du milieu des années 1910. Alors qu'une féministe comme Shidzue Katō préconise le contrôle des naissances, des leaders politiques s'y opposent, y voyant une menace pour la vigueur de l'industrie et du colonialisme japonais.  

En 1922, les femmes sont autorisées à s'organiser politiquement et à assister à des meetings politiques. Plusieurs initiatives législatives sont prises, la dernière en 1931, pour tenter, sans succès, d'élargir le suffrage aux femmes. D'autres parties de la population sont en quête d'une reconnaissance sociale : Burakumin, Aïnous, migrants coréens... et tendent à se regrouper en associations pour défendre leurs intérêts.  

Les pouvoirs publics veulent mettre un terme à l'agitation ouvrière en ville en faisant baisser le prix des produits de consommation courante, comme lors des émeutes du riz de 1918. Les conditions de vie restent difficiles pour les ouvriers non qualifiés, et le nombre de syndiqués passe de 3 000 vers 1910 à 30 000 en 1919, ce qui pousse les gouvernements successifs à prendre des mesures en faveur des ouvriers dans les années 1920. 

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L'empereur Meiji Tenno (ou Mutsuhito), règne de 1867 à 1912

Culturellement, l'augmentation du nombre de journaux, de postes de radio, et de cinémas contribue à rapprocher les mouvements culturels avant-gardistes de Tokyo des territoires plus reculés du pays. Le nombre de cafés, grands magasins, et de galeries d'arts soutient l'émergence d'une culture de plus en plus urbaine, industrielle, et s'adressant en premier lieu aux classes moyennes et aux jeunes adultes. Une complexification s'opère, guidée par les critiques artistiques, opposant cultures anciennes et nouvelles, cultures occidentales et orientales, et cultures prolétaires et bourgeoises. Dans le domaine littéraire, l'opposition entre littérature « de masse » et littérature « pure » entraîne la création de deux prix littéraires séparés. L'écrivain Yasunari Kawabata émerge comme figure de la littérature japonaise dans les années 1930. Le cinéma est florissant ; en 1940 le pays compte une dizaine de grandes compagnies cinématographiques. Les œuvres créées empruntent beaucoup aux formes du théâtre japonais, ainsi qu'à ses classiques (l'histoire des 47 rōnin est ainsi portée 45 fois à l'écran entre 1907 et 1925, et plus encore les années suivantes).

Après la crise politique Taishō de 1913 commence une période d'une quinzaine d'années pendant laquelle se renouvelle la culture parlementaire, avec à la clef une ouverture démocratique. La montée en puissance des classes moyennes et du milieu ouvrier favorise l'éclosion de discours critiques sur l'autoritarisme de l'État. Une presse libérale s'épanouit et exprime une certaine sympathie envers les revendications chinoises et coréennes lorsque ces pays subissent la répression de l'armée japonaise. Le suffrage universel masculin est élargi en 1925 à tout homme de plus de 25 ans. Cependant la même année est votée une loi visant à stopper la montée de l'extrême gauche qui compte huit élus au parlement en 1928, à l'issue de la première élection au suffrage universel. Une police politique est mise en place dans chaque préfecture, et certaines activités politiques deviennent passibles de la peine de mort. Ceci n'empêche pas le mouvement ouvrier d'organiser plusieurs milliers de grèves dans l'industrie en 1931.

La crise économique de 1929 et la montée des tensions internationales dans les années 1930 mettent cependant ce système politique sous pression. L'entretien d'une armée importante devient un lourd fardeau alors que la situation économique s'aggrave. La montée du communisme aux frontières du pays fait peur à la classe moyenne, et les conservateurs sont perçus comme étant trop proches des conglomérats industriels pour apparaître comme une alternative possible. L'armée a contrario continue d'être perçue comme le moyen d'une ascension sociale, et son discours impérialiste est jugé crédible par certains pour faire face aux difficultés économiques. Dans ce contexte, un courant nationaliste radical, dont les tenants sont souvent issus des rangs de l'armée, fait son chemin en s'opposant au milieu politique en place, qu'il juge trop faible. Ce courant met en place une « stratégie de la tension », et plusieurs coups d'État sont préparés en 1931.

Le 15 mai 1932, une tentative de putsch conduit à l'assassinat du premier ministre Inukai Tsuyoshi. Son remplacement par un militaire met fin au régime des partis existant depuis 1918. Ce nouveau pouvoir nationaliste est traversé par deux tendances : la faction du contrôle se compose de militaires alliés à la bureaucratie, souhaitant orienter l'État vers une économie de guerre en augmentant les dépenses militaires, et la faction de la voie impériale, plus radicale, visant à mettre fin à la domination des partis politiques et des conglomérats industriels sur le pays. Cette dernière faction est à l'origine, le 26 février 1936, d'une nouvelle tentative de coup d'État pendant laquelle plusieurs ministres sont assassinés. La partie de l'armée restée loyale au pouvoir tire avantage de l'échec de l'opération en imposant ses vues au sommet de l'État. Elle engage plus encore le pays dans la voie de la guerre, notamment en poussant à l'alliance avec l'Allemagne hitlérienne, avec laquelle le Japon signe en novembre 1936 le pacte anti-Komintern. La justice parvient quant à elle à conserver une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir militaire, y compris au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, mais la presse subit une importante censure, et les opposants au régime comme les libéraux, les socialistes, les journalistes ou les professeurs d'université sont intimidés ou arrêtés.

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L'empereur Taisho Tenno (ou Yoshohito), règne de 1912 à 1926

Le Japon quitte la Société des Nations en 1933. L'invasion de la Mandchourie en 1931 est le point de départ d'une guerre de quinze ans dont le théâtre d'opération va s'élargir au reste de la Chine à partir de juillet 1937, puis au Pacifique et à tout l'Extrême-Orient à partir de 1941.

LE JAPON EN GUERRE ET LA FIN DE L'EMPIRE 
 
Le Japon prend pied en Mandchourie en 1931 à la faveur d'un sabotage de ligne de chemin de fer provoquée par des militaires japonais. Le but est alors de former une « zone de sécurité intérieure » pour protéger ses possessions coréennes tout en ayant accès à des terres agraires, et à des ressources comme le fer et le charbon. Un État fantoche, le Mandchoukouo, est créé en 1932 et dirigé de facto par les Japonais. En janvier de la même année, les troupes japonaises s'installent à Shanghai. Le gouvernement nippon offre par ailleurs des facilités financières aux fermiers japonais voulant s'établir dans la région, et environ un million d'entre eux viennent s'y installer dans les années 1930.

Une nouvelle phase d'expansion en Chine commence en juillet 1937 lorsque la guerre sino-japonaise éclate. Attaquant au nord, et à partir de Shanghai, les troupes nippones se heurtent à celles de Tchang Kaï-chek. Nankin, la capitale du régime nationaliste chinois, est prise le 13 décembre 1937, ce qui donne lieu à des massacres de populations pendant lesquels environ 200 000 personnes sont tuées. Au Japon, le conflit n'est pas soutenu par la population, et la censure dissimule au public la violence des combats. Le régime accentue sa répression contre les opposants (socialistes, syndicalistes...), notamment de décembre 1937 à février 1938. 

Le Tonkin est envahi en septembre 1940. Le Pacte tripartite est signé le même mois entre le Japon, l'Allemagne, et l'Italie, scellant l'Axe Rome-Berlin-Tokyo. Ces développements sont perçus négativement par les États-Unis qui restreignent leurs exportations de fer et de pétrole vers le Japon. Les troupes japonaises prennent pied dans le Sud de l'Indochine française en juillet 1941, ce qui place leur aviation à portée des possessions anglaises (Malaisie) et américaine (Philippines). En représailles, les États-Unis décrètent un embargo total vis-à-vis du pétrole exporté vers le Japon. Or, ce dernier a besoin de carburant pour mener sa guerre contre la République de Chine. 

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La guerre du Pacifique

La Guerre du Pacifique commence le 7 décembre 1941 lorsque les troupes japonaises attaquent simultanément les Britanniques en Malaisie et les Américains à Pearl Harbor. Le conflit mené en Asie par le Japon devient alors partie intégrante de la Seconde Guerre mondiale. Les troupes nippones, qui envahissent dans la foulée les Philippines, Hong Kong, Guam, les Indes orientales néerlandaises, puis la Birmanie, progressent rapidement lors des mois suivants en remportant victoire sur victoire. Dès la mi-1942 cependant, leur progression est stoppée, et l'armée japonaise subit ses premiers revers, comme à Midway, en juin. À partir de la fin de la bataille de Guadalcanal en février 1943, les Japonais sont contraints à mener une guerre défensive contre les Alliés. La prise de Saipan en juillet 1944 place le Japon à portée des bombardiers américains. Un peu moins d'un demi-million de civils japonais seront victimes de ceux-ci au cours des attaques aériennes américaines au-dessus de l'archipel. L'île d'Okinawa est conquise par les Américains entre avril et juin 1945, mais ceux-ci enregistrent de lourdes pertes. Alors qu'un plan d'invasion du Japon est mis au point par les Américains, la décision est finalement prise d'utiliser l'arme nucléaire nouvellement développée pour contraindre le pays à la reddition. Hiroshima est bombardée le 6 août, et Nagasaki le 9 août. Les Soviétiques envahissent la Mandchourie, au cours d'une offensive qui coûte également au Japon sa colonie coréenne, le Nord de Sakhaline et les Îles Kouriles. Militairement défait, le pays sort exsangue du conflit : quelque 2,7 millions de Japonais ont péri, 42 % du tissu industriel urbain sont anéantis, et la moitié de la surface des grandes villes est en ruine.

L'OCCUPATION AMERICAINE  
 
Le 15 aout 1945, l'empereur Hirohito annonce lors d'une allocution radiophonique la capitulation du pays. Le 8 septembre, Douglas MacArthur, qui est responsable de l'administration de l'occupation américaine, installe son administration à Tokyo, face au palais impérial. Environ 400 000 soldats américains débarquent dans le pays. Dès le 19 septembre, 40 hauts cadres de l'armée dont Hideki Tōjō sont arrêtés, et le 4 octobre, l'occupant se porte garant des libertés civiles des Japonais : près de 2 500 prisonniers politiques sont libérés, le droit de vote est accordé aux femmes ; la liberté syndicale est réinstaurée, et dès la fin de l'année 400 000 personnes sont adhérentes d'un syndicat. Le système éducatif commence à être réformé dès l'automne 1945.

Un nouveau système politique se met en place. Alors que la question de son abdication et celle de son inculpation se posent, l'empereur Hirohito annonce au 1er janvier 1946 qu'il renonce à sa nature de « divinité à forme humaine ». Les législatives organisées en avril 1946 débouchent sur un renouvellement profond de la représentation nationale. Une nouvelle constitution entre en vigueur le 3 mai 1947 : si l'empereur garde une place symbolique, le parlement détient l'essentiel du pouvoir, et les droits de l'homme sont garantis. Son article 9 proclame le renoncement du Japon à la guerre. Les procès de Tokyo jugent de mai 1946 à décembre 1948 les anciens responsables du régime. À l'occasion de ces procès, l'opinion publique japonaise prend connaissance des crimes commis par son armée, comme à Nankin ou à Bataan.

Dans le domaine économique, le pays est miné par des problèmes de ravitaillement, les infrastructures étant en ruine. Une situation de pénurie perdure jusqu'en 1948. Le crime organisé prospère, tandis que se développe une économie souterraine. Jusqu'à un million de Japonais périssent de sous-alimentation, et l'inflation est endémique jusqu'à la fin de la décennie. Les grands conglomérats sont dissous en novembre 1945, et fin 1946, une réforme agraire permet à 80 % des paysans d'accéder à la propriété.

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Nagasaki, 1945

FIN DE L'OCCUPATION

Les débuts de la guerre froide en 1946 obligent en effet les États-Unis à revoir leur relation avec le Japon : en Extrême-Orient, la Corée du Nord communiste est créée en 1948, et l'année suivante les communistes achèvent leur conquête de la Chine continentale. La priorité est alors donnée au redressement économique de l'archipel. Après un intermède socialiste, les libéraux arrivent au pouvoir en 1948. En octobre de la même année, l'occupant instaure une nouvelle politique économique dirigée par Joseph Dodge : une politique déflationniste est mise en place, et les libertés publiques sont réduites. En 1950 des purges politiques visant les communistes touchent plus de 10 000 personnes. L'occupant décide de réarmer en partie le pays, alors que la guerre de Corée vient d'éclater, ce qui relance l'activité de pans entiers de son économie : dès 1951, la production industrielle bondit de 12 %.

C'est dans ce climat international tendu, que s'ouvrent les négociations du traité de paix. Malgré l'opposition de gauche qui tente d'obtenir la neutralité du pays, et la droite conservatrice qui envisage de reconstituer une armée sitôt l'indépendance recouvrée, le premier ministre Yoshida accepte les conditions américaines qui prévoient l'instauration de bases militaires permanentes dans le pays. Le 28 avril 1952, 49 États ratifient par écrit le traité de paix avec le Japon.

D'après Wikipédia