Mon premier Steinbeck... sublime découverte.

INCIPIT

Sur les terres rouges et sur une partie des terres grises de l'Oklahoma, les dernières pluies tombèrent doucement et n'entamèrent point la terre crevassée.

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RESUME

L'intrigue se déroule pendant la Grande Dépression (crise de 1929) et le lecteur suit les aventures d'une famille pauvre de métayers, les Joad, contrainte de quitter l'Oklahoma à cause de la sécheresse, des difficultés économiques et des bouleversements dans le monde agricole. Les Joad font route vers la Californie où on leur a promis qu'ils trouveraient une terre, du travail et la dignité.

Les Joad empruntent la Route 66 pour aller vers l'Ouest. Les Joad découvrent que la route est encombrée : de nombreuses autres familles, ruinées et chassées elles aussi, partent comme eux pour la Californie. Dans des camps de fortune dressés au bord de la route ils entendent l'histoire d'autres familles, dont quelques-unes reviennent de Californie. La famille Joad ne veut pas croire que les promesses auxquelles elle croit ne seront pas tenues, ainsi que semblent le dire certains...

MON AVIS

Ca c'est du roman ! Puissant, fort, marquant, d'une terrifiante beauté, il vous hante encore quand vous ne lisez pas et je suis sûre qu'il laissera des traces dans ma mémoire encore longtemps. L'histoire est riche en rebondissements (tous plus terribles les uns que les autres), poignante, et le style est parfait (merci aux traducteurs). Et le romanesque n'empêche pas la réflexion, profonde, cynique, pertinente, sur un monde en pleine mutation... qui n'est pas sans évoquer le nôtre.

Une sourde mélancolie, une compassion impuissante vous saisit, vous happe... Comment font ces diables d'auteurs, juste en alignant des mots, pour créer de telles impressions, si fortes, ces émotions, ces images qui s'impriment en nous durablement ? Quelle désillusion quant à mon propre talent (voir ICI)... il est clair que je n'avais pas le niveau !

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Quel bonheur de fermer la page, parce qu'on est appelé par une autre activité, mais d'imaginer le plaisir qu'on aura à le reprendre plus tard. Sans compter que l'écrivain établit un véritable suspense : la famille va de malheurs en malheurs, ils restent dignes, courageux, optimistes... on espère, page après page, qu'ils vont enfin trouver le bonheur. J'ai dévoré les dernières pages, je voulais tant savoir comment tout cela se terminerait : la fin sera-t-elle heureuse ou terrifiante ? En fait, elle n'est rien de tout ça, elle est inattendue, incroyable, m'a laissée scotchée et pensive... Ces gens restent dignes, courageux, persévérants, optimistes ; la vie est un chemin qu'il faut suivre envers et contre tout. Une leçon et quelle leçon !  

C'est un livre à lire absolument, surtout dans le contexte actuel avec ces flots d'émigrants politiques, économiques, écologiques, qui déferlent chez nous et que - exactement comme les Californiens - on accueille comme des chiens.

Sans conteste, un des plus beaux romans que j'ai lus.

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath) est publié en 1939. L'auteur reçoit pour cette œuvre le prix Pulitzer en 1940.

Une adaptation cinématographique a été réalisée en 1940 par John Ford, avec Henry Fonda. La fin du film est différente de celle du roman (ce qui ne m'étonne pas...).

Alors qu'il écrit son roman chez lui, à Monte Sereno en Californie, Steinbeck éprouve des difficultés particulières à trouver un titre. Sa femme, Carol Steinbeck, lui propose Les Raisins de la colère, en référence au Battle Hymn of the Republic (chant patriotique américain) de Julia Ward Howe : « Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur ; Il piétine le vignoble où sont gardés les raisins de la colère ; Il a libéré la foudre fatidique de sa terrible et rapide épée ; Sa vérité est en marche. » Ces paroles font quant à elles référence au Livre de l'Apocalypse (Bible) aux vers 14:19-20 qui évoquent la justice divine et la délivrance de l'oppression lors du jugement dernier : « Et l'ange jeta sa faucille sur la terre, et vendangea la vigne sur la terre, et il en jeta les grappes dans la grande cuve de la colère de Dieu. La cuve fut foulée hors de la ville, et il en sortit du sang jusqu'à la hauteur du mors des chevaux, sur un espace de mille six cents stades. »

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Tempête de poussière

L'expression apparaît également à la fin du chapitre 25 du roman : « ...et dans les yeux des affamés monte la colère. Les âmes se remplissent des raisins de la colère qui pèsent de plus en plus lourd, de plus en plus lourd, jusqu'à la récote. »

Le Dust Bowl

Le Dust Bowl (« bassin de poussière ») est le nom donné à une région à cheval sur l'Oklahoma, le Kansas et le Texas, touchée dans les années 1930 par la sécheresse et une série de tempêtes de poussière provoquant une grave catastrophe écologique et agricole.  

À l'origine, les plaines du Sud sont des prairies où paissent les bisons et vivent des Amérindiens nomades. L'irrégularité des précipitations, les sols légers et les vents forts ne s'y prêtent pas aux activités agricoles. Mais, dans les années 1900, le faible coût de la terre, des chutes de pluie importantes, le progrès du machinisme agricole, y attirent des immigrants. Des millions d'hectares de prairies cèdent la place à des champs de céréales, faisant de la région le cœur agricole des États-Unis.

Lorsque la Grande Dépression touche les plaines du Sud au début des années 1930, les agriculteurs, pour compenser leurs pertes, décident d'augmenter leur production en multipliant le nombre de terres labourées. Mal leur en prend : de 1932 à 1937, la région est ravagée par la sécheresse qui laisse les terres à nu, exposées au soleil et aux vents. Ceux-ci emportent la couche de terre arable, causant d'effroyables tempêtes de poussière, les blizzards noirs, qui détruisent récoltes et pâturages et ensevelissent habitations et matériel agricole.  

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Une mère migrante, photo de Dorothea Lange, chargée de mission pour la Farm Security Administration

Des milliers de fermiers, ruinés, sont jetés sur les routes, en direction de l'ouest où ils espèrent se construire un nouvel avenir. On pense qu'environ trois millions de personnes ont ainsi migré, notamment vers la Californie, en empruntant la Route 66, à l'époque l'axe principal est-ouest du pays. Les fermiers les plus touchés sont originaires de l'Oklahoma (environ 15 % de la population de l'État) et de l'Arkansas. On les surnomme respectivement les Okies et les Arkies.

Cette catastrophe serait pour tout ou partie due au surlabourage, c'est-à-dire à un abus dans l'utilisation du labour occasionnant une érosion très importante. La solution a souvent été, dans un premier temps, de faire une culture en « courbes de niveau » avec des alternances charrue-instrument à dents, ou une « culture alternée », consis tant à distribuer le long des pentes des zones portant des cultures différentes ou intégrant des bandes en jachère (« culture en bandes »). Dès qu'il a été possible d'assurer un contrôle efficace des mauvaises herbes, la culture sans labour, voire le semis direct, se sont développés. Le gouvernement américain a également prôné une réduction draconienne du bétail, afin d'alléger la charge de culture. Une vaste campagne de reboisement nommée « projet Shelterbelt » a été lancée dans les Grandes Plaines, de la frontière canadienne au Texas, afin de freiner l'érosion des sols.

La crise écologique provoquée par le Dust Bowl a conduit le gouvernement américain à créer le Soil Conservation Service, appelé aujourd'hui Natural Resources Conservation Service, une agence chargée de la sauvegarde des ressources naturelles et de l'environnement et dépendant du ministère de l'Agriculture.

La route 66

La Route 66 est une ancienne route américaine qui reliait Chicago (Illinois) à Santa Monica (Californie), entre les années 1926 et 1985 aux États-Unis. Sa longueur a beaucoup varié au gré des années et des remaniements de son tracé, notamment à partir de 1937, où la 66 a cessé de desservir la ville de Santa Fe, au Nouveau-Mexique. La longueur communément admise est celle postérieure à ce remaniement, soit environ 2278 miles (3665 km). Avant 1937 elle était de 2448 miles (3945 km). La Route 66 traverse trois fuseaux horaires et 8 États (d'est en ouest : Illinois, Missouri, Kansas, Oklahoma, Texas, Nouveau-Mexique, Arizona et Californie). Son point central se trouve dans la petite ville d'Adrian, dans le Texas. Elle fut la première route transcontinentale goudronnée en Amérique. Les Américains la surnomment The Mother Road ou Main Street USA.

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Film de John Ford, 1940

Pendant la Grande Dépression des années 1930 et la vague de sécheresse du Dust Bowl, c'est par cette route que les fermiers à la recherche d'un emploi migrèrent vers la Californie.

La Route 66 a été officiellement déclassée en 1985. Si elle n'a plus d'existence officielle, elle conserve un caractère mythique et est sans doute la plus connue des routes américaines. Depuis le début des années 1990, des mouvements se sont créés pour assurer sa préservation, et les initiatives visant à y développer le tourisme sont de plus en plus nombreuses. La route est ainsi à nouveau fléchée à plusieurs endroits sous le nom Historic Route 66.

Weedpatch Camp, Baskerfield

Le campement de Weedpatch a été construit par la Farm Security Administration en 1936 pour loger les migrants pendant la grande dépression. Plusieurs bâtiments historiques ont été inscrits au National Register of Historic Places en 1996.

Le Dust Bowl a précipité sur les routes d'innombrables fermiers, chassés de l'Oklahoma principalement, mais aussi du Texas, de l'Arkansas et du Missouri. Ils s'installaient au bord des routes ou bien chez les exploitants qui les embauchaient. A cause du manque d'hygiène et de sécurité que ces camps présentaient, la FSA décida de construire des installations permanentes, avec l'eau courante, des écoles, coiffeur, poste, bibliothèques... L'Administration aidait également les arrivants à trouver du travail. Le premier directeur fut Tom Collins.

Les logements furent d'abord des tentes en toile sur des plateformes de bois, puis des maisons en dur furent bâties pour les employés. Un peu plus tard, le campement offre également aux résidents des maisons de bois. Il ne reste aujourd'hui que trois constructions : la salle communautaire, la poste et la bibliothèque. Ils ont été rénovés en 2007.

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Dans Les raisins de la colère, Steinbeck décrit les conditions de vie à Weedpatch.

Le camp a été ensuite mis sous l'autorité de la Kern County Housing Authority sous le nom de Sunset Labor camp et il aide toujours les migrants à la recherche de travail dans l'agriculture.

MES EXTRAITS FAVORIS

La poussière

Quand la nuit revint, ce fut une nuit d'encre, car les étoiles ne pouvaient pas percer la poussière et les lumières des fenêtres n'éclairaient guère que les cours. A présent, la poussière et l'air, mêlés en proportions égales, formaient un amalgame poudreux. Les maisons étaient hermétiquement closes, des bourrelets d'étoffe calfeutraient portes et fenêtres, mais la poussière entrait, si fine qu'elle était imperceptible ; elle se déposait comme du pollen sur les chaises, les tables, les plats. Les gens l'époussetaient de leurs épaules. De petites raies de poussière soulignaient le bas des portes. Au milieu de cette nuit-là, le vent tomba et le silence s'écrasa sur la terre. L'air saturé de poussière assourdit les sons plus complètement encore que la brume. Les gens couchés dans leur lit entendirent le vent s'arrêter. Ils s'éveillèrent lorsque le vent hurleur se tut. Retenant leur souffle, ils écoutaient attentivement le silence. Puis les coqs chantèrent, et leur chant n'arrivait qu'assourdi, alors les gens se tournèrent et se retournèrent dans leurs lits, attendant l'aube avec impatience. Ils savaient qu'il faudrait longtemps à la poussière pour se déposer sur le sol. Le lendemain matin, la poussière restait suspendue en l'air comme de la brume et le soleil était rouge comme du sang frais caillé. Toute la journée la poussière descendit du ciel comme au travers d'un tamis et le jour suivant elle continua de descendre, recouvrant la terre d'un manteau uniforme. Elle se déposait sur le maïs, s'amoncelait au sommet des pieux de clôtures, s'amoncelait sur les fils de fer ; elle s'étendait sur les toits, ensevelissait les herbes et les arbres.

Tom qui sort de prison 

On est sûr d'avoir à bouffer, on vous donne des vêtements propres et y a des endroits où qu'on peut prendre des bains. C'est pas déplaisant d'un côté. ce qui est dur c'est d'pas avoir de femmes. (...) Y a un gars qu'on avait libéré sur parole, dit-il. Au bout d'un mois il était de retour comme récidiviste. Y en a un qui lui a demandé pourquoi il avait fait ça. "Eh merde, qu'il dit, y a pas de confort chez mes vieux, y a pas l'électricité, pas de douches. Y a pas de livres et la nourriture est dégueulasse." Il a dit qu'il était revenu là où il y avait du confort et où la croûte était correcte. Il disait qu'il se sentait tout perdu là-bas, en pleine campagne, obligé de penser à ce qu'il faudrait qu'il fasse. Alors il a volé une auto et il est revenu.

Les petites gens et le "nouveau monde" - industrialisation et racisme

- C'est notre terre. C'est nous qui l'avons mesurée, qui l'avons défrichée. Nous y sommes nés, nous nous y sommes fait tuer, nous y sommes morts.  Quand même elle ne serait plus bonne à rien, elle est toujours à nous. C'est ça qui fait qu'elle est à nous... d'y être nés, d'y avoir travaillé, d'y être enterrés. C'est ça qui donne le droit de propriété, non pas un papier avec des chiffres dessus.

- Nous sommes désolés. Ce n'est pas nous. C'est le monstre. Une banque n'est pas comme un homme.

- Oui mais la banque n'est faite que d'hommes.

- Non, c'est là que vous faites erreur... complètement. La banque ce n'est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C'est le monstre. C'est les hommes qui l'ont créé, mais ils sont incapables de le diriger.

 

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L'agriculture devenait une industrie et les propriétaires terriens suivirent inconsciemment l'exemple de la Rome antique. Ils importèrent des esclaves - quoiqu'on ne les nommât pas ainsi : Chinois, Japonais, Mexicains, Philippins. Ils ne mangent que du riz et des haricots, disaient les hommes d'affaires. Ils n'ont pas de besoins. Ils ne sauraient que faire de salaires élevés. Tenez, il n'y a qu'à voir comment ils vivent. Il n'y a qu'à voir ce qu'ils mangent. Et s'ils font mine de rouspéter on les rembarque, ce n'est pas plus compliqué que ça.

***

Le flot perpétuellement renouvelé des émigrants fit régner la panique dans l'Ouest. Les propriétaires tremblaient pour leurs biens. Des hommes qui n'avaient jamais connu la faim la voyaient dans les yeux des autres. Des hommes qui n'avaient jamais eu grand-chose à désirer voyaient le désir brûler dans les regards de la misère. Et pour se défendre, les citoyens s'unissaient aux habitants de la riche contrée environnante et ils avaient soin de mettre le bon droit de leur côté en se répétant qu'ils étaient bons et que les envahisseurs étaient mauvais, comme tout homme doit le faire avant de se battre. Ils disaient : ces damnés Okies sont crasseux et ignorants. Ce sont des dégénérés, des obsédés sexuels. Ces sacrés bon Dieu d'Okies sont des voleurs. Tout leur est bon. Ils n'ont pas le sens de la propriété. Et cette dernière assertion était vraie, car comment un homme qui ne possède rien pourrait-il comprendre les angoisses des propriétaires ? Et les défenseurs disaient : ils apportent des maladies avec eux, ils sont répugnants. Nous ne voulons pas d'eux dans nos écoles. Ce sont des étrangers.

***

Et les Sociétés et les Banques travaillaient inconsciemment à leur propre perte. Les vergers regorgeaient de fruits et les routes étaient pleines d'affamés. Les granges regorgeaient de produits et les enfants des pauvres devenaient rachitiques et leur peau se couvrait de pustules. Les grandes Compagnies ne savaient pas que le fil est mince qui sépare la faim de la colère. Au lieu d'augmenter les salaires, elles employaient l'argent à faire l'acquisition de grenades à gaz, de revolvers, à embaucher des surveillants et des marchands, à faire établir des listes noires, à entraîner leurs troupes improvisées.  

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Ils ont diminué les salaires (...). Et il est venu toute une tapée de nouveaux ouvriers qu'étaient tout prêts à cueillir pour un quignon de pain, tellement ils crevaient de faim, nom d'un chien. T'allais pour attraper une pêche, on te l'enlevait des mains. Toute la récolte va être cueillie en un rien de temps. Ils faisaient la course pour avoir un arbre. J'en ai vu se battre... un type disait que c'était à lui, l'arbre, et un autre voulait cueillir au même. Ils ont été chercher ces gens-là au diable vert... jusqu'à El Centro. Crevaient de faim. J'dis au contrôleur : "Nous ne pouvons pas travailler pour deux cents et demi la caisse", et il me répond : "Alors, vous n'avez qu'à partir. Ceux-là ne demandent pas mieux. - Quand ils auront mangé à leur faim, ils refuseront de continuer", je lui dis. Alors il me fait : "Les pêches seront toutes cueillies et rentrées avant qu'ils aient pu manger à leur faim."

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La route

Ecoute le moteur. Ecoute les roues. Ecoute avec tes oreilles, avec tes mains sur le volant. Ecoute avec la paume de tes mains sur le levier des vitesses, écoute avec tes pieds sur les pédales. Ecoute la vieille bagnole asthmatique avec tous tes sens ; car un changement de bruit, une variation de rythme peut vouloir dire... une semaine en panne ici. Ce bruit... c'est les clapets. Pas à se frapper. Les clapets peuvent cliqueter jusqu'au Jugement dernier, ça n'a pas d'importance. Mais ce bruit sourd quand elle roule... ça ne s'entend pas, ça se sent, pour ainsi dire. C'est peut-être un coussinet qui fout le camp. Nom de Dieu, si c'est un coussinet qui fout le camp, qu'est-ce qu'on va faire ? L'argent file vite. Et qu'est-ce qu'elle a à chauffer comme ça aujourd'hui, la garce. On n'est pas en côte. Faudrait voir. Dieu de Dieu, la courroie de ventilateur s'est débinée ! Tiens, fabrique-moi une courroie avec ce bout de corde. Vérifions la longueur... là. J'vais épisser les bouts. Maintenant va doucement, hé, doucement jusqu'à ce qu'on trouve une ville. Cette corde ne durera pas longtemps. Si seulement on pouvait arriver en Californie, arriver au pays des oranges avant que ce vieux clou ne fasse explosion. Si on pouvait !

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Et voici une histoire qui est à peine croyable, et pourtant elle est vraie. Elle est drôle et elle est très belle. Il y avait une famille de douze personnes qui avait été chassée de chez elle. Ces gens-là n'avaient pas d'auto. Ils ont fabriqué une roulotte avec de la vieille ferraille et ils y ont entassé tout ce qu'ils possédaient. Ils l'ont poussée sur le bord de la route 66 et ils ont attendu. Et bientôt voilà que s'amène une conduite intérieure qui les prend en remorque. cinq d'entre eux montent dans l'auto, sept autres dans la route, et un chien aussi dans la roulotte. Ils arrivent en Californie en un rien de temps. L'homme qui les avait conduits les a nourris durant tout le trajet. Et c'est une histoire vraie. Mais comment peut-on avoir un tel courage, une telle foi dans son prochain ? Il y a bien peu de choses qui pourraient enseigner une telle foi. Les gens qui fuient l'épouvante qu'ils ont laissée derrière eux... il leur arrive de drôles de choses, des choses amèrement cruelles et d'autres si belles que la foi en est ravivée pour toujours.

***

Tel homme, dont le cerveau jadis ne concevait qu'en hectares, se voyait à présent confiné pendant des milliers de milles, sur un étroit ruban de ciment. Et ses pensées, ses inquiétudes, n'allaient plus aux chutes de pluie, au vent, à la poussière ou à la croissance de la récolte. Les yeux surveillaient les pneus, les oreilles écoutaient le cliquetis des moteurs, les cerveaux étaient occupés d'huile, d'essence, supputaient anxieusement l'usure du caoutchouc entre le matelas d'air et la route. Un seul désir l'obsédait : l'eau de l'étape du soir, l'eau et les choses à mijoter sur le feu. Car la santé, seule, importait, la santé pour aller de l'avant. Toutes les volontés étaient tendues, braquées devant eux, et leurs craintes, autrefois concentrées sur la sécheresse ou l'inondation, s'attardaient maintenant sur tout ce qui était susceptible d'entraver leur lente progression vers l'Ouest.

La misère

Les enfants [du campement] restaient figés devant elle et la regardaient. Leurs visages étaient fermés, rigides, et leurs yeux allaient automatiquement de la marmite à l'assiette de fer-blanc que Man tenait à la main. Leurs yeux suivaient la cuiller de la marmite à l'assiette et quand elle passa l'assiette fumante à l'oncle John, tous les regards montèrent à sa suite. L'oncle John planta sa cuiller dans la fricassée, et le barrage d'yeux monta avec la cuiller. Un morceau de pomme de terre pénétra dans la bouche de l'oncle John et le barrage d'yeux se fixa sur son visage, pour voir comment il réagirait. Est-ce que ce serait bon ? Est-ce que ça lui plairait ?

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Ces petites phrases que j'aurais tant aimé savoir écrire moi-même !

Une large goutte de soleil rouge s'attardait à l'horizon, puis elle tomba et disparut ; le ciel restait brillant au-dessus de l'endroit où elle s'était évaporée, et un nuage déchiqueté pendait comme une guenille sanglante au-dessus du point de sa disparition.

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Elle avait des cheveux gris arrangés en une seule tresse et portait une volumineuse robe d'indienne à fleurs, très crasseuse. Son visage ratatiné reflétait l'abrutissement, avec des poches de chair grise et bouffies sous les yeux et une bouche veule et molle.

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Tom laissa son regard errer sur les tentes crasseuses, le misérable bric-à-brac, les antiques tacots, les paillasses bosselées étalées au soleil et les bidons noircis posés au-dessus des trous tapissés de cendres qui servaient de foyers.

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Sujet de rédaction : décrivez un harmonica. Aucun problème pour Steinbeck :

Un harmonica est un instrument facile à transporter. Suffit de le sortir de sa poche de derrière et de le tapoter dans le creux de la main pour en chasser la poussière, les brins de saleté et les miettes de tabac. Et le voilà prêt. On peut tout tirer d'un harmonica : le son mince, filé, de la clarinette, ou des accords compliqués, ou une mélodie avec des accords rythmés. On peut mouler la musique dans le creux de ses mains, le faire gémir et pleurer comme une cornemuse, en tirer le son plein et grave de l'orgue, ou encore les notes aigrelettes des chalumeaux de montagnards. Toujours sur soi, toujours dans la poche. Et tout en jouant on apprend de nouveaux trucs, une nouvelle façon de placer les mains qui crée de nouvelles sonorités, ou une manière de pincer les notes entre les lèvres, sans l'aide de personne. On s'exerce - à tâtons - parfois seul à midi, à l'ombre, parfois devant l'entrée de la tente, le soir après souper, pendant que les femmes font la vaisselle. Inconsciemment, on bat doucement la mesure du pied. Les paupières se soulèvent et retombent en cadence. Et si on le perd, si on le casse, eh bien ma foi ce n'est pas une grande perte. On peut en racheter un pour un quart de dollar.

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Le printemps est merveilleux en Californie. Les vallées sont des mers odorantes d'arbres en fleurs, aux eaux blanches et roses. Et bientôt les premières vrilles font leur apparition sur les vignes et déferlent en cascades sur les vieux ceps tordus. Les riches collines verdoient, rondes et veloutées comme des seins, et sur les terrains plats réservés aux cultures potagères, s'alignent à l'infini les pâles laitues, les minuscules choux-fleurs et les plants d'artichauts d'un gris vert irréel.