Le sens de la vie 

Pour parvenir à la connaissance de soi et de sa relation à l'univers l'homme n'a que la raison, dit Tolstoï. Cependant, « ni la philosophie, ni la science, » qui « étudient les phénomènes en raison pure, » ne peuvent poser la base des rapports de l'homme et de l'univers. En fait, toutes les forces spirituelles d'une créature susceptible de souffrir, se réjouir, craindre et espérer font partie de ce rapport entre l'homme et le monde ; c'est donc par un sentiment de notre position personnelle dans le monde qu'on croit en Dieu. La foi est ainsi pour Tolstoï une « nécessité vitale » dans la vie d'un homme ; Pascal l'a démontrée de manière définitive, soutient-il en 1906. La foi n'est pas une question de volonté de croire.

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C'est la religion qui définit « notre rapport au monde et à son origine, - qu'on appelle Dieu » ; et la morale est la « règle constante, applicable à vie, qui découle de ce rapport.». Il est donc « essentiel d'élucider et d'exprimer clairement les vérités religieuses ».

« L’humanité suit l’une ou l’autre de ces deux directions : A) elle se soumet aux lois de la conscience, ou B) elle les rejette et s’abandonne à ses instincts grossiers ». D'assigner comme but à la vie humaine le bonheur personnel n'a aucun sens, parce que, 1° « le bonheur pour les uns s’acquiert toujours au détriment de celui des autres, » 2° « Si l’homme acquiert le bonheur terrestre, plus il le possédera, moins il sera satisfait, et plus il désirera, » et 3° « Plus l’homme vit, plus il est atteint inévitablement par la vieillesse, les maladies et enfin la mort qui détruit la possibilité de n’importe quel bonheur terrestre ». Cependant, « la vie est une aspiration vers un bien, un bien qui ne saurait être un mal, et [donc] une vie qui ne saurait être la mort ». « Les matérialistes méprennent ce qui limite la vie avec la vie elle-même »; « La vraie vie n'est pas la vie matérielle, mais la vie intérieure de notre esprit » ; la « vie visible » est une « aide nécessaire à notre croissance spirituelle » mais « seulement d'utilité temporaire ». Le suicide est irrationnel, déraisonnable, parce que dans la mort seule la forme de la vie change, et également immoral parce que le but de la vie n'est pas le contentement personnel « en fuyant les désagréments, » mais de se perfectionner en étant utile au monde, et vice versa.

Le « sens de la vie » est de « faire la volonté de Celui qui nous a envoyé dans ce monde, de qui nous sommes venus et à qui nous retournerons. Le mal consiste à agir contre cette volonté et le bien à l'accomplir » ; le sens de la vie dépend de l'explication que l'on se fait de la volonté de Dieu avec le secours de la raison.

Faire la volonté de Dieu procure le plus grand bonheur possible à un homme, et amène la vraie liberté. (Une conception de la liberté qu'on retrouve chez les cathares, pour qui le consalamente - baptême chrétien en son genre - avait pour vertu de « rendre la vraie liberté, » qui est « non pas le libre arbitre, mais le pouvoir de connaître le mal et de lui résister »). En remplaçant nos « désirs et leur gratification » par « le désir de faire la volonté de Dieu, de [se] donner à Lui dans [notre] état actuel, et dans tout état futur éventuel, on n'a plus « peur de la mort » ; « Et si [nos] désirs sont complètement transformés, alors il ne reste que la vie, et il n'y a pas de mort ». « C’est la seule conception qui définisse clairement l’activité de l’homme et le mette à l’abri du désespoir et des souffrances ».

Alors que faire ? « L'unique affaire de la vie humaine, c'est de comprendre les souffrances des individualités, les causes des erreurs et l'activité qu'il faut pour les diminuer. Et comment ? « Vivre dans la clarté de la lumière qui est en moi, et la placer devant les hommes ».

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Le « véritable » christianisme 

On peut résumer toute l'introspection et l'étude systématique de la théologie qui ont mené Tolstoï à abandonner le nihilisme comme suit : la religion est « la révélation de Dieu aux hommes et un mode d'adoration de la divinité, » et non un « ensemble de superstitions – comme le croient les classes privilégiées qui, influencées par la science, pensent que l'homme est dirigé par ses instincts - ni un « arrangement conventionnel ».

Tolstoï disait vouloir seulement montrer le véritable christianisme. Comme réformateur du christianisme, il dit : « Aucun homme n'a à découvrir de nouveau la loi de sa vie. Ceux qui ont vécu avant lui l'ont découverte et exprimée, et il n'a qu'à vérifier avec sa raison, et accepter ou refuser les propositions exprimées dans la tradition ». La raison nous vient de Dieu, contrairement aux traditions qui viennent des hommes et peuvent donc être fausses. La « loi n'est cachée qu'à ceux qui ne veulent pas la suivre » et qui, rejetant la raison, acceptent de confiance les affirmations de ceux y ont aussi renoncé, et « vérifient la vérité par la tradition ».

Il raisonnait en cela exactement comme un auteur qu'il cite dans Le Royaume de Dieu est en vous, Petr Chelčický, qui a vécu à l'aube de la Réforme de Jean Huss : « Les hommes reconnaissent la foi avec difficulté parce qu’elle a été souillée par les ignominies commises en son nom » ; « il faut alors garder le jugement des anciens sages [et] se servir du bon raisonnement » ; « on ne peut pas dire "Je ne sais pas ce qu’Il pense" car si on ne pouvait le connaître, personne n’aurait jamais pu croire. Il y en a plusieurs qui ont été les disciples de la foi donnée par Jésus-Christ. Sa volonté est qu’on croit à Sa loi; la foi est nécessaire pour [observer ses commandements] ; on ne peut leur être fidèle sans croire d’abord à Dieu et à ses Paroles - ils guident et instruisent ».

À l'époque contemporaine, ce même principe de prééminence accordé à la vérité avait également été exprimé par l'abolitionniste William Lloyd Garrison - "La vérité pour autorité, et non l'autorité pour vérité" - que Tolstoï admirait, et dont la lutte avait largement consisté à dénoncer et démentir des ecclésiastiques et des politiciens qui donnaient leur accord moral, même par leur silence, avec l'esclavage.

La même approche a mené Tolstoï et Chelciky à des compréhensions similaires du christianisme: « en morale, Chelcicky présageait beaucoup l’enseignement de Tolstoï : il interprétait le Sermon sur la Montagne littéralement, dénonçait la guerre et les serments, s’opposait à l’union de l’Église et l’État, et disait que le devoir de tous les vrais chrétiens était de se dissocier de l’Église nationale et de retourner au simple enseignement de Jésus et Ses apôtres ». De fait, pour Tolstoï, « l'essence de l'enseignement du Christ est simplement ce qui est compréhensible par tout le monde dans les Évangiles ».

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Toutes les sectes que Tolstoï cite pour avoir admis le « vrai » christianisme ont interprété à la lettre le Sermon sur la Montagne : vaudois, cathares, mennonites, moraves, shakers, quakers, doukhobors et moloques et en réalité, tous les principes que Tolstoï met de l'avant, en parsemant ses écrits de citations des Évangiles, découlent directement de cette attitude. Les traducteurs de l'Évangile comme Martin Luther et John Wycliff ont joué un rôle important dans la vie de l'humanité, puisqu'il suffisait de « s'affranchir des perversions apportées par l'Église à la vraie doctrine du Christ ».

La « vraie » Église 

Tolstoï a annoncé sa critique de l'Église dans Ma Confession, qui constituait la préface de sa Critique de la théologie dogmatique : « Le mensonge comme la vérité était transmis par ce qu'on appelle l'Église ; Les deux étaient contenus dans la tradition, dans ce que l'on appelle l'histoire sainte et les Écritures ; il me revenait de trouver la vérité et le mensonge et de les séparer l'un de l'autre ». Si la foi d'un charbonnier inclut la croyance à la sainte Vierge ça peut lui convenir, mais cela n'est plus possible, par exemple, pour une dame cultivée qui sait que « l'humanité est issue, non d'Adam et Ève, mais du développement de la vie animale » car « il faut pour croire vraiment que la foi embrasse tous les éléments de notre connaissance ».

Selon Tolstoï (comme pour Chelcicky), le christianisme a été corrompu par son association avec le pouvoir temporel à l'époque de l'empereur Constantin Ier. L'Église a alors inventé un pseudo-christianisme qui permettait aux ecclésiastiques d'obtenir des avantages matériels en contrepartie du soutien aux représentants des autorités civiles pour continuer leur ancienne vie. Or l'approbation par les autorités religieuses d'un État qui est basé sur la violence (guerre, peine capitale, condamnation judiciaire, châtiment, etc.) est une négation directe de l'enseignement du Christ, - de plus la doctrine chrétienne interdit le statut de « maître, » la rétribution pécuniaire pour professer l'enseignement du Christ et les serments.

Tolstoï a étendu la critique de l'Église catholique qui a pris naissance à l'époque de la Réforme du XVe siècle à toutes les Églises, les sectes et les religions, et jusqu'à son époque : L'Église, - qu'elle soit orthodoxe, grecque, catholique, protestante ou luthérienne, - qui se veut seule dépositaire de la vérité, avec ses conciles et ses dogmes, et son absence de tolérance qui se manifeste par la définition d'hérésies et les excommunications, montre qu'elle n'est en réalité qu'une institution civile ; et il en est de même « des milliers de sectes ennemies les unes des autres » et « toutes les autres religions ont eu la même histoire. » Les luttes entre les Églises pour prédominer sont absurdes et témoignent seulement de la fausseté qui a été introduite dans la religion. Car la doctrine chrétienne interdit de se quereller. En fait, « seul le christianisme qui n'est pas gêné par aucune institution civile, indépendant, le vrai, peut-être tolérant ».

Dans l'histoire, ce pseudo-christianisme a pris naissance avec le concile de Nicée, quand des hommes réunis en assemblée ont déclaré que la vérité était ce qu'ils décidaient d'appeler vérité ; et « la racine du mal était la haine et la méchanceté, contre Arius et les autres ». Cette « supercherie » a mené à l'Inquisition et aux bûchers de Jean Huss et Savonarole. Il y avait eu un précédent dans les Écritures, où dans un récit superstitieux d'une réunion des disciples le caractère indiscutable de ce qu'ils ont dit a été attribuée à une « langue de feu ». Mais la doctrine chrétienne ne tient pas sa véracité de l'autorité des ecclésiastiques, ni d'un miracle quelconque, ni d'un objet qu'on dit sacré comme la Bible.

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« L'homme n'a qu'à commencer, et il verra si la doctrine vient de moi » répète Tolstoï. L'Église (« et il y a plusieurs ») a ainsi renversé le rapport entre raison et religion, et elle rejette la raison par attachement à la tradition. Mais comme l'ont expliqué Ruskin, Rousseau, Emerson, Kant, Voltaire, Lamennais, Channing, Lessing et d'autres : « Ce sont les hommes œuvrant pour la vérité par des actes de charité, qui sont le corps de l'Église qui a toujours vécu et vivra éternellement ». 

« L'objet de toute la théologie est d'empêcher de comprendre » par une déformation du sens et des mots des Écritures ; l'élaboration de dogmes et l'invention des sacrements (communion, confession, baptême, mariage, etc.) sert seulement « pour le bénéfice matériel de l'Église » ; les récits biblique de la création et du péché originel sont des mythes ; le dogme de la divinité du Christ une interprétation grossière de l'expression « Fils de Dieu » ; l'Immaculé conception et l'Eucharistie des « délires » ; la Trinité, une absurdité, et la Rédemption contredite par tous les faits qui montrent des hommes souffrants et méchants. Les dogmes sont difficiles ou impossibles à comprendre et leurs fruits sont mauvais (« envie, haine, exécutions, bannissements, meurtre des femmes et des enfants, bûcher et tortures »), tandis que la morale est claire pour tout le monde et ses fruits sont bons (« fournir de la nourriture.... tout ce qui est joyeux, réconfortant, et qui nous sert de balise dans notre histoire »). Ainsi tout personne disant croire à la doctrine chrétienne doit choisir : « le Credo ou le Sermon sur la Montagne ».

« La vraie religion peut exister dans toutes les prétendues sectes et les hérésies, seulement elle ne peut certainement pas exister où elle est jointe à un État utilisant la violence ». Ainsi, on peut comprendre que Pascal « pouvait croire au catholicisme, préférant y croire que de ne croire à rien ». Augustin, Tikhon de Zadonsk, François d'Assise et François de Sales ont contribué à montrer la véritable doctrine du Christ ; mais « ils auraient été encore plus charitables et exemplaires s’ils ne s’étaient pas montrés obéissants à de fausses doctrines. »

Tolstoï et l'espéranto

Tolstoï a fait savoir qu'il était favorable à l'espéranto, langue internationale qu'il disait avoir apprise en deux heures. « Ayant reçu, il y a six ans, une grammaire, un dictionnaire et des articles en espéranto, j'ai pu arriver facilement, au bout de deux petites heures, sinon à l'écrire, du moins à le lire couramment. […] Les sacrifices que fera tout homme de notre monde européen, en consacrant quelque temps à son étude, sont tellement petits, et les résultats qui peuvent en découler tellement immenses, qu'on ne peut se refuser à faire cet essai. »

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Tolstoï et le végétarisme 

Ancien chasseur, Léon Tolstoï adopte un régime végétarien en 1885. Il préconise le « pacifisme végétarien » et prône le respect de la vie sous toutes ses formes même les plus insignifiantes. Il écrit qu'en tuant les animaux « l'homme réprime inutilement en lui-même la plus haute aptitude spirituelle — la sympathie et la pitié envers des créatures vivantes comme lui — et qu'en violant ainsi ses propres sentiments, il devient cruel ». Il considère par conséquent que la consommation de chair animale est « absolument immorale, puisqu'elle implique un acte contraire à la morale : la mise à mort ».

Tolstoï pédagogue 
 
Il voyage et dit que partout, on fait à l’école l’apprentissage de la servitude. Les élèves récitent bêtement les leçons sans les comprendre. Mettre les enfants directement en contact avec la culture, c’est renoncer à cette programmation fastidieuse et stérile qui va du plus simple au plus compliqué. Ce qui intéresse les enfants, ce sont les sujets vivants et compliqués, où tout s’enchevêtre. Tolstoï imagine une foison de lieux culturels, où les enfants apprendraient en fréquentant ces lieux.

Tolstoï anarchiste mystique chrétien 

Tolstoï s'est toujours réclamé de son héritage chrétien et a tardivement formalisé son anarchisme politique à travers l'expression d'une mystique de la liberté tout entière enracinée dans l'exemple christique. Le bien-fondé de l'autorité et de toute forme de pouvoir visant à la limitation de la liberté personnelle est dénoncé par Tolstoï dans de nombreux articles à tonalité résolument anarchiste et motivés par une foi réfléchie dans l'injonction christique du service de l'autre. Le paradigme social dérivé de ladite règle d'or est célébré comme celui d'un monde voué à l'épanouissement de tous dans le respect réciproque et l'exaltation personnelle.

Tolstoï est donc qualifié d'anarchiste, ce qu'il n'a du reste jamais réfuté, faisant simplement remarquer que son anarchisme ne se rapporte qu'à des lois humaines que sa raison et sa conscience n'approuvent pas. « Je suis un individualiste et en tant que tel je crois au libre jeu de la nature psychologique de l’homme. Pour cette raison, les anarchistes se réclament de moi... Mon opposition au pouvoir administratif a été interprétée comme une opposition à tout gouvernement. Mais ce n’est pas vrai. Je m’oppose seulement à la violence et à l’opinion que la force fait le droit ».

La conjonction de ces deux dimensions, mystique et anarchiste fera forte impression sur le jeune Gandhi. Ce dernier entrera en contact avec Tolstoï, une correspondance s'ensuivra, et Gandhi se réclamera toute sa vie de la pensée de Tolstoï.

Tolstoï et le patriotisme 

Dans Le Patriotisme et le Gouvernement, Tolstoï montre combien « le patriotisme est une idée arriérée, inopportune et nuisible… Le patriotisme comme sentiment est un sentiment mauvais et nuisible ; comme doctrine est une doctrine insensée, puisqu’il est clair que, si chaque peuple et chaque État se tiennent pour le meilleur des peuples et des États, ils se trouveront tous dans une erreur grossière et nuisible ». Seuls les Gouvernants, utilisant la sottise facilement hypnotisable des peuples, trouvent « avantageux d’entretenir cette idée qui n’a plus aucun sens et aucune utilité ». Ils y réussissent parce qu’ils possèdent « les moyens les plus puissants pour influencer les hommes ».

D'après Wikipédia