Encore un petit Maupassant.

INCIPIT

Les premiers baigneurs, les matineux déjà sortis de l'eau, se promenaient à pas lents, deux par deux ou solitaires, sous les grands arbres, le long du ruisseau qui descend des gorges d'Enval.

00

RESUME

Venue de Paris en Auvergne avec son mari William, sur les terres du village d'Enval, Auvergne, suivre un traitement thermal contre une supposée stérilité, Christiane Andermatt découvre l'amour avec Paul Brétigny. Son banquier de mari spécule sans relâche sur des terrains de la région, construisant une nouvelle ville d'eaux pour refaire sa fortune. L’intrigue amoureuse adultère (et d'autres) et l'opération financière se croisent.

MON AVIS

Qu'est-ce que je l'aime, Maupassant... Ses histoires, souvent cruelles, mais aussi pleines de tendresse pour les personnages (même les "méchants", qui sont juste ramenés à leur "humanité"), et piquantes d'humour. Et son style. Le plus beau du XIXe selon moi. Moins factuel et journalistique que Zola, plus léger que Balzac... Si parfait dans le choix des mots, la longueur des phrases, la précision et la pertinence des dialogues, la description jamais lassante de paysages ou de portraits... En même temps, Balzac... non, décidément je les aime trop, mes écrivains du XIXe, ils ont chacun leurs caractéristiques. Il faut que je me remette très vite à Flaubert et Hugo pour comparer.

Ce que j'aime chez ces grands auteurs, ce sont aussi toutes ces petites phrases finement ciselées, parfaitement intégrées dans l'histoire, mais qui vous racontent quelque chose d'universel, quelque chose de la nature humaine, quelque chose de philosophique. Je suis peut-être mal tombée, mais je n'ai jamais lu, dans la littérature moderne, chaque fois que j'ai essayé, sur ces paragraphes qui vous font lever le nez, réfléchir, relire, puis réfléchir encore, en vous disant : "Oui... c'est tellement vrai..."

Ce roman est extrêmement plaisant, mêlant la critique capitalistique, les dérives médicales et une réflexion sur l'amour (impossible), la séduction, la maternité... Brillant. Sans jamais oublier d'être drôle.

z01

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Le roman est publié en 1887. Maupassant entremêle plusieurs thèmes : critique du milieu médical, aspiré par la renommée et par l'argent, satire de la condition féminine, ballotée dans les enjeux moraux et par l'exigence d'enfants et, surtout, tableau sans concession du capitalisme alimenté par la finance, sous la forme d'une ample opération de spéculation agrémentée de mensonges.

La source Bonnefille

Elle existe mais s'appelle aujourd'hui Source Marie. Originellement source de la Cascade, elle porte aujourd'hui le nom de source Marie, du nom de la femme qui la gardait (Maupassant en fait mention). Elle est découverte au XVIIIe siècle, et exploitée au XIXe siècle pour ses qualités médicinales et thérapeutiques. 

Son « eau ferrugineuse, gazeuse et calcique » (Professeur Truchot, 1878) soignait notamment « les ratées de la motricité gastro-intestinale et les problèmes génito-urinaires » (Docteur Nivet, 1845). Elle est captée dans une petite construction en maçonnerie, sur la rive gauche du ruisseau Ambène, où elle se déverse en produisant un abondant dépôt ferrugineux. 

Au XVIIIe et au XIXe, Enval est surtout un village vigneron. Le vignoble produit un vin au goût de terroir assez prononcé. Le phylloxéra à la fin du XIXe ainsi que l’évolution des goûts expliquent sa lente disparition. De cette époque subsistent des maisons vigneronnes dans la rue de l'Ambène et des caves à vin voûtées sur l'autre rive du ruisseau, rue des Caves.

George Sand qui a fait plusieurs séjours à Enval parle de la source : « Propriété d’une vielle femme qui l’a enfermée dans une cahute et qui la vend aux amateurs. C’est une eau limpide et acidulée, délicieuse au goût et dont les habitants de Riom font usage comme eau de Seltz. Ceux d’Enval la prisent à l’égal du vin et pour mon compte je la préférerais beaucoup, quoique que le vin des coteaux voisins soit très bon. »

Perdue vers 1920, la source est retrouvée en 1999 et remise en eau par la commune d’Enval. L’ancien mur de la construction a été en partie rebâti et une fontaine à bras été installée.

z02

Le thermalisme au XIXe

Le thermalisme connaît un engouement exceptionnel au XIXe siècle. Très rapidement, l'extension rapide des liaisons ferroviaires rend accessibles des stations alors isolées pour les Parisiens et les étrangers. La croissance de la fréquentation s'emballe, et l'on passera de 22 000 curistes en 1822 à 120 000 en 1855. En Savoie, à Aix-les-Bains, des personnalités du monde politique, des arts mais aussi des écrivains viennent dans la commune pour profiter des sources chaudes qui font de la ville une station thermale des plus réputées au monde. Aux confins de la Lorraine, une demi-douzaine de stations se développent comme Plombières-les-Bains, Vittel, Contrexéville, Bourbonne-les-Bains, Bains-les-Bains, etc. Dans la chaîne pyrénéenne, pas moins de 31 stations thermales fleurissent. L'Auvergne n'échappe pas à ce mouvement : le Mont-Dore, Royat, La Bourboule, Saint-Nectaire… et surtout Vichy, qui devient l'archétype de la ville thermale par excellence.

Au début du XIXe siècle, les eaux thermales se définissent par leur température (eau de source de plus de 20 degrés), mais cette norme évolue et toute eau minérale naturelle à visée curative sera dite « thermale ». La station n'a pas de définition médicale, le terme vient du langage commun désignant un arrêt ou une pause des voitures publiques puis des trains. La loi du 13 avril 1910 définit une station thermale comme une commune, fraction ou groupement de communes qui possède des sources minérales ou un établissement les exploitant. Cette définition tautologique entérine le fait accompli d'un usage déjà consacré.  

Evolution de l'approche médicale :

Après la Révolution, l'Académie nationale de médecine hérite des prérogatives de l'Académie royale de médecine, dont la surveillance des eaux minérales. Toutefois son rôle se borne à recommander que les cures thermales soient contrôlées par des médecins. De fait, ce sont les médecins thermaux qui assurent la promotion des stations thermales. Le XIXe siècle voit apparaitre un courant médical sceptique ou critique envers le thermalisme auquel on reproche : les liens d'intérêts des médecins thermaux, l'absence de bases scientifiques reconnues, les indications thérapeutiques imprécises, les résultats peu clairs.

Pour répondre aux critiques, la médecine thermale évolue et se rationalise. Progressivement elles se spécialisent, en fonction d'indications thérapeutiques plus précises (une ou deux indications principales, et un petit nombre d'indications secondaires). Par exemple, Vichy pour les maladies métaboliques et digestives, accessoirement anémiques et rénales, d'autres stations traitent les affections ostéo-articulaires, respiratoires, dermatologiques... Les stations peuvent se distinguer et gagner leur identité, le territoire national couvrant l'ensemble des pathologies. Cette spécialisation des stations est propre à la France, elle n'existe pas dans les autres pays.

z03

Le thermalisme entraine ainsi des débats aux enjeux multiples : scientifiques, institutionnels, économiques et politiques. L'hydrologie médicale (non savant du thermalisme médical ou crénothérapie) fait son entrée universitaire à partir des années 1890. En 1939, 9 facultés de médecine ont une chaire d'hydrologie.

Selon le décret loi impérial du 28 janvier 1860 règlementant les établissements thermaux, l'usage des eaux ne dépend pas d'une prescription médicale, et rien n'oblige un curiste à consulter un médecin sur place. L'avis médical n'est que recommandé, le but recherché étant la prospérité de la station. Les cures sont ainsi librement effectuées : masseurs, personnels des bains et personnel hôteliers, moyennant pourboires, jouent le rôle de guide-conseils dans leur déroulement. Les médecins thermaux sont partagés entre la nécessité de laisser toute liberté aux curistes pour les attirer (curistes - touristes) et le désir d'un pouvoir accru (sur les curistes-patients), voire d'un pouvoir politique local au sein de la commune.

Le débat politique porte sur la stratégie : fonder la cure sur l'usage exclusif de l'eau (thermalisme médical) ou aussi sur tout ce qui est autour (thermalisme touristique ou d'agrément). Ce débat reflète une opposition entre modèle français (centralisé et médicalisé) et le modèle allemand (décentralisé et d'agrément). Le modèle allemand apparait d'abord exemplaire pour son organisation remarquables des loisirs. Après la défaite de 1871, une réaction patriotique met en avant la supériorité du thermalisme français par ses eaux de qualité supérieure, et ses stations plus spécialisées et plus vertueuses. Mais les stations françaises doivent se moderniser pour devenir plus attractives, le temps n'est plus où les sites thermaux recevaient des dons lors de visites royales ou princières. Les impératifs économiques conduisent à se rapprocher du modèle allemand par l'instauration de taxes sur le jeu et sur le séjour.

La situation légale du jeu, très apprécié, est d'abord confuse : interdit en 1781, autorisé dans les stations thermales en 1806, abrogé en 1836. Dans la réalité, il existe 150 établissements de jeu au début du XXe siècle en situation de « tolérance illégale ». Différentes lois, en 1907, réaffirment le privilège des villes saisonnières (balnéaires et thermales) en matière de jeu et de taxes sur le jeu. En 1910, une loi permet aux stations de prélever une taxe de séjour, cette possibilité n'est d'abord guère appliquée par les communes, par crainte d'éloigner la clientèle. En 1919, la taxe de séjour devient obligatoire et une taxe supplémentaire est instaurée, destinée à financer l'Office National du Tourisme (fondé en 1910) et l'Institut d'Hydrologie et de Climatologie de Paris (fondé en 1913). 

z04

MES EXTRAITS FAVORIS

Maupassant se moque des médecins et des financiers

Et les potions, les pilules, les poudres qu'on devait prendre à jeun, le matin, à midi, ou le soir, se suivaient avec des airs féroces. On croyait lire : Attendu que M. X... est atteint d'une maladie chronique, incurable et mortelle, il prendra :

1° du sulfate de quinine qui le rendra sourd et lui fera perdre la mémoire ;

2° du bromure de potassium qui lui détruira l'estomac, affaiblira toutes ses facultés, le couvrira de boutons et fera fétide son haleine ;

3° de l'iodure de potassium aussi, qui, desséchant toutes les glandes sécrétantes de son individu, celles du cerveau comme les autres, le laissera, en peu de temps, aussi impuissant qu'imbécile ;

4° du salicylate de soude, dont les effets curatifs ne sont pas encore prouvés, mais qui semble conduire à une mort foudroyante et prompte les malades traités par ce remède...

***

La journée commença mal pour Andermatt. En arrivant à l'établissement des bains, il apprit que M. Aubry-Pasteur était mort, dans la nuit, d'une attaque d'apoplexie, au Splendid Hotel. Outre que l'ingénieur lui était très utile par ses connaissances, son zèle désintéressé et l'amour dont il s'était pris pour la station du Mont-Oriol qu'il considérait un peu comme sa fille, il était fort regrettable qu'un malade, venu pour combattre une tendance congestive, mourût justement de cette manière, en plein traitement, en pleine saison, au début du succès de la ville naissante. Le banquier, fort agité, allait et venait dans le cabinet de l'inspecteur absent, cherchait les moyens d'attribuer une autre origine à ce malheur, imaginait un accident, une chute, une imprudence, la rupture d'anévrisme ; et il attendait avec impatience l'arrivée du docteur Latonne, afin qu'aucun soupçon pût s'éveiller sur la cause initiale de l'accident.

***

- A propos vous ne pourriez pas me prêter cinq mille francs ?

L'autre s'arrêta et murmura un "Encore !" énergique. Gontran répondit avec simplicité : "Toujours !" Puis ils se remirent à marcher.

- Que diable faites-vous de l'argent ?

- Je le dépense.

- Oui, mais vous le dépensez avec excès.

- Mon cher ami, j'aime autant dépenser l'argent que vous aimez le gagner. Comprenez-vous ?

- Très bien, mais vous ne le gagnez point.

- C'est vrai. Je ne sais pas. On ne peut pas tout avoir. Vous savez le gagner, vous, et vous ne savez nullement le dépenser, par exemple. L'argent ne vous paraît propre qu'à vous procurer des intérêts. Moi je ne sais pas le gagner, mais je sais admirablement le dépenser. Il me procure mille choses que vous ne connaissez que de nom. Nous étions faits pour devenir beaux-frères. Nous nous complétons admirablement.

z05

Humour, encore et encore

...et les dames Paille, la mère et la fille, veuves toutes les deux, grandes, fortes de partout, du devant et du derrière : "Vous voyez bien, disait Gontran, qu'elles ont mangé leurs maris, ce qui leur a fait mal à l'estomac."

***

Tenez, voilà vingt ans que je suis marié, eh bien, je ne m'y accoutume pas. Tous les soirs en rentrant, je me dis : "Tiens, cette vieille dame est encore chez moi ! Elle ne s'en ira donc jamais ?"

Sentiments et émotions

Moi, Madame, il me semble que je suis ouvert ; et tout entre en moi, tout me traverse, me fait pleurer ou grincer des dents. Tenez, quand je regarde cette côte-là en face, ce grand pli vert, ce peuple d'arbres qui grimpe la montagne, j'ai tout le bois dans les yeux ; il me pénètre, m'envahit, coule dans mon sang ; et il me semble aussi que je le mange, qu'il m'emplit le ventre ; je deviens un bois moi-même ! (...) Et si vous saviez quelles jouissances je dois à mon nez. Je bois cet air-là, je m'en grise, j'en vis, et je sens tout ce qu'il y a dedans, tout, absolument tout. Tenez, je vais vous le dire. D'abord avez-vous remarqué, depuis que vous êtes ici, une odeur délicieuse, à laquelle aucune autre odeur n'est comparable, si fine, si légère, qu'elle semble presque... comment dirais-je... une odeur immatérielle ? On la retrouve partout, on ne la saisit nulle part, on ne découvre pas d'où elle sort ! Jamais, jamais rien de plus... de plus divin ne m'avait troublé le coeur... Et bien, c'est l'odeur de la vigne en fleur ! Oh ! j'ai été quatre jours à le découvrir. Et n'est-ce pas charmant à penser, Madame, que la vigne, qui nous donne le vin, le vin que peuvent seuls comprendre et savourer les esprits supérieurs, nous donne aussi le plus délicat et le plus troublant des parfums, que peuvent seuls découvrir les plus raffinés des sensuels ? Et puis, reconnaissez-vous aussi la senteur puissante des châtaigniers, la saveur sucrée des acacias, les aromates de la montagne, et l'herbe, l'herbe qui sent si bon, si bon, si bon, ce dont personne ne se doute ?

***

Est-ce beau ? dites, est-ce beau ? Et pourquoi ce paysage m'attendrit-il ? Oui, pourquoi ? Il s'en dégage un charme si profond, si large, si large surtout, qu'il pénètre jusqu'au coeur. Il semble, en regardant cette plaine, que la pensée ouvre les ailes, n'est-ce pas ? Et elle s'envole, elle plane, elle passe, elle s'en va là-bas, plus loin, vers tous les pays rêvés que nous ne verrons jamais. Oui, tenez, cela est admirable parce que cela ressemble à une chose rêvée bien plus qu'une chose vue.

***

Elle ne comprenait pas qu'il était, cet homme, de la race des amants et non point de la race des pères. Depuis qu'il la savait enceinte, il s'éloignait d'elle et se dégoûtait d'elle, malgré lui. Il avait souvent répété, jadis, qu'une femme n'est plus digne d'amour qui a fait fonction de reproductrice. Ce qui l'exaltait dans la tendresse, c'était cet envolement de deux coeurs vers un idéal inacessible, cet enlacement de deux âmes qui sont immatérielle, c'était tout le factice et l'irréalisable mis par les poètes dans la passion. Dans la femme physique, il adorati la Vénus dont le flanc sacré devait conserver toujours à la forme pure de la stérilité. L'idée d'un petit être né de lui, larve humaine agitée dans ce corps souillé par elle et enlaidi déjà, lui inspirait une répulsion presque invincible. La maternité faisait une bête de cette femme. Elle n'était plus la créature d'exception, adorée et rêvée, mais l'animal qui reproduit sa race.

***

Lorsqu'on fut revenu dans le salon, il se fit dire les cartes par Louise, qui savait fort bien annoncer l'avenir. Le marquis, Andermatt et Charlotte écoutaient avec attention, attirés malgré eux par le mystère de l'inconnu, par le possible de l'invraisemblance, par cette crédulité invincible au merveilleux qui hante l'homme et trouble souvent les plus forts esprits devant les plus niaises inventions des charlatans.

***

Elle comprit que tous les hommes marchent côte à côte, à travers les événements, sans que jamais rien unisse vraiment deux êtres ensemble. Elle sentit, par la trahison de celui en qui elle avait mis toute sa confiance, que les autres, tous les autres ne seraient jamais plus pour elle que des voisins indifférents dans ce voyage court ou long, triste ou gai, suivant les lendemains, impossibles à deviner. Elle comprit que, même entre les bras de cet homme, quand elle s'était crue mêlée à lui, entrée en lui, quand elle avait cru que leurs chairs et leurs âmes ne faisaient plus qu'une chair et qu'une âme, ils s'étaient seulement un peu rapprochés jusqu'à faire toucher les impénétrables enveloppes où la mystérieuse nature a isolé et enfermé les humains. Elle vit bien que nul jamais n'a pu ou ne pourra briser cette invisible barrière qui met les êtres dans la vie aussi loin l'un de l'autre que les étoiles du ciel.