C'est la troisième fois que je le lis et je l'adore toujours autant. Un des plus beaux romans de la littérature. A noter que j'ai vu deux fois le très beau film que Jane Campion en a tiré, avec une très touchante Nicole Kidman qui incarne à merveille cette femme indépendante, éprise de liberté et de connaissance, mais quelquefois naïve, qui tombera malgré tout dans le piège où l'on enferme les femmes de son siècle.

INCIPIT

La vie offre peu de moments plus agréables, dans certaines circonstances, que l'heure consacrée à la cérémonie du thé.

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RESUME

Après la mort de son père, Isabelle Archer se retrouve en possession d'un maigre revenu. Originaire d'Albany, Etat de New York, elle est invitée par sa tante maternelle, qui habite l'Angleterre,à visiter l'Europe, en commençant par Gardencourt, la propriété appartenant à son mari, banquier américain, installé de longue date en Europe. Elle y rencontre son cousin Ralph, malade, mais aimable compagnon de conversation, et un voisin de la famille, Lord Warburton, qui s'intéresse aussitôt à elle. Ce dernier n'est pas seul : son compatriote Caspar Goodwood l'a suivie en Europe pour lui demander de nouveau sa main. Mais Isabelle n'a pas envie de se marier. Elle veut être libre.

À Gardencourt, elle rencontre une autre invitée, Mme Merle, une femme brillante qui semble encourager la jeune Isabelle dans ses aspirations. L'oncle d'Isabelle meurt et lui laisse, à la surprise générale, une vaste fortune. Or, Mme Merle est une intrigante qui fait bientôt tomber la jeune fille dans les filets de Gilbert Osmond, son ex-amant, séducteur et despotique... 

MON AVIS

Un portrait magnifique et bouleversant, des dialogues ciselée, c'est brillant et intelligent ! Isabel est une héroïne inoubliable, très moderne pour son son temps, où sa farouche envie d'indépendance et d'égalité avec les hommes doit lutter contre le poids de la société, des traditions... et plus simplement de personnes mauvaises.

Henry James est un féministe ! Il aime son héroïne follement, sa grâce, sa gentillesse, ses enthousiasmes, son appétit de culture et de voyages, ses certitudes, ses doutes, son chagrin, ses choix. On dit qu'il s'est imaginé en elle... et bien c'est parfait ! Il a laissé parler sa part féminine et c'est réussi. Isabel - grâce à lui - assume des ambitions d'homme : la liberté, l'égalité, l'indépendance, certains la blâment, d'autres l'admirent. Mais elle sera rattrapée par sa "condition" en rencontrant le dernier homme qu'il fallait aimer ! La faute à pas de chance... mais aussi aux sombres stratégies d'individus cruels. Au début du livre, beaucoup d'allusions, au travers de conversations, sont faites sur la souffrance, le martyre, la douleur... qu'Isabel espère ne pas avoir à endurer. Elle pense que seule la liberté lui permettra de résister à des destinées qu'elle n'aurait pas choisies. Mais la liberté est chose subjective...

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Film de Jane Campion, 1996

Le terrible duo Madame Merle/Gilbert Osmond, cynique, ambitieux, cupide, méchant... qui manipule Isabel comme une marionnette, n'est pas sans rappeler le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil, des Liaisons dangereuses !

La langue est riche, dense, si dense qu'on doit parfois relire un passage ; l'esprit ne doit pas s'égarer pour suivre la volupté des longues phrases, toutes riches d'informations, quelles qu'elles soient. C'est un peu comme chez Balzac, en un peu plus moderne (ils ont quarante ans d'écart). Heureusement les dialogues sont très nombreux, ce qui allège un peu la charge. Disons que ce n'est pas une lecture très aisée... mais c'est exactement ça que je demande à la littérature : la beauté de la forme, autant que du fond. Un livre qui se lit en un quart d'heure - sujet, verbe - complément, très peu pour moi !

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Portrait de femme (The Portrait of a Lady) est d'abord publié sous forme de feuilleton dans l'Atlantic Monthly et Macmillan's Magazine en 1880-1881, puis en volume en octobre de cette dernière année. Selon le critique littéraire Harold Bloom, il s'agirait là du portrait de l'écrivain en femme.

MES EXTRAITS FAVORIS

Isabel : Je n'ai ni père ni mère ; je suis pauvre, réfléchie et ne suis pas jolie. Si bien que je ne suis pas tenue d'être timide et conventionnelle ; en fait, c'est un luxe que je ne peux pas me permettre. J'essaie, par ailleurs, de juger des choses par moi-même ; à mon avis, mieux vaut juger de travers que de ne pas juger du tout. Je refuse d'être une banale brebis au milieu du troupeau. Je veux choisir ma destinée et en savoir plus sur les affaires humaines que ce que d'autres estiment bienséant de m'en dire.

***

Mme Merle : Je sais qu'une grande part de ma personnalité tient aux robes que je choisis de porter. J'ai beaucoup de respect pour les choses. Pour autrui, notre moi est l'expression de notre personnalité ; et notre maison, nos meubles, nos vêtements, les livres que nous lisons, les gens que nous fréquentons, tout cela l'exprime.

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Isabel : Pourquoi faudrait-il que nous nous demandions perpétuellement si les choses sont bonnes pour nous, comme si nous étions des malades sur un lit d'hôpital ? Pourquoi devrais-je avoir si peur de mal faire ? Comme si le monde se préoccupait que j'agisse bien ou mal ? (...) J'essaie de m'occuper plus du monde que de moi... mais je reviens toujours à moi. C'est parce que j'ai peur (...) Une grande fortune est synonyme de liberté et j'ai peur de la liberté. C'est une belle chose et l'on se sent tenu d'en faire un bon usage, sous peine de se couvrir de honte. Il faut y penser sans cesse ; cela demande un effort permanent. Je ne suis pas sûre que le manque de moyens ne soit pas un plus grand bonheur.

***

Gilbert Osmond : Est-elle belle, avisée, riche, généreuse, d'une intelligence universelle et d'une vertu sans précédent ? C'est à ces seules conditions qu'il m'intéresse de faire sa connaissance. Rappelez-vous : je vous ai demandé il y a quelque temps de ne plus jamais me parler d'une personne qui ne correspondrait à cette description. Je connais des masses de gens ternes et ne veux pas en connaître plus. (...) Que voulez-vous en faire ?

Mme Merle : Comme vous le voyez : la placer sur votre chemin.

Gilbert Osmond : N'est-elle pas destinée à un meilleur sort ?

Mme Merle : Je ne prétends pas savoir à quoi les gens sont destinés (...). Je sais seulement ce que je peux en faire.

***

- Alors, tu l'aimes bien ? demanda la comtesse [soeur de Gilbert Osmond, parlant d'Isabelle à sa nièce Pansy]

- Elle est charmante, charmante, répéta Pansy d'une voix nette, sur le ton de la conversation. Elle me plaît tout à fait.

- Penses-tu qu'elle plaise aussi à ton père ?

-  Comtesse ! Franchement... murmura Madame Merle d'un ton dissuasif, avant de se tourner vers Pansy : Courez leur demander de venir prendre le thé.

- Vous allez voir qu'ils vont l'aimer ! lança Pansy qui partit chercher les retardataires à l'extrémité de la terrasse. 

- Si Miss Archer doit devenir sa mère, il est important de savoir si l'enfant l'aime bien, dit la comtesse.

- Si votre frère se remarie, ce ne sera pas pour Pansy, répliqua Madame Merle. Elle aura bientôt seize ans, et besoin d'un mari plutôt que d'une belle-mère.

- Vous procurerez aussi le mari ?  

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Nouveau dialogue entre la comtesse et Madame Merle :

- J'espère qu'il refusera sa demande [la comtesse]. Cela le remettra à sa place.

- N'oublions pas qu'il est supérieurement intelligent.

- Je vous l'ai déjà entendu dire mais n'ai toujours pas découvert ce qu'il a pu accomplir.

- Accomplir ? Il n'a jamais rien accompli qu'il ait fallu défaire. Et il a su attendre.

- Attendre l'argent de Miss Archer ? A combien se monte sa fortune ?

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, répondit Madame Merle. Miss Archer a soixante-dix mille livres.

- Quel dommage qu'elle soit si charmante, déclara la comtesse. Pour être sacrifiée, la première venue aurait fait l'affaire. Pas besoin d'une femme supérieure.

- Si elle ne l'était pas, votre frère ne l'aurait jamais regardée. Il exige ce qu'il y a de mieux.

- C'est vrai, acquiesça la comtesse en se dirigeant avec Madame Merle à la rencontre du maître de céans et d'Isabel, il est très difficile à satisfaire. C'est ce qui me fait trembler pour le bonheur de Miss Archer !

***

La basilique Saint-Pierre de RomeElle [Isabel] n'était pas de ces touristes hautains que Saint-Pierre déçoit et qui trouvent la basilique inférieure à sa renommée ; la première fois qu'elle passa sous l'énorme rideau de cuir qui flotte et claque à l'entrée, la première fois qu'elle se trouva sous le dôme lointain et vit la lumière tomber comme une bruine à travers l'air gorgé d'encens et de reflets de marbre, d'or, de mosaïques et de bronzes, sa conception de la grandeur se dilata vertigineusement. De ce jour, elle ne manqua plus d'espace pour prendre son essor. Elle regardait, s'émerveillait comme un enfant ou un paysan et payait son tribut silencieux au sublime. A son côté Lord Warburton parlait de Sainte-Sophie de Constantinople ; elle craignait pourtant qu'il ne finît par attirer son attention sur sa conduite exemplaire. Le service n'avait pas encore commencé, mais il y a beaucoup à voir à Saint-Pierre et, comme un caractère profane sourd de l'immensité du lieu, qui semble destiné également aux exercices physiques et spirituels, les individus et les groupes, les fidèles mêlés aux spectateurs peuvent accomplir leurs intentions diverses sans désaccord ni scandale. Dans cette immensité splendide, l'indiscrétion des individus n'a pas de portée. Isabel et ses amis n'en commirent aucune ; car si Henrietta fut obligée en toute bonne foi de déclarer que le dôme de Michel-Ange souffrait de la comparaison avec celui du capitole de Washington, elle confia cette protestation à l'oreille de Mr Bantling et la mit en réserve, sous une forme plus appuyée, pour les colonnes de l'Interviewer. Isabel fit le tour de la basilique avec Lord Warburton et comme ils approchaient de la maîtrise*, à gauche de l'entrée, les voix des choristes du pape arrivèrent jusqu'à eux par-dessus la tête des innombrables assistants qui se pressaient devant les portes. Ils s'arrêtèrent un moment, en marge de la foule, composée par moitié de Romains et d'étrangers curieux, tandis que se déroulait le concert de musique sacrée. Apparemment Ralph, Henrietta et Mr Bantling se trouvaient dans le choeur où, par-delà le groupe serré des fidèles placés devant elle, Isabel regardait la lumière, argentée par les nuées d'encens qui semblaient se mêler au chant splendide, glisser à travers les embrasures à bossage** des hautes fenêtres.

***

Cela s'était fait progressivement ; à la fin de leur première année commune, si merveilleusement intime d'abord, Isabel avait commencé à s'alarmer. Puis les ombres s'étaient amassées, comme si Osmond, délibérément, presque méchamment, avait éteint les lumières une à une. Dans cette obscurité d'abord légère et diluée, Isabel pouvait encore distinguer sa route. Mais l'ombre s'épaississait continûment et si, de temps à autre, elle se levait, certains pans de la perspective demeuraient dans un noir impénétrable. Ces ombres n'étaient pas des émanations de son esprit ; Isabel en était certaine ; elle avait fait de son mieux pour être juste et modérée, pour ne voir que la vérité. Elles participaient de la présence même de son mari, dont elles étaient à la fois création et la conséquence, mais il ne s'agissait ni de vilenies ni de turpitudes ; elle portait contre lui une seule accusation et il ne s'agissait pas d'un crime. Elle ne lui connaissait pas de torts ; il n'était ni violent ni cruel, elle croyait simplement qu'il la haïssait. (...) Il avait découvert qu'elle était très différente de ce qu'il avait cru qu'elle se révélerait êre. Il avait d'abord espéré pouvoir la changer et elle avait fait de son mieux pour être ce qu'il souhaitait qu'elle fût.  

***

C'est alors que la personnalité de son mari, atteinte comme elle ne l'avait jamais été, se dressa dans toute sa raideur. A tous les propos d'Isabel, il répondait par le mépris et elle découvrit qu'il avait honte d'elle, indiciblement.  

***

Gilbert à Isabel : On dirait que vous avez pris la peine de ramasser de par le monde les gens avec qui j'ai le moins de points communs. Votre cousin par exemple, je l'ai toujours tenu pour un crétin prétentieux, pour l'animal le plus disgracié que je connaisse. Il est insupportablement agaçant de ne pouvoir lui dire ses vérités et d'avoir à le ménager du fait de sa santé. Si vous voulez mon avis, c'est encore sa santé qu'il a de mieux ; elle lui assure d'inestimables privilèges. S'il est si désespérément malade, il n'a qu'une façon de le prouver, mais il n'a pas l'air d'en avoir envie. Je n'ai pas mieux à dire du grand Warburton. Quand on y réfléchit, la froide insolence de son tour de piste est quelque chose d'exceptionnel. Il arrive et regarde ma fille comme on inspecte un appartement à louer ; il essaie les boutons de porte, regarde par les fenêtres, frappe les murs et se dit tout prêt à louer. Seriez-vous assez aimable pour rédiger le contrat ? Puis, tout bien considéré, il décide que les pièces sont trop petites ; il pense qu'il ne pourrait habiter un troisième étage ; il va se mettre en quête d'un piano nobile***. Et le voilà parti, après avoir logé pendant un mois sans bourse délier dans le pauvre petit appartement. Mais votre plus merveilleuse trouvaille, c'est encore Miss Stackpole ! Elle me fait l'effet d'une sorte de monstre. Il n'est pas de nerf dans l'organisme qu'elle ne fasse frémir. Vous le savez, je n'ai jamais admis qu'elle fût une femme. Savez-vous à quoi elle me fait penser ? A une plume d'acier neuve, l'objet le plus exécrable qui soit. Elle parle comme une plume d'acier neuve, et je parierais volontiers qu'elle écrit ses articles sur du papier réglé. Elle pense, elle bouge, elle marche et elle regarde exactement comme elle parle. Vous pourriez dire qu'elle ne me fait aucun mal puisque je ne la vois pas. Je ne la vois pas mais je l'entends, et je l'entends du matin au soir. J'ai sa voix dans les oreilles et ne peux m'en débarrasser. Je sais exactement ce qu'elle dit, je connais d'avance toutes les inflexions du ton sur lequel elle le dira. Elle raconte à mon sujet des choses charmantes dont vous vous délectez. Je n'aime pas du tout penser qu'elle parle de moi : je ressens alors ce que je ressentirais si je savais que le valet de pied portait mon chapeau.

ENRICHISSONS NOTRE VOCABULAIRE

* Maîtrise : choeur d'enfants

** Bossage :  ornement de façade consistant à faire des saillies régulières avec les pierres, en les taillant ciselées, et ou avec des joints creusés de façon à bien faire apparaître le relief des pierres.

*** Piano nobile : L'étage noble (piano nobile) est, à l'intérieur d'un palais ou d'une vaste demeure, un étage situé généralement au premier niveau élevé ; il est pourvu de fenêtres plus hautes et plus larges que le reste du bâtiment. C'est là que se trouvent les pièces de réception et les chambres dévolues aux invités de marque.