Je poursuis la saga avec ce volume, moins connu, et à mon avis moins réussi, sur le célibat des prêtres et leur voeu de chasteté, sur le désir en général. C'est surtout la structure narrative qui m'a déçue.

INCIPIT

La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.

z01

RESUME

Le héros, Serge Mouret, est le fils de François et de Marthe Mouret, personnages principaux du précédent roman (La conquête de Plassans). Ordonné prêtre à l'âge de vingt-cinq ans, il exerce son ministère dans le petit village des Artaud, à quelques kilomètres de Plassans, sa ville natale. Il sent monter en lui l'appel des sens, appel refoulé jusque-là par son éducation et sa formation au séminaire. Cet élan est attisé au contact des paysans, proches de la nature, et de leurs filles aux mœurs assez libres. Cette force se transforme en amour mystique pour la Vierge Marie, accompagné d’extases et de mortifications qui finissent par le rendre gravement malade. À deux doigts de mourir, il est confié par son oncle, le docteur Pascal à un athée nommé Jeanbernat et à sa nièce Albine, qui vivent dans une propriété à l’abandon appelée Le Paradou.

MON AVIS

J'ai beaucoup aimé la première partie, consacrée à l'abbé Mouret et à sa lutte contre la sensualité et le désir. Dès le début, il s'avère être un homme très sensuel. Tout le trouble : les odeurs de la nature, le velouté d'une feuille, la vie bouillonnante de la basse-cour, les coquines filles du village... J'adore la façon appuyée dont Zola évoque le désir chez l'abbé, avec l'adoration exagérée de ce dernier pour la vierge Marie, et tous les termes que l'auteur utilise évoquant nos cinq sens. L'abbé souffre dans sa chair, il voudrait être "mort" ; la vie est un perpétuel péché selon lui 

Puis, j'ai été très surprise par la deuxième partie (je suis même revenue en arrière, en me disant que j'avais sauté par inadvertance des pages de "transition"), en tout point différente, qui arrive très soudainement, sans qu'on s'y attende et sans beaucoup d'explication : on est subitement transporté dans la riche propriété où vit la jeune Albine , Serge se remet doucement d'une maladie (non identifiée) et qui semble-t-il, l'a laissé totalement amnésique, il ne se souvient pas de sa vie d'avant. Et il est amoureux fou de cet ange penché sur elle. Comment est-il arrivé là ? On sait vaguement que le docteur Pascal l'y a conduit. Mais pourquoi ? Cela a dû déclencher un scandale... Mystère total pendant tout ce deuxième tiers du livre qui se passe en totalité au Paradou, véritable jardin d'Eden où Adam-Serge et Eve-Albine font de sublimes promenades, romantiques et chastes, mais brûlant de désir l'un pour l'autre. La symbolique est si forte qu'on a même le fameux Arbre de vie de la Bible, au pied duquel ils commettront l'ultime péché. C'est un peu cliché, un peu mièvre. Par ailleurs Zola se complait (c'est une de ces manies dans son oeuvre mais elle est ici particulièrement exacerbée) à décrire toutes les fleurs, tous les arbres, dans le détail, avec une précision de botaniste, et une incroyable liste de noms de variétés, pendant des pages et des pages et ça devient assommant, disons-le tout net ! 

z07

Film La faute de l'abbé Mouret, 1970

La troisième partie raconte la lutte de Mouret contre la tentation. Il est revenu dans son église, mais Albine vient le voir, ne comprenant pas pourquoi il l'a quittée si brusquement. Le portrait de cet homme qui combat contre sa nature humaine est décrit avec beaucoup de finesse et d'intelligence... mais en même temps on le trouve bien lâche vis-à-vis d'Albine... et tout ça semble aujourd'hui un peu ridicule. Décidément, le voeu de chasteté, quelle bêtise !

En conclusion, je dirais que la deuxième partie est un peu ratée. Malgré une tentative brève d'explication (voir dans mes Extraits favoris) du docteur Pascal, ce n'est pas crédible : il aurait dû placer son malade chez des amis, voire chez lui (c'est son neveu) ; pourquoi diable chez cet athée, qui laisse sa jeune pupille libre comme l'air, vivant comme une sauvageonne ? Et pourquoi donc Mouret est-il subitement tombé amnésique ? Quelle maladie a-t-il eue ? Le procédé est un peu facile pour justifier que Mouret succombe au péché de la chair ! Il aurait été plus habile - si je puis me permettre en parlant de Zola - d'imaginer Albine tombant amoureuse du beau curé et le séduisant peu à peu. Cela dit, l'auteur a voulu peut-être rattacher cette maladie à la folie de la tante Adélaïde, qu'elle transmet à certains de ses descendants. Ca n'en reste pas moins une drôle d'attaque qu'a subie le prêtre en son église... On connaît la folie qui arrive doucement, avec des comportements de plus en plus étranges, mais une "attaque" soudaine qui fait perdre la mémoire... jamais entendu parler. Par ailleurs, toute l'exubérance de cette partie, qui se déroule exclusivement dans le jardin, avec énumération sans fin de variétés de plantes, est trop onirique, trop symbolique, trop étouffante par rapport au reste du roman.

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

La Faute de l’abbé Mouret est paru en 1875, c'est le cinquième volume de la série Les Rougon-Macquart. Faisant suite à La Conquête de Plassans, c’est le second ouvrage de la série qui traite du catholicisme et de la prêtrise.  

MES EXTRAITS FAVORIS

La nature elle-même fouette les sens de l'abbé

Peu à peu sa tête avait tourné, il sentait dans un même souffle pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules vierges. Il lui semblait que Désirée [sa soeur] avait grandi, s'élargissant des hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes au ras du sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. Il n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au pavé humide encore de fumier, à ce point qu'il se crut retenu par une étreinte de la terre. 

z08

 

***

Les Artaud, même endormis, éreintés au fond de l'ombre, le troublaient de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. Le village n'était pas assez mort ; les toits de chaume se gonflaient comme des poitrines ; les gerçures des portes laissaient passer des soupirs, des craquements légers, des silences vivants, révélant dans ce trou la présence d'une portée pullulante, sous le bercement noir de la nuit. Sans doute, c'était cette senteur seule qui lui donnait une nausée.

Une adoration excessive pour la sainte Vierge

Depuis sa sortie du séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait sauver l'Eglise par quelque prodige grandiose dont l'apparition prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue entre deux nuages et dont le bord du voile traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente : elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux, les paupières à demi-baissées, laissant couler des regards humides d'espérance qui lui éclairaient les joues.

***

S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon. Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de Dieu ; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts de l'Epouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante qu'il tomberait en poudre si elle daignait abaisser les yeux sur les siens.

***

Seul un enfant peut dire votre nom sans le salir. Plus tard, la bouche se gâte, empoisonne les passions. Moi-même, qui vous aime tant, qui me suis donné à vous, je n'ose à toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire rencontrer avec mes impuretés d'homme. J'ai prié, j'ai corrigé ma chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vécu chaste ; et je pleure, en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort à ce monde pour être votre fiancé. (...) Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu'un miracle emporte tout l'homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force, que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux plus sentir mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon coeur, ni le travail de mes désirs. Je veux être une chose, une pierre blanche à vos pieds, à laquelle vous ne laisserez qu'un parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez jetée, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'être sous votre talon, ne pouvant songer à des ordures avec les autres pierres du chemin.

Descriptions du jardin merveilleux (toujours associé à la sexualité)

Autour d'eux, les rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse, pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis les chairs s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite : le blanc rose, à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui tâte l'eau d'une source ; le rose pâle, plus discret que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire une large manche ; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière ; le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère ; tandis que, ça et là, des roses lie de vin, presque noires, saignantes, trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion, etc. etc.

z06

 

***

C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon, robuste, puissant, fécond ; il était le doyen du jardin, le père de la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute la joie de la création : des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force qu'elle coulait de son écorce ; elle le baignait d'une buée de fécondation ; elle faisait de lui la virilité même de la terre. (...) Par moments, les reins de l'arbre craquaient ; ses membres se raidissaient comme ceux d'une femme en couche ; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une volupté.

Pourquoi cette convalescence au Paradou ?

Le docteur Pascal lui [à la Teuse, la servante] avait livré un véritable combat pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé le jeune prêtre perdu s'il le laissait au presbytère. Il dut lui expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de sainteté dont sa chambre était pleine hantaient son cerveau d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un milieu autre, où il pût renaître dans la paix d'une existence nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle. Pourtant, elle avait fini par consentir ; elle s'était même résignée à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du docteur, qui la confondait.

***

Le docteur Pascal : J'avais tout calculé. c'est là le plus fort ! Oh ! l'imbécile !... Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un autre côté, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en faisions à nous deux une demoiselle que nous aurions mariée quelque part. C'était parfait...

Le combat de l'abbé Mouret

A Albine : Que vos souffrances me soient comptées comme autant de crimes ! Que je sois éternellement puni de l'abandon où je dois vous laisser ! Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque soir.

***

A Albine : C'est la mort qui est ici, c'est la mort que je veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures... Entends-tu ! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s'y couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens quand tu parles d'amour, de lumière, de vie bienheureuse au fond de ton palais de verdure. Il n'y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent un poison qui change les hommes en bêtes ; les taillis sont noirs du venin des vipères ; tes rivières roulent la peste sous leurs eaux bleues. Si j'arrachais à ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de feuillage, tu la verrais hideuse comme une mégère, avec des côtes de squelette, toute mangée de vices..

***

Il était un prêtre parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité était morte. Dieu le visitait chaque matin et aussitôt il l'éprouvait. La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'âge, avec la faute, il entrait dans le combat éternel. (...) Jamais le ciel ne le frapperait assez. Il allait jusqu'à mépriser son ancienne sérénité, sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille, sans qu'il sentît même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il s'ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s'y coucher, à s'y endormir. Mais, pendant qu'il bénissait Dieu, ses dents claquaient avec plus d'épouvante, la voix de son sang révolté lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie désirable était de s'allonger aux bras d'Albine, derrière une haie en fleur du Paradou.