En 1781 a lieu un important soulèvement populaire, la révolte des Comuneros, dans la région de l'actuel département de Santander. Les causes sous-jacentes sont surtout économiques, liées aux réformes entreprises par la Couronne espagnole, mais les idées de liberté et d'autonomie gouvernementale sont exprimées, notamment à travers l'exigence d'une représentation plus importante des créoles au sein de l'administration coloniale du pays, ce qui laisse augurer la lutte pour se libérer du colonialisme espagnol menée au XIXe siècle. Marchant sur Santa Fe, les protestataires négocient avec l’archevêque à Zipaquirá mais le vice-roi de Nouvelle-Grenade, Manuel Antonio Flores refuse de reconnaître l'accord ainsi signé le 8 juin 1781 et envoie les troupes de Carthagène mater la rébellion.

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Joseph Bonaparte, roi d'Espagne de 1808 à 1813

Au début du XIXe siècle, les guerres napoléoniennes font rage en Europe. En 1805, l'Espagne, alliée de l'Empire français, subit la rude défaite de Trafalgar et, privée de flotte, perd tout contact avec ses colonies. En 1807, le Portugal refusant d'appliquer le blocus continental, Napoléon décide d'envoyer ses troupes dans la péninsule, officiellement pour envahir le Portugal qui représente une faille notable dans son dispositif destiné à asphyxier l'Angleterre. L'invasion française de 1808 achève de déstabiliser la Couronne espagnole, déjà mise à mal par une guerre de succession entre Charles IV et son fils Ferdinand. L'empereur français en profite pour nommer son frère Joseph Bonaparte sur le trône. Ces manœuvres politiques et la guerre qui s'ensuit font vaciller l'autorité de la puissance coloniale, ce qui laisse la possibilité aux colonies d'Amérique de s'émanciper.

L'INDEPENDANCE

Le peuple de Madrid se soulève contre l'occupant français le 2 mai 1808. Durement réprimé, ce soulèvement inspire d'autres villes de la péninsule et embrase l'Espagne, marquant le point de départ de la guerre d'indépendance espagnole.

Les cités américaines n'ont pas bougé jusque là à l'exception de Quito qui a établi une junte le 10 août 1809, rapidement mise au pas par les vice-rois de Nouvelle-Grenade et du Pérou. Toutefois, la menace de défaite totale des Espagnols de la péninsule les pousse elles aussi à se constituer en juntes. Caracas, où le capitaine général est déposé, montre l'exemple le 19 avril 1810, suivi par Buenos Aires le 25 mai.

En Nouvelle-Grenade, la première junte est établie à Carthagène des Indes le 14 juin 1810, suivie par Cali, Pamplona, Socorro, Mompox  Chocó, Bogota le 20 juillet.

Bien que considéré par l'historiographie colombienne comme le point de départ de la lutte pour l'indépendance et que le 20 juillet soit décrété fête nationale, il n'est en réalité nullement question d'indépendance. La loyauté des différentes juntes à l'égard de Ferdinand (en captivité en France) est exemplaire, même si l'aspiration à l’auto-gouvernement est ancienne. Le vice-roi Antonio José Amar y Borbón conserve même l'autorité suprême de premier délégué du roi en présidant la junte de Bogota avant d'être accusé de trahison au profit de Joseph Bonaparte et exilé.

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Carte de la vice-royauté de Nouvelle-Grenade en 1739

Mais la question de la représentation reste une question délicate entre l'Amérique et la péninsule tout au long des années 1810 et 1811. Les Américains demandent toujours le même traitement que les péninsulaires dans la représentation à la Junte Centrale. Ces demandes, finalement discutées en février 1811, sont rejetées par les Espagnols, qui ne comprennent pas l'insistance des Américains à vouloir être traités en égaux et estiment avoir affaire à des rebelles. Cette incompréhension, que les Américains prennent pour du mépris, les pousse peu à peu à se radicaliser et, pour la première fois, à rejeter complètement l'autorité espagnole et à revendiquer l'indépendance.

À Bogota, la junte proclame l'indépendance de l'État libre de Cundinamarca le 4 avril 1811. À Carthagène des Indes l'indépendance de la province est déclarée le 11 novembre 1811. D'autres proclamations se produisent dans tout le pays et aboutissent à l'indépendance de la plupart des provinces de Nouvelle-Grenade. Les provinces de Santa Marta, Riohacha et Popayán restent quant à elles fidèles à la couronne espagnole.

Un Congrès des Provinces-Unies se réunit le 27 novembre 1811 à Tunja et adopte l'Acta de la Federación de las Provincias Unidas de Nueva Granada, dont les idéologues sont Camilo Torres et Miguel de Pombo. De tendance fédéraliste, cette constitution promeut le respect et la reconnaissance de l'autonomie et de la souveraineté des provinces, qui se définissent comme égales et indépendantes, autonomes dans leur mode d'administration et la collecte de certains impôts ; les fonctions militaires pour la défense commune et la levée d'impôts pour financer la guerre et les relations internationales sont cédées au Congrès.

À ces idées fédéralistes s'opposent certaines factions centralistes, menées par Antonio Nariño, qui préfèrent un gouvernement central fort, plutôt qu'une alliance de provinces autonomes et faibles. En raison de ce désaccord, les représentants des provinces de Bogota (appelée Cundinamarca par ses représentants) et du Chocó refusent de signer l'Acte de Fédération. Les provinces de Panama et de Veragua, bien qu'invitées à participer aux juntes de Quito, Santa Fe ou Carthagène afin d'adhérer au mouvement indépendantiste, refusent et restent loyales à l'Espagne.

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Simon Bolivar

Entre le 23 décembre 1812 et le 10 janvier 1813, le jeune vénézuélien Simón Bolívar, qui s'est mis au service de l'armée de patriote de Carthagène des Indes après la chute des Provinces-Unies du Venezuela, libère les villes situées sur le cours du río Magdalena lors de la campagne du Magdalena. Cette campagne militaire victorieuse permet la jonction entre les patriotes de Carthagène et ceux de centre du pays et pousse Bolívar à entreprendre une campagne pour libérer le Venezuela.

Pendant ce temps, le désaccord croissant entre les centralistes et les fédéralistes conduit à un conflit armé qui commence le 2 décembre 1812, date de la première bataille (à Ventaquemada) de la première guerre civile de l'histoire de la Colombie. Le 30 mai 1813, la guerre entre fédéralistes et centralistes qui s'accordent sur la volonté d'indépendance et l'union de leurs forces contre l'ennemi commun, l'Espagne. Le Congrès National nomme Antonio Nariño Comandante Supremo de l'armée pour libérer les provinces du sud, mais il est capturé et rapidement envoyé en prison en Espagne.

Le 12 décembre 1814, Simón Bolívar, revenu en Nouvelle-Grenade après l'échec de la Deuxième République du Venezuela et à la tête des troupes des Provinces-Unies composées de fédéralistes et de vénézuéliens, entre dans Santafé de Bogota et force Cundinamarca à intégrer les Provinces-Unies. Le compromis trouvé est que le Cundinamarca s'engage à rejoindre la fédération en échange du déplacement du siège du Congrès des Provinces-Unies de Tunja vers Bogota, qui redevient ainsi la capitale du pays.

Après la prise de Santa Fe, Bolívar se dirige vers la côte Atlantique où il doit recevoir des armes et des fournitures de Carthagène des Indes pour prendre Santa Marta puis libérer le Venezuela. Toutefois, le gouvernement carthaginois refuse de le soutenir et Bolívar assiège la ville pendant un mois et demi. Informé de l'arrivée de Pablo Morillo au Venezuela et attaqué par les royalistes à Santa Marta, Bolívar renonce et s'embarque le 9 mai 1815 pour la Jamaïque, tandis que le reste de son armée se défend du siège de Morillo, qui commence le 26 août 1815 et initie la Reconquista.

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Ferdinand VII, roi d'Espagne de 1813 à 1833

LA RECONQUETE ESPAGNOLE

En 1813, la situation des armées napoléoniennes en Europe est devenue intenable. Les guérillas espagnoles et portugaises, soutenues par l'Angleterre, se sont révélées indomptables tandis que la Grande Armée, parvenue jusqu'à Moscou, a été anéantie en 1812 au cours de la désastreuse retraite de Russie. En quelques semaines, de mai à juillet 1813, Joseph Bonaparte et l’armée française reculent jusqu’aux Pyrénées. Napoléon comprend sa défaite et accepte le retour de l’ancien roi d’Espagne, Ferdinand VII, dans son royaume. Début 1814, la Catalogne est reconquise par les Espagnols. La guerre d’Espagne s’achève et la campagne de France qui suit mène à la chute de l'empereur français et son exil à l'île d'Elbe.

Sitôt de retour au pouvoir, Ferdinand VII entreprend de reconquérir les colonies espagnoles qui ont fait sécession. En 1815, l'Espagne envoie le plus grand corps expéditionnaire jamais envoyé à l'époque aux Amériques. Le colonel Pablo Morillo, un vétéran de la lutte espagnole contre les Français, est choisi pour la commander. L'ensemble des forces équivaut environ à 10 000 hommes et 60 bateaux.

Commence alors une campagne de répression orchestrée par Juan de Sámano durant laquelle de nombreux patriotes sont exécutés pour trahison.

Outre cette répression sanglante qui vise à décapiter la classe dirigeante locale, les exactions de l'armée de « pacification », qui pille et tue sans contrôle, se comportant comme en terre ennemie, exaspèrent jusqu'aux hacenderos les plus royalistes. En moins de trois ans, loin de ramener la population néo-grenadine à des sentiments royalistes, les Espagnols creusent au contraire un fossé infranchissable de haine et d'incompréhension. Trop faibles pour expulser eux-mêmes les Espagnols, les néo-grenadins n'attendent donc plus qu'un libérateur.

C'est dans ce contexte que Simón Bolívar, de retour du Venezuela en mai 1819, vient porter à nouveau le souffle de l'indépendance en Nouvelle-Grenade. Le 15 février 1819 a lieu le Congrès d'Angostura. Vingt-six délégués sont présents représentant le Venezuela et la Nouvelle-Grenade. Y est projetée la création d'un vaste État indépendant sur le territoire de ce qui est encore la Vice-royauté de Nouvelle-Grenade et la Capitainerie générale du Venezuela.

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Bogota au XIXe siècle

Peu après, Bolívar décide qu'il est temps de libérer la Nouvelle-Grenade. Effectuée en plein hiver, la campagne sera très éprouvante pour les hommes. Afin plusieurs batailles, les Espagnols et les royalistes sont défaits. Le vice-roi de Nouvelle-Grenade Juan de Sámano fuit Bogota et parvient à s'échapper. Bolívar arrive à Santafe de Bogota où il entre sans résistance le 10 août 1819, mettant fin à la campagne libératrice de la Nouvelle-Grenade.

Toutefois, les campagnes indépendantistes se poursuivent. Le sud du pays demeure aux mains des royalistes, ainsi que les ports de la mer des Caraïbes (Carthagène des Indes, Barranquilla, Santa Marta).

Aucun renfort ne viendra d'Espagne soutenir les royalistes car à partir du 1er janvier 1820, les militaires qui devaient être embarqués pour l'Amérique dans le port de Cadix se sont révoltés et ont contraint le roi Ferdinand VII à remettre en vigueur la Constitution espagnole de 1812. La France de Louis XVIII, qui intervient militairement avec l'autorisation des puissances de la Sainte-Alliance pour restaurer la monarchie absolue, ne reprend le contrôle de la situation que le 31 août 1823 après la bataille du Trocadéro. Ferdinand VII fait passer le problème des colonies américaines au second plan...

Le maréchal Sucre et Bolívar ont dès lors les coudées franches pour lancer une dernière campagne visant à libérer définitivement la vice-royauté du Pérou et du Haut-Pérou, dernier bastion espagnol en Amérique du Sud.

LA REPUBLIQUE DE GRANDE COLOMBIE

Selon le souhait de Bolívar, les territoires libérés sont amenés à se regrouper au sein d'un vaste État, la République de Colombie, dont le nom serait un hommage à Christophe Colomb.

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Francisco de Paula Santander 

À partir du 30 août 1821 et jusqu'au 3 octobre de la même année se réunit le Congrès de Cúcuta, assemblée constituante destinée à donner vie à ce projet. C'est dans le temple historique de Cúcuta qu'est adoptée la constitution de Cúcuta, acte de naissance de la Grande Colombie (alors simplement appelée « République de Colombie ») constituée de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela. Bolívar en est désigné président et Santander vice-président.

Le 28 novembre 1821 la province de Panama proclame son indépendance de l'Espagne et décide de rejoindre la Grande Colombie. Elle est imitée le 1er décembre de la même année par la province de Veragua, qui correspond alors à la moitié occidentale de l'actuel Panama. Le 29 mai 1822, la bataille de Pichincha achève la libération de la Présidence de Quito et après la Rencontre de Guayaquil, le 26 juillet 1821, celle-ci rejoint à son tour la République.  

Le pays est de facto dirigé par le vice-président Francisco de Paula Santander. En effet, Bolívar continue la lutte contre l'Espagne au Pérou et en Bolivie continuant l'œuvre de l'autre héros de l'indépendance de l'Amérique du Sud espagnole, l'Argentin José de San Martín qui a proclamé l'indépendance du Pérou le 28 juillet 1821. L'armée royaliste résiste jusqu'à sa défaite lors de la bataille d'Ayacucho, le 9 décembre 1824, après quoi Bolívar préside le nouvel État péruvien.

Durant l'absence de Bolívar, des tensions apparaissent au sein de la Grande Colombie, immense territoire regroupant des régions fort disparates. Mises de côté lors de la lutte contre les royalistes, les divergences d'ordre idéologique qui étaient apparues lors des premières indépendances colombiennes renaissent. Les partisans de Santander plaident pour un État plus fédéral et laïc tandis que les partisans de Bolívar soutiennent l'idée initiale de Bolívar d'un état centralisé et catholique. En plus de ces désaccords, des velléités d'indépendance se font sentir, notamment au Venezuela où la révolution séparatiste, appelée La Cosiata et dirigée par le général José Antonio Páez, pousse les municipalités de Caracas et Valencia à ignorer l'autorité du gouvernement central et demande une réforme de la constitution de 1821. 

Le 4 septembre 1826, Bolívar quitte le Pérou (où il ne reviendra plus) pour la Colombie et y trouve donc une situation explosive. Un premier congrès est organisé en 1827 afin de réfléchir au futur de la constitution. Considérant qu'elle est la cause des maux de la République, celui-ci décide de convoquer une convention de tous les représentants de toutes les provinces du pays pour le 2 mars 1828. Mais c'est un échec, n'aboutissant à aucun accord. Aussi, le 27 août 1828, Simón Bolívar adopte le décret organique qu'il a appelé « loi fondamentale » et par lequel il abolit la Constitution de Cúcuta et assume la dictature.

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José Ignacio de Márquez 

Le 25 septembre 1828, une tentative de coup d'État manquée aboutit à l'exécution de l'amiral Padilla et l'exil de Santander qui part pour l'Europe. Ajoutant encore un peu plus d'instabilité, du 3 juin 1828 au 28 février 1829, la Grande Colombie est en guerre avec le Pérou, celui-ci revendiquant des territoires au sud. L'affrontement se termine sur un statu quo ante bellum.

Le 27 décembre 1829, le district du Venezuela fait officiellement sécession. Le 20 janvier 1830, Bolívar convoque le Congrès Admirable afin de trouver une solution à la crise institutionnelle. La santé de Bolívar, qui souffre de tuberculose, se détériore rapidement et le 8 mai 1830 il donne sa démission. Domingo Caicedo devient président par intérim. Le 13 mai 1830, le district de Quito déclare à son tour son indépendance et devient l'Équateur. Le 1er juillet 1830, Antonio José de Sucre, que Bolívar considérait comme son successeur spirituel, est assassiné. Le 17 décembre 1830, Bolívar s'éteint dans la quinta de San Pedro Alejandrino, à Santa Marta.

Ce qui reste de la Grande Colombie (les actuels pays de Colombie, du Panama ainsi que la côte des Mosquitos dans l'actuel Nicaragua) se regroupe le 28 avril 1831 lors de la convention d'Apulo sous la vice-présidence provisoire de Domingo Caicedo et devient le 20 octobre 1831 une république appelée République de Nouvelle-Grenade.

LA REPUBLIQUE DE NOUVELLE GRENADE 

Dès 1830, le nouveau pays est en butte aux prétentions de son voisin du sud, la nouvelle république d'Équateur, qui revendique des territoires. La crise diplomatique débouche sur un affrontement armé entre le 7 février et le 8 décembre 1832 qui voit la victoire de la Nouvelle-Grenade. Malgré la signature d'un traité, les tensions diplomatiques entre les deux pays continueront jusqu'à la signature en 1916 du traité Muñoz Vernaza-Suárez, qui fixe définitivement la frontière commune.

Une nouvelle constitution est adoptée le 29 février 1832 qui établit un régime présidentiel et le général Francisco de Paula Santander, de retour d'exil, est élu président par le Congrès à titre provisoire. Santander est réélu en 1833 pour quatre ans, jusqu'au 1er avril 1837, date à laquelle son poulain le général José María Obando est battu par José Ignacio de Márquez.

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Le général José Hilario Lopez

La décision du Congrès de supprimer les couvents mineurs de la région de Pasto provoque le 30 juin 1839 le soulèvement de la population très catholique de la région, avec le soutien des fédéralistes libéraux auxquels il sert de prétexte et du général Juan José Flores, dirigeant de l'Équateur voisin. C'est le début de la Guerre des Suprêmes. La réduction des dernières poches de résistance conduit à la capture de José Erazo. Ce dernier accuse le général José María Obando, probable candidat du parti d'opposition aux prochaines élections présidentielles, d'être impliqué dans l'assassinat d'Antonio José de Sucre en 1830. Obando est forcé de quitter Bogota et rejoint la rébellion. La mort de Francisco de Paula Santander en mai 1840 en fait le chef de l'opposition. Il démarre une insurrection en juillet 1840. Celle-ci est matée par le gouvernement central grâce à l'aide du président équatorien Juan José Flores.

Cette intervention extérieure provoque un soulèvement général. Les chefs rebelles prononcent la sécession de leurs provinces transformées en États souverains, se donnent le titre de « chefs suprêmes » et déclarent qu'ils ne réintégreront la Nouvelle-Grenade que lorsque celle-ci sera devenue une fédération. Toutefois les insurgés libéraux ne peuvent parvenir à s'unir politiquement et militairement ce qui conduit à la déroute de José María Obando, leur unique leader ayant assez de prestige pour briguer la présidence. Ils ressortent donc de ce conflit passablement affaiblis. 

Les divergences d'opinions mises en exergue par la guerre entre les bolivaristes et les santandéristes se traduisent par la constitution des deux partis qui régenteront à tour de rôle la vie politique colombienne pendant plus d'un siècle : les santandéristes fondent le parti libéral en 1848 tandis que les bolivaristes se regroupent au sein du parti conservateur en 1849.

En réponse à ce conflit, une nouvelle constitution est adoptée en 1843, faisant de la République un régime autoritaire apte à garantir l'ordre.

Le 1er avril 1849, le libéral José Hilario López arrive à la présidence. Les libéraux, après leur défaite durant la guerre des Suprêmes, ont été amnistiés et ont retrouvé leurs forces, poussés par les révolutions de 1848 en Europe qui reprennent leurs idées et leur donnent l'ascendant sur l'opposition conservatrice.

De vastes réformes sont engagées, notamment contre la prédominance de l'Église. La constitution est amendée en 1851 et la plupart des réformes réclamées par l'opinion publique sont effectuées : abolition de la peine de mort pour les délits politiques, institution du jury, liberté de la presse, liberté de la navigation des fleuves de l'intérieur et des frontières, abolition de certains impôts. Cela ne va pas sans susciter de nombreuses réactions des milieux conservateurs.

Le 21 mai 1851 le gouvernement décide de l'abolition de l'esclavage.  

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La Nouvelle-Grenade en 1853

La structure centralisée est rapidement secouée par les visées séparatistes de certaines régions du pays, en particulier celles qui sont loin de la capitale comme la province de Panama. La réforme constitutionnelle de 1853 introduit le fédéralisme dans le pays et le 27 février 1855 le premier état fédéral est créé : Panama. Suivent dans cette voie Antioquia le 11 juin 1856 et Santander le 13 mai 1857. En 1858, un nouveau changement constitutionnel transforme la République de Nouvelle-Grenade en un État plus décentralisé nomme Confédération grenadine, amorçant là la période de fédéralisme qu'a connu le pays entre 1858 et 1886.

LA CONFEDERATION GRENADINE  

En 1857, les conservateurs au pouvoir à travers le président Mariano Ospina Rodríguez sont forcés de reconnaître la nouvelle organisation territoriale du pays. L'année suivante est instituée une assemblée constituante à majorité conservatrice qui rédige une nouvelle constitution en adéquation avec la nouvelle organisation. Le pays est renommé en Confédération grenadine, le poste de vice-président est supprimé et le suffrage universel direct est adopté tandis que le président est élu pour 4 ans par le Congrès. Cette nouvelle organisation affaiblit sensiblement le pouvoir central et n'empêche pas les conflits entre les États.

Malgré cette avancée significative vers le fédéralisme prôné par les libéraux, l'intervention du gouvernement central conservateur dans les domaines de compétence des États provoque de nombreuses querelles avec les libéraux radicaux. Ceux-ci estiment que les États manquent encore d'autonomie et souhaitent l'instauration d'un État fédéral laissant un grand pouvoir aux États fédérés ainsi qu'une mise à l'écart de l'Église dans les affaires de l'État.

La guerre civile colombienne de 1860-1862 est la conséquence directe de cette opposition idéologique entre les conservateurs et les libéraux. En 1861, le général Tomás Cipriano de Mosquera déclare la sécession de l'État du Cauca, le plus vaste des États fédérés, et la guerre au gouvernement de la Confédération grenadine afin d'augmenter le pouvoir du Cauca au sein de la confédération. Le 18 juillet 1861, Mosquera prend Bogota et se déclare président provisoire.

L'un de ses premiers actes est de renommer le pays en États-Unis de Nouvelle-Grenade, nom abandonné en novembre de la même année pour celui d'États-Unis de Colombie.

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Tomás Cipriano de Mosquera

LES ETATS-UNIS DE COLOMBIE
 
Une nouvelle constitution entérine le changement de nom du pays et redéfinit la répartition des pouvoirs entre le gouvernement central et les États fédérés au profit de ces derniers. La diminution du pouvoir central entraîne de nombreux heurts entre les États fédérés, certains dégénérant en guerre civile (notamment en 1876-1877).

Le 1er avril 1864, le général Mosquera laisse la place de président à Manuel Murillo Toro, libéral, ancien ministre du président José Hilario López. Son mandat est mouvementé. Le général Mosquera reste une menace, les finances du pays sont basses et la lutte contre l'Église est vive. 

Le 1er avril 1866, le général Mosquera est élu une nouvelle fois à la présidence. Son intervention dans les troubles qui secouent les États de Santander et Antioquia le font accuser d'agissements dictatoriaux.  

Sur le plan extérieur, Mosquera maintient la neutralité du pays dans la guerre hispano-sud-américaine, interdisant le transit des approvisionnements et munitions par l'isthme de Panama. Il déclare les ports colombiens ouverts aux belligérants. L'État de Panama s'arroge le droit de taxer les navires qui accostent au Panama, au mépris d'une loi de 1862 et du traité passé avec la compagnie des chemins de fer, ce qui provoque des protestations, notamment des États-Unis d'Amérique, et oblige le gouvernement fédéral à intervenir. En 1866, une loi est votée par le congrès réglant les conditions dans lesquelles un canal inter-océanique pourrait être concédé. L'année suivante, les heurts entre les puissances et les gouvernements locaux continuent.

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Colombie, 1851

En 1867, profitant d'une guerre civile dans l'État de Magdalena, Mosquera rétablit l'article 92 de la constitution qui donne au président des pouvoirs discrétionnaires en cas de troubles. Il fait arrêter l'ancien président Murillo et obtient des députés l'approbation de ses actes. Il envoie des troupes contre le président de l'État de Magdalena, le chassant de Santa Marta sans toutefois mettre fin à la guerre civile. Mis en accusation, il opte pour un coup d'État. Le 29 avril 1867, il prononce la dissolution du congrès et déclare l'état de guerre. Il adresse un appel au peuple et envoie un message aux présidents des États les assurant de son respect pour l'autonomie des États et de son désir de paix et accusant le congrès de trahison. Les présidents des États de Magdalena et Santander le déclarent déchu. Le général Santos Acosta, chef de l'armée et président de l'État de Boyacá, renverse le président. Il le fait prisonnier le 23 mai 1867 et convoque le congrès. Mosquera, accusé de mesures anticonstitutionnelles, est condamné à quatre ans d'exil. 

Le 1er avril 1868, Santos Gutiérrez est élu président. Il fait face à plusieurs insurrections, notamment dans l'État de Panama, et en vient à bout. Deux ans plus tard, Eustorgio Salgar lui succède. Son mandat est relativement calme, ce qui permet au pays diverses avancées. L'éducation est améliorée avec la création d'écoles normales. Un traité est établi avec les États-Unis au sujet de l'isthme de Panama et du chemin de fer qui le traverse depuis 1855. En 1872, Bogota devient officiellement la capitale fédérale. Les mandats suivants de Manuel Murillo Toro (1872-1874) et Santiago Pérez de Manosalbas (1874-1876) se passent dans la même ambiance politique relativement calme et profitable.

La guerre civile colombienne de 1876-1877 vient couper net cet élan. La lutte menée par 26 000 conservateurs et 43 000 libéraux est remportée par les libéraux. Le 1er avril 1878, le général Julián Trujillo Largacha, le vainqueur de la guerre civile, est élu à la présidence. Son mandat est difficile car les troubles ont grandement affaibli l'autorité du pouvoir central et mis à mal les finances publiques.

Le 10 janvier 1880, le Français Ferdinand de Lesseps commence les travaux du canal de Panama, encore partie intégrante de la Colombie.

Le 1er avril 1880, le docteur Rafael Núñez est porté à la présidence. Libéral, mais convaincu que l'anarchie fait obstacle au développement du pays, il est partisan d'un État central fort. Il restera jusqu'à sa mort en 1894 l'homme fort du pays et sera le moteur de la période appelée la Regeneración (1880-1900). 

En janvier 1885, sept États s'insurgent. Núñez, avec l'appui des États-Unis d'Amérique, entre en campagne et rétablit l'ordre à la suite d'une bataille décisive à Calamar le 1er juillet 1885. Dès lors, Núñez (libéral) prend appui sur les conservateurs, fondant et présidant le parti national. Le 5 août 1886, une nouvelle constitution est adoptée. Celle-ci marque un changement radical en abolissant presque tous les pouvoirs des États fédérés au profit du pouvoir central. Le centralisme succède au fédéralisme. Les États souverains deviennent des départements dont les dirigeants son nommés et révoqués par le président de la nouvelle République de Colombie.

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Rafael Nunez

LA RENAISSANCE DE LA REPUBLIQUE 

Entre 1875 et 1880, le modèle libéral politico-économique colombien est en crise : il n'y a aucune infrastructure routière nationale, ce qui maintient une séparation entre les États et le manque d'échanges commerciaux entre eux, l'agriculture est en déclin, l'exportation est lente avec une prédominance pour l'or ou le café, ce dernier représentant 50 % des exportations nationales. Il n'y a aucun processus d'industrialisation. Les conflits incessants entre les États durant la période fédéraliste ont affaibli la nation colombienne.  

Une nouvelle constitution en 1886 abolit le fédéralisme, redéfinit la conception de l'État comme entité administrative dans la politique sociale et économique, proclame sa division en trois pouvoirs démocratiques (exécutif, législatif et judiciaire) et porte le mandat présidentiel à quatre ans. Les relations avec l'Église catholique, mises à mal par la politique anticléricale des libéraux radicaux, sont renouées par la signature en 1887 d'un concordat avec le Saint-Siège qui rend à l'Église le contrôle de l'éducation et reconnait le catholicisme comme religion d'État. Cela ouvre une nouvelle ère politique en Colombie dite de Regeneración qui est poursuivie par le président Miguel Antonio Caro durant son mandat présidentiel de 1894 à 1898.

L'une des conséquences de la politique de Regeneración est d'écarter totalement le parti libéral du pouvoir. Les conservateurs, alliés aux libéraux indépendants qui sont peu puissants en dehors de Nuñez, sont les grands gagnants du changement de régime. La constitution de 1886, très autoritaire, et l'adoption de la loi 61 de 1888, leur permet d'interdire les journaux libéraux et d'emprisonner leurs opposants. Les libéraux n'ont donc plus ni députés, ni gouverneurs, ni presse et leurs principaux leaders sont soit en prison soit en exil.

Le 29 janvier 1895, les libéraux se soulèvent mais sont vaincus par les partisans de Rafael Reyes. Le conflit s’étend alors à l'ensemble du pays. Mais à peine deux mois après avoir commencé, la guerre civile se termine par la défaite des forces libérales lors de la bataille d'El Enciso (le 15 mars 1895). Cette victoire achève de confirmer la prééminence des conservateurs au sommet de l'État colombien.

Le parti national finit par se diviser en une branche historique et une branche nationaliste et, à l'élection présidentielle de 1904, le parti conservateur présente son propre candidat, Rafael Reyes Prieto. Mais entre temps, le chaos s'est à nouveau abattu sur le pays : la guerre civile de 1895 n'a été pour les libéraux qu'un coup d'essai avant la guerre des Mille Jours, qui commence en 1899 et embrase le pays pendant près de trois ans à une échelle inédite jusque là dans l'histoire pourtant tourmentée de la Colombie.

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Enfants soldats de la guerre des Mille Jours

LA GUERRE DES MILLE JOURS  

La guerre des Mille Jours dure de 1899 à 1902 et entraîne une nouvelle défaite pour le parti libéral. Les libéraux combattent le gouvernement conservateur du président Manuel Antonio Sanclemente qu'ils accusent d'être autoritaire, de les exclure politiquement et de manquer de conciliation. C'est également une réaction de la dissidence libérale à la constitution de 1886, qui a abrogé le fédéralisme, et à l'hégémonie conservatrice qui en résulte.

La rébellion libérale commence le 17 octobre 1899 avec l'attaque de la ville de Bucaramanga, ce qui provoque une réaction rapide du gouvernement qui dispose d'une armée mieux équipée et supérieure en nombre. Globalement, les libéraux ne parviennent pas à obtenir le contrôle de la situation, même si le gouvernement reçoit des coups durs.

Les conservateurs, désireux de remettre de l'ordre dans le pays, sont quant à eux divisés entre « historiques » et « nationalistes ». Les premiers obtiennent la démission du président Sanclemente pour raison de santé (il a alors 85 ans) et portent au pouvoir le vice-président José Manuel Marroquín.

Dans ce conflit, interviennent également le président du Venezuela Cipriano Castro, qui soutient les troupes libérales de Rafael Uribe Uribe au Santander, le président nicaraguayen José Santos Zelaya qui soutient la rébellion libérale dans le département de Panama, le président équatorien Eloy Alfaro qui soutient la rébellion du Cauca, et la menace constante de la marine américaine envoyée par le président Theodore Roosevelt pour protéger les intérêts futurs des États-Unis dans la construction du canal de Panama dont les Américains ont repris l'idée après l'échec de la tentative française de Ferdinand de Lesseps.

Les libéraux, malgré leurs appuis étrangers, sont incapables de rivaliser avec l'armée régulière et le gouvernement. Ils sont réduits à mener une série de combats régionaux et locaux et de guérillas qui dévastent le pays.

Les États-Unis, dont la marine est présente dans la zone pour préserver leurs intérêts dans le futur canal interocéanique, parlemente beaucoup avec les différentes factions et le 21 novembre 1902, après 1 130 jours de conflit, est signé le traité de paix définitif à bord du navire américain USS Wisconsin. Par ce traité, les libéraux acceptent de renoncer à la lutte armée. En échange de quoi, ils obtiennent une amnistie et la possibilité de faire paraître à nouveau leurs journaux. Néanmoins, ils demeurent exclus de la politique nationale, qui reste monopolisée par le parti conservateur.

Si personne n'est en mesure de comptabiliser le nombre définitif de morts dans les affrontements armés, les historiens s'accordent sur leur férocité et leurs conséquences désastreuses au niveau national : des destructions massives, des expropriations, des enrôlements forcés, notamment d'enfants, une inflation désastreuse et la ruine du commerce extérieur. Mais l'une des principales conséquences est la sécession du Panama en novembre 1903.

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Caricature américaine de 1903 qui représente Philippe Bunau-Varilla et Theodore Roosevelt signant le traité Hay-Bunau-Varilla

Le 13 novembre, le président américain Theodore Roosevelt s'empresse de reconnaître l'indépendance du nouveau pays et le 18 novembre, il signe avec le nouveau gouvernement le traité Hay-Bunau-Varilla pour la construction du canal qui est concédé aux États-Unis à perpétuité.

En 1921, après la mort de Roosevelt, la Colombie sera indemnisée pour la perte du Panama, pour un montant total de 25 millions de dollars de l'époque.

L'HEGEMONIE CONSERVATRICE 
 
Au sortir de la guerre des Mille Jours en 1904, la politique de Regeneración des années 1880-1890 n'a pas encore porté ses fruits et le pays est dans un état de fragilité extrême : l'insécurité est importante, l'économie est ruinée et les finances publiques sont dans un état lamentable, l'intégration des régions n'a fait que peu de progrès, même si une unification juridique et douanière a été effectuée. Cependant, les bases institutionnelles d'un régime stable sont établies, l'État a définitivement affirmé son autorité et le retour de la paix, bien que fragile, permet à la situation de s'améliorer considérablement et aux conservateurs, qui monopolisent le pouvoir pendant près de trente ans, de mener à bien de nombreuses réformes.

Après 1903, les travaux de construction de chemins de fer s'accélèrent. Le pays ne compte que 620 km de voies en 1906 mais ce chiffre passe à 1480 en 1922 et 3362 en 1934. Les routes sont le point noir des transports colombiens, et, de par son relief tourmenté, la Colombie fait figure de pionnière dans le transport aérien. La première liaison aérienne commerciale du monde, entre la côte atlantique et Girardot, est mise en service en 1919 par la SCADTA (Société Colombo-Allemande de Transports Aériens), d'où les Allemands seront évincés au cours de la seconde Guerre mondiale pour donner naissance à la compagnie nationale, Avianca.

Grâce au télégraphe, au téléphone, à la TSF, à la radio, à plus de trente quotidiens, au développement des transports, la Colombie s'ouvre au monde et les investissements étrangers commencent à s'installer dans le pays.

À cette époque, la production et l'exportation de café explose. En 1920, avec 11,3 % de la production mondiale, la Colombie occupe le deuxième rang derrière le Brésil. La United Fruit Company, qui a installé ses bananeraies dans la région de Santa Marta à partir de 1899, emploie en 1920 environ 25 000 personnes et représente 6 % des exportations. Quant à l'élevage, le cheptel double entre 1904 et 1930 et la Colombie exporte de la viande vers les Antilles et les États-Unis.

C'est également dans les années 1920 que commence l'exploitation des richesses pétrolières du pays. En 1922, la compagnie américaine Standard Oil ouvre la raffinerie de Barrancabermeja. En 1929, la Colombie exporte vingt millions de barils.

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La Colombie en 1928

Enfin, en 1923 le système financier colombien est assaini. Une équipe d'économistes dirigée par le professeur Edwin Walter Kemmerer créé la banque centrale, la Surintendance bancaire (institution chargée de contrôler le système financier) et la Contraloría General (institution chargée de contrôler les dépenses de l'État).

Sur le plan démographique, le pays se transforme également. La population double entre 1880 et 1938, date à laquelle la Colombie compte 8 700 000 habitants, malgré une immigration extrêmement faible. Alors qu'en 1905 seuls 10 % des Colombiens vivent en ville, ce chiffre passe à 31 % en 1938. L'alphabétisation progresse de 11,9 % en 1905 à 41,2 % en 1938.

Si le développement colombien est spectaculaire, il est à noter que c'est en grande partie parce que le pays part de très bas. Il s'accompagne en outre de déséquilibres importants, tant économiques que sociaux.

La réorganisation du système financier colombien et le versement de l'indemnité pour la perte de Panama par les États-Unis apportent dans les années 1920 un ballon d'oxygène bienvenu et provoque un afflux de capitaux nord-américains. Ainsi, environ 200 millions de dollars de prêts sont consentis à la Colombie en dix ans, auxquels s'ajoutent cinquante millions d'investissements directs. Cet afflux de capitaux favorise le taux de croissance de l'économie colombienne qui passe à 5,2 % par an entre 1925 et 1929, mais se solde par un endettement massif (la dette extérieure du pays est multipliée par 8,5 entre 1923 et 1928) et une surchauffe de l'économie. Cette période d'euphorie sera par la suite connue sous le nom évocateur de « Danse des Millions ».

Par ailleurs, ce développement nouveau provoque des inégalités importantes, sources de conflits sociaux souvent réprimés dans le sang. Les premières grèves notables éclatent en 1918-1919 dans les ports de la mer des Caraïbes. En 1919, année où le droit de grève est reconnu, quoique dans d'étroites limites, une grève des tailleurs de Bogota, qui protestent contre la décision de l'armée d'acheter ses uniformes à des compagnies étrangères, est durement réprimée avec un bilan de sept morts et quinze blessés. À cette époque, faire partie d'un syndicat est très dangereux. En 1929, seules 70 associations d'ouvriers sont reconnues mais ne jouissent d'aucune protection légale face à l'arbitraire des patrons.

Les conflits les plus durs ont lieu dans les enclaves des compagnies nord-américaines. La Tropical Oil Company, ancêtre d’Ecopetrol, doit ainsi faire face à deux grèves violentes et longues à Barrancabermeja en 1924 et 1927, qui se soldent par des licenciements massifs. Le 6 décembre 1928 a lieu le massacre des bananeraies, dans la ville de Ciénaga au nord de la Colombie, lorsqu'un régiment de l'armée colombienne ouvre le feu sur des travailleurs grévistes de la United Fruit Company, faisant 100 morts et 238 blessés. 

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En 1904, Rafael Reyes est élu à la présidence. Il deux libéraux au gouvernement. Si la volonté du président de panser les plaies de la guerre des Mille Jours est probablement sincère, cette main tendue obéit aussi à des considérations purement politiciennes : élu de justesse face à un autre conservateur, Reyes a besoin de l'appui de certains libéraux pour se maintenir au pouvoir.  

Reyes impose peu à peu un régime semi-dictatorial, il supprime le poste de vice-président et porte son propre mandat à dix ans. Il réduit drastiquement le budget du Congrès et met fin à l'inamovibilité des magistrats, tout en continuant une politique de réconciliation avec les libéraux en leur laissant des postes à tous les échelons du pouvoir. En 1906, un attentat manqué provoque une vague de répression. L'armée devient toujours plus puissante et sert loyalement les desseins du président.

Mais le népotisme du président finit par lui aliéner la plupart des notables. De plus en plus discrédité, isolé et impopulaire, il démissionne.

Le conservateur Carlos Eugenio Restrepo est élu président en 1910 sous l'étiquette du parti républicain, la coalition de libéraux et de conservateurs qui a déchu le président Rafael Reyes. La même année, la coalition décide de convoquer une assemblée constituante dans le but de réviser la constitution de 1886. Ainsi, le mandat présidentiel est ramené à quatre ans et le président ne peut plus effectuer deux mandats successifs. Le système de grands électeurs s'étant révélé trop propice aux excès et aux manipulations, le chef de l'État est élu au suffrage universel (masculin seulement). De plus, il ne peut plus nommer les magistrats de la Cour suprême sans l'approbation du Congrès, ni gouverner par décrets sans l'aval des députés. La réforme constitutionnelle instaure également l'abolition définitive de la peine de mort en Colombie.

Le parti républicain se disloque rapidement, conservateurs et libéraux réintégrant leurs partis respectifs, et après avoir gagné les élections en 1914 le conservateur José Vicente Concha forme un gouvernement monopartisan. Concha et son successeur, Marco Fidel Suárez, maintiennent totalement les libéraux à l'écart du pouvoir, mais en 1922 le conservateur Pedro Nel Ospina n'est élu que grâce aux votes douteux des ouvriers face au libéral Benjamín Herrera. Celui-ci est arrivé en tête dans tous les départements sauf trois. Lors de l'élection suivante, écœurés par la manipulation, les libéraux ne présentent même pas de candidat face à Miguel Abadía Méndez, qui est donc élu sans opposant en 1926.

Les élections devenant sans enjeu, puisque les conservateurs semblent inamovibles, la participation aux scrutins diminue régulièrement. Avec la frustration grandissante des libéraux relégués au rang de figurants, la situation devient malsaine, la tension monte et la tentation de la violence est chaque jour plus grande. C'est à cette époque, alors que les inégalités sociales grandissantes dans la société colombienne provoquent des mouvements de protestation des travailleurs, que naissent les premiers partis à gauche du parti libéral. Un premier parti socialiste est créé en 1919, mais se rapproche très vite du parti libéral qui finit par l'absorber. Vers 1924, le marxisme fait son apparition. Un nouveau parti socialiste, le PSR, voit le jour en 1926. Il est reconnu par la troisième internationale en 1928, mais malgré un rôle notable dans les mouvements sociaux à la fin des années 1920 il s'efface progressivement au profit du parti communiste colombien.

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Enrique Olaya Herrera

LA REPUBLIQUE LIBERALE  

En 1930, grâce à la division des conservateurs, les libéraux sont de retour au pouvoir en la personne d'Enrique Olaya Herrera. C'est la première fois dans l'histoire colombienne qu'une alternance politique se déroule presque sans violence.

Toutefois, le pays est dans une période de grave crise économique et sociale. Dès 1928, les investissements étrangers se sont arrêtés en raison de mesures restrictives prises par les États-Unis pour enrayer la spéculation. Avec la crise de 1929, les cours du café se sont effondrés, ainsi que ceux du pétrole et des bananes, des exportations vitales pour la Colombie. Les producteurs parviennent à réagir en augmentant les quantité produites, notamment pour le café ou l'or, et la baisse des importations venues des États-Unis ou d'Europe limite les effets de la baisse des exportations. Toutefois, les réserves de la banque centrale s'épuisent et le pays peine à rembourser la dette accumulée durant les années précédentes. Le peso est dévalué plusieurs fois tandis que l'inflation atteint près de 40 % au milieu des années 1930.

La crise mondiale a cependant aussi des effets positifs sur l'économie colombienne : l'effacement des pays développés, occupés à se protéger de la crise puis à préparer la guerre, permet à certains secteurs ordinairement concurrencés par la production étrangère de se développer. La demande interne augmente et la production industrielle colombienne se développe. Après seulement deux années de récession, la croissance de l'industrie est en moyenne de 9,3 % par an entre 1932 et 1939. En 1932, le gouvernement colombien parvient à négocier un moratoire sur sa dette extérieure.

Le président péruvien Luis Miguel Sánchez Cerro déclare la guerre à la Colombie en 1932 pour faire main basse sur le trapèze amazonien.
Il pense que la Colombie n'a aucune chance de se défendre car elle manque de routes et ne possède pas une marine digne de ce nom. De plus, la région amazonienne n'accueille aucune présence militaire. Mais en 90 jours, la Colombie organise une réponse militaire conséquente à l'invasion péruvienne. La première attaque de la marine colombienne cible Tarapacá. La prise de la ville est une bataille sanglante. La veille, le 14 février 1933, les forces aériennes péruviennes ont tenté de bombarder la flotte colombienne mais la plupart des bombes ont manqué leur cible. Le reste des forces péruviennes quitte la zone tandis que la flotte colombienne arrive le lendemain.

Le 30 avril 1933, le président péruvien est abattu. 15 jours plus tard son successeur, Oscar R. Benavides, rencontre le chef du parti libéral colombien, Alfonso López Pumarejo, pour conclure un accord et confier le sort de Leticia à une commission de la Société des Nations. La Colombie et le Pérou se rencontrent à Rio de Janeiro, au Brésil, pour signer un traité de paix qui réaffirme le traité Salomón–Lozano définissant la frontière commune depuis 1922.

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Alfonso Lopez Pumajero

Le président Alfonso López Pumarejo tente de réformer le pays avec une politique appelée Révolution en marche. La domination des libéraux établie et le spectre de la crise s'éloignant, le président nouvellement élu peut lancer une série de réformes audacieuses. Les deux réformes majeures, menées en 1936, sont une révision constitutionnelle et une réforme agraire. La première vise à garantir la liberté de culte et de conscience, la liberté d'enseignement et le droit de grève (sauf pour les fonctionnaires). De plus, elle dépouille le clergé de ses privilèges fiscaux et juridiques. La seconde est effectuée afin de mettre un terme à l'affrontement dans les campagnes entre les grands propriétaires terriens et les aparceros, leurs ouvriers agricoles. En 1935, est également menée une réforme fiscale qui augmente l'impôt sur le revenu (créé en 1918) et le rend plus progressif. D'autre part, le gouvernement modifie sa politique sociale et se montre plus soucieux des travailleurs, s'opposant volontiers aux enclaves des compagnies nord-américains.

En menant une telle politique sociale, le parti libéral s'assure d'une base électorale solide dans les villes et s'attire la sympathie des classes laborieuses, des syndicats ouvriers et du parti communiste colombien, fondé officiellement en 1930. Cependant, cette politique n'est pas du goût de tous les libéraux et reçoit une franche hostilité de la part des conservateurs. 

À cette époque, les conservateurs sont particulièrement frustrés et cherchent des modèles à suivre, en particulier en Europe, alors au bord de la Seconde Guerre mondiale. Mais si d'aucuns laissent paraître sous leur plume des propos antisémites ou des déclarations admiratives à l'égard de Mussolini ou Hitler, les principales sources d'inspiration sont les régimes cléricaux et réactionnaires mis en place par le général Franco en Espagne et par le dictateur Salazar au Portugal, qui cadrent mieux avec leurs idéaux. Un des conservateurs qui sort du lot en cette période de doute est Laureano Gómez, un modeste ingénieur originaire du Norte de Santander à la morale étroite, intransigeant et très réactionnaire. 

En 1938, Eduardo Santos est élu à la présidence. Bien que la situation du pays soit délicate, il parvient à gouverner sans trop de problèmes. Les Allemands sont évincés de plusieurs sociétés qu'ils possédaient en Colombie, notamment les bières Bavaria et la compagnie aérienne SCADTA, qui devient Avianca. Après l'attaque de Pearl Harbor, en décembre 1941, la Colombie rompt ses relations diplomatiques avec les puissances de l'Axe, avant de leur déclarer la guerre le 26 novembre 1943 et de signer la Charte des Nations unies en 1945. Toutefois, sa participation militaire à la Seconde Guerre mondiale reste minime.

La Seconde Guerre mondiale affecte toutefois bien plus l'économie colombienne que ne l'avait fait la crise de 1929. La flotte marchande mondiale mobilisée pour le conflit et l'insécurité des eaux internationales font chuter brutalement le commerce extérieur et les exportations de café ou de bananes s'effondrent. La United Fruit Company cesse sa production en Colombie en 1942 lorsqu'une nouvelle maladie, le sigatoka noir, décime ses bananeraies. Le secteur pétrolier, uniquement centré sur Barrancabermeja, stagne. De plus en plus, l'État démissionne de la gestion économique du pays, qu'il laisse aux gremios, les associations de producteurs.

En août 1942, Alfonso López Pumarejo est élu pour un deuxième mandat. L'espoir est grand pour les électeurs que le président reprennent la Révolution en marche là où il l'avait arrêtée. Mais l'État ne parvient pas à imposer cette législation. Pire, en 1946, sous la pression des hacenderos, le gouvernement revient sur la réforme agraire de 1936. Paralysé par les querelles de clans au sommet de l'État et atteint par les scandales touchant son entourage, López Pumarejo est contraint de se retirer dès juillet 1945.

Le conservateur Mariano Ospina Pérez remporte l'élection présidentielle de 1946. L'échec de la deuxième Révolution en marche provoque une immense déception parmi les nombreuses victimes de la crise économique. 

Le 9 avril 1948, Jorge Eliécer Gaitán, candidat libéral, pressenti vainqueur aux prochaines élections, est assassiné à la sortie de son bureau. La mort violente de cet éminent dirigeant du parti libéral provoque des émeutes d’une rare violence dont l’histoire colombienne se souviendra sous le nom de Bogotazo, prélude à une guerre civile appelée La Violencia qui doit son nom à son caractère particulièrement violent.

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Jorge Eliécer Gaitán

DE LA VIOLENCIA AU CONFLIT ARME COLOMBIEN  

Aussitôt après le drame, la foule déchainée met à mort l'assassin puis envahit et saccage le Capitolio. Les pillages se multiplient. Après s'être emparés d'une station de radio, des partisans de Gaitán appellent le président Mariano Ospina Pérez à démissionner. Ce dernier, son cabinet et les dirigeants libéraux ne parviennent pas à un accord sur les mesures à adopter et la situation ne cesse d'empirer. La violence s'étend alors à d'autres villes : Medellín, Ibagué et Barranquilla. Quand, après plusieurs jours de tueries, pillages et incendies, l'ordre est finalement rétabli par l'intervention de l'armée, le bilan de ces émeutes, appelées le Bogotazo, s'établit à près de 1900 morts, des milliers de blessés et 136 édifices détruits, dont le palais historique de San Carlos, le palais de justice et le couvent dominicain.

La répression orchestrée par les conservateurs au pouvoir, réunis autour du président conservateur Laureano Gómez, élu en 1949 lors d'élections anticipées, se transforme progressivement en une véritable guerre civile opposant une droite catholique réactionnaire à une gauche libérale radicalisée par l’assassinat de son chef et l’ambiance d’intolérance politique du moment.

Ce conflit, connu sous le nom de La Violencia, provoque la mort de près de 300 000 Colombiens sur une population estimée à 15 millions d’habitants (2 %). Il s’agit certainement là de l’un des plus violents conflits politiques de l’histoire du pays et d’une période excessivement traumatisante pour le peuple colombien.

La Violencia est à plus d’un titre une époque clé pour comprendre le développement du conflit actuel. Tout d’abord, elle provoque la renaissance de mouvements guérilleros de gauche, libéraux puis communistes. C’est de l’époque de la Violencia que date l’apparition des milices d’autodéfense paysanne modernes établies pour lutter contre les exactions des militaires et des groupes armés conservateurs, milices qui donneront postérieurement naissance, entre autres, aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Il s’agit en premier lieu de guérillas d’origine libérale dont certaines se transformeront en guérillas communistes, principalement dans les départements de Cundinamarca (Bogota) et de Tolima (Ibagué).

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LE COUP D'ETAT DU GENERAL ROJAS PINILLA

Le 13 juin 1953, le général Gustavo Rojas Pinilla renverse le président Laureano Gómez et prend le pouvoir par un coup d’État dans le but de faire cesser le bain de sang et de stabiliser une démocratie vacillante. 

À l'exception des partisans du président déchu, la reprise en main du pouvoir par les militaires est bien accueillie par la classe politique. Le prestige de l'armée obtenu de sa participation à la guerre de Corée, la relative neutralité de Pinilla dans le conflit qui oppose libéraux et conservateurs, et une loi d’amnistie votée dès le 15 septembre 1953 permettent progressivement un retour à la normale sans que cela signifie pour autant l’arrêt total des combats.

Le 3 octobre 1954, Rojas Pinilla sollicite de l'assemblée constituante, composée de 92 délégués, qu'elle confirme sa position à la tête du pays pour le mandat présidentiel suivant. Maintenu dans ses fonctions, Pinilla rompt avec le bipartisme qui l'a porté au pouvoir et crée ce qu'il nomme « la troisième force », qui propose une réorganisation du pays en s'appuyant sur les travailleurs, les classes moyennes et les militaires, soutenue par des principes catholiques et des idées bolivaristes. Le 25 août de la même année est approuvé un changement constitutionnel qui donne le droit de vote aux femmes. Le 9 janvier 1955 est annoncé officiellement la création du nouveau parti nommé Movimiento de Acción Popular, auquel s'opposent activement les partis traditionnels.

LA MISE EN PLACE DU FRONT NATIONAL

En 1956, prenant conscience du danger de laisser Rojas Pinilla installer durablement une troisième force politique au sommet de l'État, les deux partis traditionnels acceptent de discuter et signent le 24 juillet le pacte de Benidorm dans le but de renverser le dictateur et reprendre le pouvoir. Le 10 mai 1957, Rojas Pinilla est forcé de démissionner et un gouvernement militaire provisoire dirigé par le général Gabriel París Gordillo est mis en place. En 1958, le pacte de Benidorm est soumis à un plébiscite et la population accepte l'institution du Front national, un accord de cogestion du pays entre les deux principaux partis, le parti conservateur et le parti libéral. Cet accord unique en son genre prévoit l'alternance au pouvoir entre un président libéral et un président conservateur, les ministères et les charges publiques locales se répartissant de façon égalitaire entre ces deux partis, changeant de main à chaque élection. Les partis tiers (entre autres le Parti communiste colombien, le MRL et l'ANAPO de Gustavo Rojas Pinilla fondé en 1961), ne peuvent pas présenter de candidats sous leurs propres couleurs aux élections.

D'après Wikipédia