MES LECTURES CLASSIQUES

20 octobre 2020

ANNE, 1536

Voici une très courte nouvelle, écrite il y a longtemps. Elle m'a été inspirée par un personnage célèbre qui me fascine depuis mes 10 ans... Saurez-vous la reconnaître ?

La pluie. Je l’entends et je la sens. Cette chambre est si humide et si froide que toute nouvelle goutte supplémentaire semble imprégner davantage le lieu de cette odeur de champignon et de moisi. Je ne devrais pas me plaindre ; en tant qu’ancienne reine, ils m’ont accordé une cellule spéciale, plutôt confortable par apport à ce qui se fait généralement ici. J’ai un lit de bois, couvert de paille, une table et trois chaises. Mes anciennes dames de compagnies, les plus fidèles, peuvent ainsi s’asseoir lorsqu’elles ont le droit de venir me visiter, m’apportant quelques fleurs ou quelques friandises.

Je pourrais presque oublier le sort funeste qui m’attend si je ne voyais, par l’étroite fenêtre garnie de barreaux l’échafaud sinistre où ma tête sera tranchée… Oh Seigneur !

Ce n’est qu’une estrade de bois qui permet au peuple de bien voir. Ils aiment les cris et les larmes. Ils aiment que l’on punisse les mauvaises gens. Mais ils me verront en paix avec moi-même, en paix avec Dieu, et presque heureuse de quitter ce monde injuste et cruel qui me condamne à tort. Oui heureuse. Car je ne peux plus imaginer vivre sans mon doux mari que j’aime tant et qui s’est laissé abuser par mes ennemis. Il a cependant voulu m’épargner le bûcher et fait dépêcher spécialement pour moi un bourreau sachant manier l’épée de façon à ce que je ne souffre pas. Il subsiste en lui un peu de tendresse. Mon cher époux. Si j’avais pu lui donner le fils qu’il attendait tant, alors peut-être m’aurait-il gardé son amour.

Si je me penche un peu, je peux apercevoir le ciel. Un rayon de soleil vient de briser les nuages et me caresse le visage. Je me souviens des jours heureux et je ne regrette rien. Un corbeau s’est posé sur le rebord. Il me regarde. Il me hait sans doute.

Je suis prête.

 

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19 octobre 2020

*** TOMBOUCTOU - PAUL AUSTER

Entre humour, poésie et philosophie, avec une touche de tendresse. Paul Auster est un génie.

INCIPIT 

Mr Bones savait que Willy n'en avait plus pour longtemps ici-bas. 

LE DEBUT

Mr Bones est un chien ; Willy Christmas est son maître, un doux rêveur, un poète, un vagabond. Tous deux savent que Willy va bientôt mourir. Ce dernier veut retrouver une vieille amie à Baltimore pour lui confier son chien et tous ses écrits, jamais publiés, avant de partir pour Tombouctou. Tombouctou, c'est une boutade ; c'est loin, très loin... comme le paradis. Alors Mr Jones sait qu'après sa mort, Willy ira à Tombouctou...  

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MON AVIS

Publié en 1999.

Mr Bones est totalement humanisé ; on lit tout le récit de son point de vue. Car il pense, comme vous et moi, il comprend l'anglais (et aurait aimé apprendre d'autres langues), mais il ne sait pas lire ni écrire... car on ne lui a pas appris. Mais il a entendu parler d'un chien qui savait taper à la mchine. Et s'il ne peut pas parler, c'est pour un pur et stupide empêchement raison anatomique. 

Il nous relate sa vie avec son maître, depuis qu'il est chiot. Et à travers lui, on a les discours de Willy qui raconte sa vie et se livre à maintes digressions sur le sens de celle-ci, sur les routes que l'on suit (au propre et au figuré). Etre vagabond est un choix. Pas tout à fait, certes, mais c'est le seul état qui pouvait lui convenir, obsédé qu'il était par l'écriture et la poésie, dont il n'a jamais pu vivre. Ses divagations sont parfois délirantes, débordantes d'imagination... Ce n'est pas pour rien qu'il s'appelle Willy Christmas.

Paul Auster aime se mêler à ses personnages d'une façon ou d'une autre. Ici, Willy évoque un ancien compagnon d'université, dont il ne sait plus bien le nom, Anster ou Omster ? C'est un peu comme la silhouette d'Hitchcock dans ses films, Paul Auster nous laisse toujours un petit clin d'oeil dans ses romans. 

Nous avons un petit coup de mou vers le milieu. Willy est parti et Mr Bones erre dans la ville. Le chien raconte alors ses rencontres avec les enfants, puis le petit Chinois, puis la sympathique famille... mais c'est assez factuel, et même si la tendresse est là, on s'ennuie un peu, on a l'impression tout à coup de se retrouver dans un téléfilm pour les enfants... Et puis je ne pensais pas qu'il allait partir si vite, moi, Willy ! C'était un personnage fort ; je voulais le garder jusqu'à la fin. La déception est grande, soudain. Mais on arrive rapidement au dénouement, à la fois tragique et attendu, et en tout cas assez bouleversant. Tombouctou prend tout son sens. J'ai cru un instant être déçue mais en fin de compte, non, pas du tout ! Le roman se tient de bout en bout. Peut-être est-il juste un peu moins tarabiscoté, moins sophistiqué que les autres ; c'est une fable simple, drôle, avec une certaine élégance.

La langue est populaire, sans être vulgaire, car c'est celle de Willy, et donc celle que Mr Bones a apprise. Elle est poétique, profondément imprégnée par tous les détails du quotidien.  

Un joli livre, différent des autres Auster que j'ai lus jusqu'à présent.

MES EXTRAITS FAVORIS

Dès douze ans, à peine au seuil de l'adolescence, il avait formulé la philosophie qui serait sienne toute sa vie : accueillir à bras ouverts les difficultés d'où qu'elles viennent. Plus misérable était la vie, plus proche on se trouvait de la vérité, du noyau rugueux de l'existenc...

***

Parfois on ne peut que s'incliner avec respect. Quelqu'un découvre un truc, auquel personne n'avait jamais pensé, une idée si simple et si parfaite qu'on se demande comment le monde avait jamais pu s'en passer. La valise à roulettes par exemple. Comment cela a-t-il pu nous prendre aussi longtemps ? Pendant trente mille ans, nous avons trimballé nos fardeaux avec nous en suant et en soufflant chaque fois que nous nous déplacions d'un endroit à un autre, et il n'en est jamais résulté que muscles endoloris, dos foutus, épuisement. Je veux dire, c'est pas comme si on n'avait pas eu la roue, pas vrai ? C'est ça qui me sidère. Pourquoi avons-nous dû attendre jusqu'à la fin du XXe siècle que ce bidule voie la lumière du jour ? Au minimum, on pourrait penser que les patins à rouletts auraient inspiré quelqu'un qui aurait fait le rapprochement, trouvé la solution. Mais non. Cinquante ans passent, soixante-quinze ans passent, et les gens se coltinent toujours leurs bagages dans les aéroports et les gares chaque fois qu'ils partent de chez ux pour aller voir la tante Rita à Poughkeepsie.

***

Le grille-pain vitré, camarade ! Ca m'est venu comme une vision il y a deux ou trois nuit, et depuis j'ai la tête remplie de cette idée. Pourquoi ne pas exposer le travail, que je me suis dit, permettre de regarder le pain pendant qu'il passe du blanc au brun doré, de voir de nos yeux la métamorphose ? Quel est l'avantage d'enfermer le pain et de le cacher derrière ce vilain acier inoxydable ? Je parle de verre transparent, avec les filaments orange qui brillent à l'intérieur. Ce serait de toute beauté, une oeuvre d'art dans chaque cuisine, une sculpture lumineuse à contempler tandis qu'on vaque à l'humble tâche de préparer le petit déjeuner afin de prendre des forces pour la journée. Du verre transparent, résistant à  la chaleur. On pourrait le teinter en bleu, le teinter en vert, le teinter dans toute couleur qu'on voudrait et alors, avec l'orange rayonnant à l'intérieur, imagine les combinaisons, pense seulement aux merveilles visuelles qui seraient possibles. Griller du pain deviendrait un acte religieux, une émanation d'un autre monde, une forme de prière ! Seigneur Jésus ! Qu'est-ce que j'aimerais avoir la force d'y travailler maintenant, de me mettre à tracer des plans, de perfectionner l'objet et de voir où ça nous mène. C'est tout ce dont j'ai jamais rêvé, Mr Bones. Rendre le monde meilleur. Apporter un peu de beauté dans les coins ternes et monotones des âmes. On peut faire ça avec un grille-pain, on peut le faire avec un poème, on peut le faire en tendant la main à un inconnu. Peu importe la forme que ça prend. Laisser le monde un peu meilleur qu'on ne l'a trouvé. C'est ce qu'un homme peut faire de mieux. 

***   

La vérité, mon ami, c'est que les chiens sont capables de lire. Sinon pourquoi afficherait-on ces avis aux portes des bureaux de poste ? CHIENS NON ADMIS A L'EXCEPTION DES CHIENS D'AVEUGLES. Tu comprends ce que je veux dire ? L'homme au chien ne voit pas, comment pourrait-il lire l'avis ? Et si lui ne peut pas le lire, qui reste-t-il ? C'est ça qu'ils font dans ces écoles spéciales. Simplement on ne nous le dit pas. Ca reste un secret, et au jour d'aujourd'hui c'est un des trois ou quatre secrets les mieux gardés d'Amérique. Pour une bonne raison. Si ça s'ébruitait, pense un peu à ce qui arriverait. Les chiens, aussi intelligents que les hommes ? Quel blasphème ! Il y aurait des émeutes dans les rues, on bouterait le feu à la Maison Blanche, la pagaille régnerait. Dans les trois mois, les chiens réclameraient leur indépendance. Des délégations se réuniraient, des négociations seraient entreprises, et à la fin on réglerait ça en abandonnant le Nebraska, le Dakota du Sud et la moitié du Kansas. On en expulserait les populations humaines pour laisser la place aux chiens, et dès lors le pays serait divisé en deux. Les Etats-Unis des Gens et la République indépendante des Chiens. Doux Jésus, ce que j'aimerais voir ça ! J'irais m'y installer et je travaillerais pour toi, Mr Bones ! J'irais chercher tes pantoufles, j'allumerais ta pipe. Je te ferais élire premier ministre.

 

 

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15 octobre 2020

*** LA FIN DE L'ETERNITE - ISAAC ASIMOV

J'ai adoré ! Je m'étais éloignée de la science-fiction car je ne trouvais plus aucun bouquin satisfaisant, alors que c'était si simple : reprendre les bons vieux écrivains d'antan !

INCIPIT 

Andrew Harlan entra dans la cabine. Elle avait une forme rigoureusement circulaire et elle s'encastrait parfaitement dans un puits vertical composé de baguettes largement espacées qui luisaient dans un invisible brouillard à six pieds au-dessus de la tête d'Harlan. 

LE DEBUT 

Il y a désormais sur Terre le Temps, qui se déroule normalement, et l'Eternité, une sorte de brigade spéciale qui veille au bon fonctionnement du Temps : les Observateurs notent les incidences des actions de chacun, et si l'on sait que tel ou tel comportement peut provoquer une guerre d'ici à quelques années, par exemple, un Technicien part dans le Temps, à la période voulue, pour procéder à des rectifications. Ainsi les humains peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Même si on applique le principe "en sacrifier un pour en sauver mille". Avant ce système, c'était l'Histoire Primitive (la nôtre !) où tout était figé, et qui n'est donc d'aucune utilité, à part pour quelques curieux excentriques. Les Eternels pratiquent le langage "intertemporel" pour se comprendre au fil des siècles. Harlan est un Technicien, qui vient de terminer sa formation ; monacale ; car il ne faut montrer aucune émotion (qui pourrait influer sur les opérations) et ne pas avoir de famille (qui provoque des émotions). C'est un sacerdoce, dans lequel on entre à quinze ans, et qui exige une solide formation. Et puis il y a cette rencontre d'Harlan avec Noÿs Lambent...

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MON AVIS 

Publié en 1955.

J'ai été très vite embarquée dans ce voyage dans le temps ; une de mes thématiques préférées en science-fiction, souvent casse-g... car extrêmement compliqué à faire tenir debout. Si je peux pas m'opposer, n'y connaissant rien, à la technologie qui y mène, la logique temporelle, elle, on peut toujours la mettre en doute... il y a toujours un petit truc qui ne va pas. J'adore trouver les failles et j'en trouve souvent ! Mais il est fort, Asimov, il est très fort...

Le style est simple et les explications claires. On comprend tout, même si on n'est pas scientifique, et on a envie de savoir et d'avoir des réponses à toutes les questions que l'on se pose au cours du récit. "Il ne va jamais y arriver" se dit-on. Et bien si, Asimov aura réponse à tout, croyez-moi. 

La vie d'Eternel est une une vie de moine ? Non, pas totalement. Il est déconseillé d'avoir des liaisons puisque l'émotion pourrait fausser la neutralité des Observateurs et des Techniciens. Mais les sens sont exigeants et des relations sont possibles avec des Temporelles mais... sous autorisation. Un comité examine les profils pour vérifier que les deux personnes ne risquent pas de s'engager dans un rapport longue durée qui viendrait perturber tout le système.

Les Eternels connaissent tout de chaque époque, la langue, la culture, les vêtements, pour ne pas interférer lorsqu'ils se rendent à telle ou telle époque. Vu l'immensité du sujet, j'ose espérer qu'il y a des "spécialisations", sinon... waouh, quel boulot ! 

Certains éprouvent un choc lorsqu'ils découvrent que l'espace-temps dont ils ont été retirés, où ils sont nés, a été modifié et... qu'ils n'existent plus là-bas, ni eux, ni leurs familles. Malgré tous les garde-fous du système, il n'est pas toujours aisé d'être à la fois un humain, normalement constitué, et de renoncer au passé.

Ne pas confondre Eternel et immortel. L'Eternité est un couloir spatio-temporel mais les gens qui y travaillent vieillissent et meurent. Les peuples du Temps ont inventé des légendes : si on a une liaison avec un(e) Eternel(le), on deviendra immortel(le). Légende !!! 

On notera qu'il y a peu de femme chez les Eternels. Sont-ils machos ? Après tout pourquoi pas ? A l'époque d'Asimov, on en était encore à la femme au foyer et la croyance que la gent féminine n'était qu'Emotion. Mais - on ne le devine pas - l'arrivée de Noÿs dans l'histoire est un bel indice. A force de tout contrôler, que devindront les femmes ? Juste des reproductrices. J'avais du mal à comprendre et à accepter le concept... Mais Noÿs va tout nous expliquer à la fin. 

D'ailleurs, dès qu'elle arrive dans l'histoire, elle pose une question essentielle : n'est-ce pas à la société de résoudre ses probles problèmes ? La réponse des Eternels est non, mille fois non, car elle ne le fait pas de façon "satisfaisante". Mais qui décide de ce qui est satisfaisant ou pas ? Qui décide de ce qui est bien et de ce qui est mal ? La vieille morale chrétienne ? Qui a été inculquée aux machines et donc à leurs algorithmes. Eliminer une famine ou une guerre, c'est bien... mais de toutes façons, d'autres naîtront fatalement. Ce point aussi me laissait perplexe, insatisfaite. Je sentais que quelque chose n'allait pas. Mais Asimov a les réponses. 

En ce qui concerne le fameux paradoxe du voyage dans le temps : rencontrer son grand-père et le tuer sans savoir qui sait, et donc... s'éliminer soi-même ; ou bien se rencontrer soi-même... Mais, l'auteur, par la voix de ses Techniciens, déclare que finalement ça n'a pas d'importance, ce sont les aléas de leur politique, que l'indicence d'une seule personne qui disparaît ou pas, n'a pas de conséquence sur le reste. Ce soi-disant paradoxe est une théorie imbécile que l'on trouvait dans les livres d'évasion des Temps primitifs ! J'adore l'ironie ! Cela dit on entre quand même un peu en contradiction avec ce qu'on nous prône au début, qui ressemble à la théorie du papillon, dont un frémissement d'aile peut changer la face du monde. Pas tout à fait clair, sur ce point, monsieur Asimov. 

Je me suis aussi demandé pourquoi ils n'allaient pas dans l'Histoire primitive pour la corriger. Mais peut-être ont-ils peur que cela ne remette en cause leur propre existence (et je n'étais pas loin de la réponse...). Mais on nous explique "qu'avant", le temps est figé, les personnes ont existé dans un seul espace-temps, on ne peut plus y toucher. Il n'y a eu qu'un Christophe Colomb. Mais dans le Temps tel qu'il est désormais, tout peut fluctuer, aucune personne n'est là pour toujours, elle peut à tout moment être balayée par les modifications de ces messieurs. 

Quid des extraterrestres ? On n'en entend guère parler, ce qui est rare dans les romans de SF. Hé hé... réponse à la fin du livre. Quand je vous le dis : il est très fort, Asimov !

Le Temps est le sujet du roman, vous l'aurez compris. Aussi, nos petites expressions pratiques (Mon Dieu !) sont remplacées par des références au dieu de l'époque, le Temps : grand Temps ! au nom du Temps ! par le Temps ! père Temps ! etc. Amusant.

MES EXTRAITS FAVORIS 

- Jusqu'où êtes-vous allé ? 

- Je n'ai jamais été aussi loin qu'aujourd'hui. Le docteur Twissell est allé au 50.000e siècle. 

- Grand Temps ! murmura Cooper. 

- Et cela n'est rien. Certains Eternels ont dépassé l50.000e siècle.

- A quoi cela ressemble-t-il ?

- A rien du tout, dit Harlan d'un air morne. Des formes de vie multiples, mais aucune n'est humaine. L'homme a disparu.

***   

Le 482e siècle était un des nombreux siècles dans lesquels la fortune n'était pas également répartie. Les Sociologues désignaient ce phénomène par une équation (qu'Harlan avait eue sous les yeux, mais qu'il ne comprenait pas très bien). Elle permettait, pour tout siècle donné, d'établir trois relations, et pour ce 482e siècle, ces relations étaient proches de la limite de sécurité. Les Sociologues hochaient la tête à ce sujet et Harlan avait entendu l'un d'eux dire un jour que toute nouvelle détérioration due à de nouveaux Changements de Réalité rendrait nécessaire "une Observation minutieuse". Il y avait cependant une chose qui limitait le côté défavorable que pouvait présenter la résolution de cette équation sur la répartition des richesses. C'était l'existence d'une société oisive et par là le développement d'un mode de vie non dénué d'attraits qui, et ce n'était pas le moindre de ses avantages, favorisait la culture et les arts. Tant qu'à l'autre bout de l'échelle sociale les conditions de vie n'étaient pas trop misérables, tant que les classes oisives ne négligeaient pas entièrement leurs responsabilités pour mieux jouir de leurs privilèges, tant que la culture ne sombrait pas dans des forms visiblement trop décadentes, les Eternels avaient toujours tendance à ne pas tenir compte de l'écart existant entre l'équation idéale et la répartition réelle des richesses et à chercher d'autres signes, moins spectaculairs, de déséquilibre. 

*** 

Il avait tripoté un mécanisme durant quelques brèves minutes enlevées au 223e siècle et il en résulta qu'un jeune homme ne put arriver à temps à une conférence sur la mécanique à laquelle il avait eu l'intention d'assister. Par voie de conséquence, il ne se spécialisa pas dans l'étude du rayonnement solaire et l'exploitation d'un procédé extrêmement simple fut retardé d'une dizaine d'années - qui constituèrent une période critique. Ce qui fait que, chose assez curieuse, une guerre qui, dans la précédente Réalité, avait éclaté au 224e siècle fut tout simplement annulée.

***

Le petit container resta où il l'avait placé. Il ne joua pas un rôle immédiat dans l'Histoire du monde. Une main d'homme, plusieurs heures après, chercha à l'atteindre mais ne le trouva pas. On finit par le découvrir un demi-heure plus tard mais dans l'intervalle, un champ de force avait cessé d'exister et un homme avait perdu le contrôle de lui-même. Une décision qui n'aurait pas été prise dans la Réalité précédente le fut maintenant dans un mouvement de colère. Une réunion n'eut pas lieu ; un homme qui aurait dû mourir vécut un an de plus et les circonstances de sa mort ne furent pas les mêmes ; un autre qui aurait vécu mourut quelque temps plus tôt. Les répercussions s'étendirent plus loin par vagues successivs, atteignant leur maximum au 2481e siècle, c'est-à-dire vingt-cinq siècles après l'Intervention. L'intensité du Changement de Réalité déclina ensuite. Les Théoriciens établirent qu'à aucun moment dans la suite infinie des siècles il ne deviendrait égal à zéro, mais cinquante siècles après l'Intervention, il était devenu trop petit pour être détecté par l'ordinateur le plus perfectionné... 

*** 

Peut-être qu'en toute honnêteté, en toute sincérité, nous avons empêché l'évolution de l'Humanité parce que nous ne désirons pas rencontrer des surhommes... 

*** 

Au-delà se trouvent les Siècles Cachés ! Pourquoi sont-ils cachés ? Parce que l'homme évolué ne désire pas traiter avec nous et nous interdit son temps ?

*** 

La paléontologi n'est pas une des sciences qui intéressent les Eternels, mais elle intéressait les Primitifs tardifs, aussi l'ai-je étudié un peu moi-même. Je connais au moins cela : les espèces évoluent seulement pour faire fac aux pressions de nouveaux milieux. Dans un milieu stable, une espèce peut rester inchangée pendant des millions de siècles. L'homme primitif évoluait rapidement parce que son milieu était dur et changeant. Mais une fois que l'Humanité a appris à créer son propre milieu, elle en a créé un d'agréable et de stable et c'est pourquoi tout naturellement elle a cessé d'évoluer. 

*** 

En balayant les désastres de la Réalité, dit Noÿs, l'Eternité supprime aussi les triomphes. C'est en faisant fac aux grandes épreuves qu l'Humanité peut avec le plus grand succès s'élever à de grandes hauteurs. Du danger et de l'insécurité permanente vient la force qui pousse l'Humanité à de nouvelles et toujours plus difficiles conquêts. Pouvez-vous comprendre cla ? Pouvez-vous comprendre qu'en évitant les chuts et les misères qui assaillent l'Humanité, l'Eternité empêche les hommes de trouver leurs propres solutions, meilleures quoique amères, les vraies solutions qui viennent des difficultés surmontées et non de la dérobade devant l'obstacle.

      

 

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08 octobre 2020

*** CLAUDINE A L'ECOLE - WILLY ET COLETTE

Quelle gamine désopilante !

INCIPIT 

Je m'appelle Claudine, j'habite à Montigny ; j'y suis née en 1884 ; probablement je n'y mourrai jamais. 

LE DEBUT 

Claudine a quinze ans. Orpheline de mère, elle vit avec son père, scientifique passionné de limaces, qui n'a guère de temps à lui consacrer. C'est pour cette raison que Claudine se retrouve à l'école publique, avec des filles de paysans et d'ouvriers, alors que dans son milieu, les enfants sont placés dans des institutions plus prestigieuses. Mais Claudine, la petite rebelle, curieuse, non conformiste, trouve ça très bien comme ça... 

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MON AVIS

C'est le premier des 4 "Claudine", paru en 1911. Cette série, qu'elle a écrite avec son mari Willy (ou pas ; selon certains, il n'a mis que son nom sur les textes de sa femme...) serait semi-autobiographique. On ne sait pas grand-chose de sa jeunesse pourtant, à part son amour pour sa mère, Sido (or Claudine est orpheline de mère), et le fait qu'elle a grandi en province. En tout état de cause, si ce sont de vrais souvenirs, Colette était un sacrée gamine !

La personnalité de la jeune fille s'affiche dès l'incipit : "je n'y mourrai jamais" ; Claudine sait déjà que malgré l'amour qu'elle a pour sa région, elle ne restera pas là, elle a soif de découvertes, même si elle adore son village et la nature, comme elle l'affirme. De temps en temps, en effet, un petit paragraphe sur ces chers bois, sur sa chère campagne, s'intercale soudain dans son récit, presque incongru... Elle ne nous convainc pas totalement. On dirait que ces passages sont là pour nous dire : "Au fait... je ne suis pas seulement une petite coquine ; moi j'aime la nature et la tranquillité !"

Nous avons, tout au long du roman, une évocation constante des amours saphiques. Le livre a d'ailleurs fait scandale à l'époque. Claudine est amoureuse de son institutrice, Aimée Lanthenay, qui lui préfère la directrice de l'école. Au début, on n'est pas bien sûr, on se dit qu'il doit s'agir d'amitié... mais ensuite, non, il n'y a aucune doute possible ; les descriptions sont décomplexées, bien que jamais scabreuses. Car Claudine-Colette aime surtout plaisanter de tout ! 

Elle est d'ailleurs plus préoccupée par les amours des instituteurs et institutrices que par ses cours. Elle espionne tout le monde, se moque, révèle les secrets. La petite Luce, jeune soeur d'Aimée, est amoureuse de Claudine, qui la rejette en la taquinant. On se prend à croire qu'il n'y a d'amours que lesbiennes. Mais non, son amie Marie s'exalte quand elle voit un garçon, et le médecin du village fait des plaisanteries et des gestes coquins envers Claudine, et les jeunes filles en général. On ne peut pas dire que le village soit sage et tranquille. Il l'est sûrement, vu de loin, mais Claudine, avec un humour joyeux, dévoile tous les petits vices de chacun !

Son amie Anaïs m'a beaucoup amusée ; elle mange tout et n'importe quoi : crayons, gomme, fusains, papier buvard, bourgeons de tilleul... et Claudine essaie, bien sûr, tellement curieuse de tout. On notera aussi son père, aux abonnés absents ; scientifique spécialisé dans l'étude des limaces (malocologie), il adore sa fille mais n'a pas le temps de s'occuper d'elle, il la laisse faire tout ce qu'elle veut, en toute insouciance. Sans doute, cependant, lui inculque-t-il quelques principes élémentaires car la jeune fille connaît la politesse, le respect, la bienséance... c'est juste qu'elle adore la transgression.

C'est très drôle et c'est tellement bien écrit ! La langue est belle et riche, ponctuée de petits mots et expressions "locaux" qui la rendent très vivante. Et cet humour, cet humour... Ce roman est un bonheur à lire. 

MES EXTRAITS FAVORIS   

Elève rebelle et insolente 

- Claudine, au tableau. Extrayez la racine carrée de deux millions soixante-treize mille six cent vingt.

Je professe une insurmontable horreur pour ces petites choses qu'il faut extraire. Et puis, Mlle Sergent n'étant pas là, je me décide brusquement à jouer un tour à mon ex-amie ; tu l'as voulu, lâcheuse ! Arborons l'étendard de la révolte ! Devant le tableau noir, je fais doucement : "Non", en secouant la tête.

- Comment, non ?

- Non ! Je ne veux pas extraire de racines aujourd'hui. Ca ne me dit pas.

- Claudine, vous devenez folle ? 

- Je ne sais pas,  Mademoiselle. Mais je sens que je tomberai malad si j'extrais cette racine ou toute autre analogue.

- Voulez-vous une punition, Claudine ?

- Je veux bien n'importe quoi, mais pas de racines. Ce n'est pas par désobéissance ; c'est parce que je ne peux pas extraire de racines. Je regrette beaucoup je vous assure. 

La classe trépigne de joie ; Mlle Aimé s'impatiente et rage :

- Enfin, m'obéirez-vous ? Je ferai mon rapport à Mlle Sergent et nous verrons.

- Je vous répète que je suis au désespoir.

Intérieurement, je lui crie : "Mauvaise petite rosse, je n'ai pas d'égards à montrer pour toi, et je te causerai plutôt tous les embêtements possibles"

Elle descend les deux marches du bureau et s'avance sur moi, dans le vague espoir de m'intimider. Je m'empêche de rire à grand-peine, et je garde mon air respectueusement désolé... Cette toute petite ! Elle me vient au menton, ma parole ! La classe s'amuse follement ; Anaïs mange un crayon bois et mine, à grandes bouchées.

- Mademoiselle Claudine, obéirez-vous, oui ou non ?

Avec une douceur pointue, je recommence ; elle est tout près de moi, et je baisse un peu le ton :

- Encore une fois, Mademoiselle, faîtes-moi ce que vous voudrez, donnez-moi des fractions à réduire au même dénominateur, des triangles semblables à construire... des fissures à constater*... tout, quoi, tout : mais pas ça, oh ! non, pas de racines carrées.

* L'histoire des fissures est en rapport avec la relation qui unit Mlle Sergent et Mlle Lanthenay... seule cette dernière peut comprendre l'allusion, très grivoise... et Claudine sait qu'elle va comprendre et renoncer à toute punition de peur qu'elle ne parle.

Les institutrices amoureuses

La classe est bien dressée maintenant. Toutes les gosses, jusqu'à la troisième division incluse, savent qu'il ne faut jamais pénétrer pendant la récréation dans une classe où les institutrices se sont enfermées. Dame, l'éducation ne s'est pas faite en un jour ! On est entré plus de cinquante fois, l'une, l'autre, dans la classe où se cachait le tendre couple, mais on les trouvait si tendrement enlacées, ou si absorbées dans leur chuchotement, ou bien Mlle Sergent tenant sur ses genoux sa petite Aimée avec tant d'abandon, que les plus bêtes n restaient interdites et se sauvaient sur un "Qu'est-ce que vous voulez encore ?" de la Rousse, épouvantées par le froncement féroce de ses sourcils touffus. Moi comme les autres j'ai fait irruption souvent, et même sans intention, quelquefois : les premières fois, quand c'était moi, et qu'elles se trouvaient par trop rapprochées, on se levait vivement, ou bien l'une feignait de retordre le chignon de l'autre - puis elles ont fini par ne plus se gêner pour moi. 

La nature aimée

Ah ! les bois, les chers bois de Montigny ! A cette heure-ci, je le sais bien, comme ils bourdonnent ! Les guêpes et les mouchs qui pompent dans les fleurs des tilleuls et des sureaux font vibrer toute la forêt comme un orgue ; et les oiseaux ne chantent pas, car à midi ils se tiennent debout sur les branches, cherchent l'ombre, lissent leurs plumes et regardent le sous-bois avec des yeux mobiles et brillants. Je serais couchée, au bord de la Sapinière d'où l'on voit toute la ville, en bas au-dessous de soi, avec le vent chaud sur ma figure, à moitié morte d'aise et de paresse. 

Un père absent 

 Papa, averti de la part glorieuse que je prendrai à l'inauguration des écoles, a froncé son nez bourbon pour demander : 

- Mille dieux ! va-t-il falloir que je me montre là-bas ? 

- Pas du tout, papa, tu restes dans l'ombre ! 

- Alors, parfait, je n'ai pas à m'occuper de toi ?

- Bien sûr que non, papa, ne change pas tes habitudes.

     

 

 

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05 octobre 2020

*** VENT D'EST, VENT D'OUEST - PEARL BUCK

Instructif et drôle.

INCIPIT 

Je puis vous raconter ces choses, à vous, ma soeur. 

RESUME

Début du XXe siècle. Les déboires d'une jeune Chinoise mariée à un compatriote, qui a vécu en Occident et en a rapporté quelques coutumes très étonnantes, et ses relations avec sa nouvelle belle-soeur, la femme de son frère, une Américaine !

MON AVIS

Roman écrit en 1930. On peut supposer que l'action se situe au début du XXe siècle. Il y est d'ailleurs fait mention de la "révolution chinoise" et il s'agit donc vraisemblablement de celle de 1911 qui met fin à l'Empire et instaure la république, également parfois citée. Le pays est bousculé entre les traditions et la modernité, et c'est tout l'enjeu de ce roman, très prenant, et souvent amusant : la narratrice décrit les "Barbares" (les Occidentaux) avec une grande naïveté. Une naïveté qui fait cependant écho en nous à nos propres opinions, hier comme aujourd'hui, face à d'autres cultures.

Dans la première partie, la jeune narratrice nous raconte son mariage, d'abord malheureux, arrangé par ses parents, comme le veut la tradition, avec un Chinois qui a fait ses études en Occident. Il en a rapporté d'étranges coutumes, parle d'égalité entre hommes et femmes, ce qui effraie la jeune femme, ne veut pas consommer le mariage tant qu'elle ne sera pas prête (il la trouve donc si laide ?)... et veut qu'elle débande ses pieds ! Petit à petit, avec beaucoup de douceur et de respect, il lui apprend à apprécier la culture "barbare" et à être moins raide sur ses positions. Mais une nouvelle épreuve attend notre héroïne, son propre frère refuse l'épouse que ses parents lui destinent depuis l'enfance pour épouser... une Américaine. C'est alors une deuxième partie qui commence, plus douloureuse, car la jeune étrangère est violemment rejetée par la famille (elle est si mal élevée...), et moquée par les concubines et les servantes (elle est si laide). Les mots sont durs, mais bienvenus : il s'agit d'une "blanche", rejetée par une communauté, qui ne parle même pas la même langue ; cela nous paraît cruel, mais imaginons l'inverse et nous rendons compte aussitôt de la détresse que doivent éprouver, toujours aujourd'hui, les étrangers de couleur qui sont encore si mal acceptés ici !  

Ce roman est attendrissant. La fraîcheur de la narratrice, persuadée que seule la Chine était civilisée et qu'elle apportait son savoir au reste du monde, va de surprise en surprise. Mais le roman, au-delà de son humour, nous montre à quel point ce fut un choc pour la Chine de voir débarquer ces étrangers qui semblaient, en outre, si désireux de leur prendre leurs terres. Il raille par la même occasion nos propres préjugés...

On y lit aussi tous les détails (ou presque) sur la terrible tradition des pieds bandés. Vous pouvez lire à ce sujet l'article du même nom sur Wikipédia. 

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MES EXTRAITS FAVORIS

La jeune fille parfaite en Chine au tout début du XXe siècle

Durant les dix-sept années de ta vie, j'ai eu en vue cette heure de ton mariage. En faisant ton éducation, j'ai songé à deux personnes : la mère de ton mari et ton mari lui-même. C'est pour sa mère que je t'ai appris à préparer et à présenter le thé à une personne âgée, à te tenir devant elle comme il sied, et à écouter en silenc ses paroles, soit de louange, soit de blâme. En tout cas, je t'ai dressée à te soumettre, de même qu'une fleur subit le soleil et la pluie. C'est pour ton mari que je t'ai initiée à la manière d'orner ta personne, de t'adresser à lui, sans mot dire, par l'éloquence des yeux et de l'expression, et à... mais ces choses tu les comprendras quand l'heure viendra et que tu seras avec lui. Donc te voilà bien instruite en tout ce qui concerne les devoirs d'une dame de condition. Tu t'entends à préparer les friandises et les mets délicats de façon à exciter l'appétit de ton mari et à attirer ses pensées sur ta valeur. Ne cesse jamais de le séduire par ton ingéniosité à varier les plats. Les usages et l'étiquette, dans la vie aristocratique - comment tu dois te présenter, puis te retirer, devant tes supérieurs, comment tu dois parler à tes inférieurs, entrer dans ta chaise à porteurs, et saluer en public la mère de ton mari -, toutes ces manières d'agir, tu les connais. Le maintien d'une hôtesse, la subtilité des sourires, l'art d'orner tes cheveux avec des bijoux et des fleurs, de farder tes lèvres, tes ongles, de te parfumer ; l'astuce des souliers sur tes petits pieds. Ah tes pauvres pieds, que de larmes ils ont coûtées ! Mais je n'en connais pas d'autres aussi menus dans ta génération. Les miens, à ton âge, ne l'étaient guère plus. [...] On t'a appris à jouer de l'ancienne harpe, que nos femmes ont fait résonner pendant plusieurs générations pour la joie de leurs seigneurs. Tes doigts sont habiles, et tes ongles longs. On t'a enseigné les vers les plus fameux de nos poètes anciens et tu les chantes agréablement, accompagnée de ta harpe. Je ne vois pas comment ta belle-mère elle-même pourraiat trouver une lacune dans mon oeuvre. A moins que tu n'enfantes pas de fils !

La nostalgie

Le crépuscule touchait à sa fin et, près de moi, les chrysanthèmes étaient lourds de promesses. Je sentais si chaudement, au-dedans de mon coeur, l'amour de ma maison, que je posai la main sur la sculpture du panneau de la port ; je l'aimais elle aussi, je m'en souviens, je me sentais à l'abri, là où mon enfance s'était écoulé si doucement qu'elle passa sans que je ne m'en sois doutée. Tout m'était si cher : l'obscurité tombant sur les toits recourbés, les chandelles qui commençaient à luire dans les chambrs, l'odeur épicée de la nourriture, les voix des enfants, et le son assourdi de leurs chaussons d'étoffe sur les carreaux. 

Les "Barbares"

La nouvelle maison ne ressemble à rien de ce que j'aie jamais vu. Il n'y a pas de cours. Une seule entrée minuscule, carrée, sur laquelle s'ouvrent les autres pièces et d'où monte un escalier rapide. La première fois que j'en ai escaladé les degrés, j'ai eu peur de redescendre, à cause de sa raideur à laquelle mes pieds ne sont pas accoutumés. Je m'assis donc, me laissant glisser marche par marche, cramponnée à la rampe de bois. Je m'aperçus ensuite qu'un peu de peinture avait déteint sur ma veste et me dépêchai de changer, craignant que mon mari ne m'interrogeât et ne rît de ma frayeur. Il rit vite et brusquement, avec grand bruit. Je redoute son rire. Quant à la disposition des meubles, je ne sais comment les placer dans une semblable maison. On ne peut rien y mettre. J'avais apporté en dot, de chez ma mère, une table et des sièges massifs en bois de teck, et un lit aussi large que la couche nuptiale de ma mère. Mon mari plaça la table dans une pièce secondaire qu'il appelle "salle à manger" et le grand lit que je croyais destiné  à voir naître des fils, ne peut même pas entrer dans l'une des petites chambres du haut. 

***

Mais cette hideuse maison occidentale ! Comment pourrai-je jamais m'y sentir chez moi ? Les fenêtres ont de larges panneaux de verre transparent, au lieu de treillis sculptés et du papier de riz opaque. La lumière crue luit sur les murs blancs et saisit chaque grain de poussière sur les meubles ; je ne suis pas habituée à cet éclat impitoyable. 

***

J'ignorais qu'il y eût des peuples anciens en dehors de nous, je veux dire des peuples civilisés. Mais il semble que les étrangers aient aussi leur histoire et leur culture. Ils ne sont donc pas absolument barbares.

***

- Je croyais qu'ils venaient dans notre pays pour y apprendre la civilisation. Ma mère me l'a dit.

- Elle se trompait. Je m'imagine qu'ils viennent au contraire avec l'intention de nous l'enseigner. Ils trouveraient, il est vrai, beaucoup de choses ici dont ils pourraient profiter, mais ils ne s'en doutent pas plus que vous ne vous figurez ce que nous avons à apprendre d'eux.

***

La porte s'ouvrit brusquement de l'intérieur et un grand diable d'étranger se tint devant nous, avec un sourire à travers toute sa laide figure. Je reconnus que c'était un homme à ce qu'il portait des vêtements semblables à ceux de mon mari. Mais, à ma grande horreur, au lieu d'avoir des cheveux humains noirs et plats, comme ceux de tout le monde, son crâne était recouvert d'une laine rouge et mousseuse. Ses yeux ressemblaient à des cailloux lavés par la mer, et son nez s'élevait en montagne au milieu de son visage. Oh ! C'était un être affreux à voir. [...] Je devinai tout de suite que ce devait être la femme étrangère. Du moins à la place du pantalon, elle portait une longue robe de cotonnade serrée au milieu du corps par un galon plat. Ses cheveux paraissaient moins laids que ceux de son mari, car ils étaient unis et lisses, bien que d'une fâcheuse couleur jaune. Elle aussi avait un très grand nez, mais droit, et de grandes mains avec des ongles courts et carrés. Je regardai ses pieds, ils étaient de la longueur d'un fléau à battre le riz.

La modernité

Lorsqu'on érigea dans les rues de notre antique et belle cité de hauts poteaux garnis de fil de fer, comme un arbre porterait des toiles d'araignée, ma mère s'était élevée contre cette profanation :

- Nos ancêtres se contentaient bien du pinceau et du bloc d'encr, et nous, leurs descendants indignes, qu'avons-nous donc à dire de plus important que leurs augustes paroles, pour nécessiter une telle hâte ? s'était-elle écriée dans son indignation. Et lorsqu'elle apprit que les mots voyageaient même sous la mer, elle demanda : 

- Et qu'avons-nous donc à communiquer à ces barbares ? Les dieux dans leur sagesse ont mis la mer entre nous, pour nous éloigner d'eux. Il est impie de réunir ce que les dieux dans leur sagesse ont séparé.

Racisme ordinaire...

Je ne trouvais chez toutes [concubines et servantes] qu'une curiosité ignorante, effrontée. La grosse concubine dit, en mangeant bruyamment un gâteau huileux et en faisant claquer ses lèvres :

- Quand on a l'air ridicule à ce point, et si peu humain, il faut bien s'atttendre à ce qu'on vous regarde et à ce qu'on se moque de vous !

- Cependant, elle est humaine et a les mêmes sentiments que nous, répondis-je aussi sévèrement que possible.

Le débandage des pieds 

- Nous supporterons cela ensemble, Kwei-Lan, me disait-il. C'est cruel de vous voir tant souffrir. Tâchez de penser qu'il ne s'agit pas seulement de nous, mais des autres : une protestation contre une vieille et mauvaise chose.

- Non, sanglotai-je, je ne le fais que pour vous ; je veux être une femme moderne pour vous?

Il rit et son visage s'éclaira un peu, comme lorsqu'il avait parlé à cette autre femme. Ce fut la récompense de mes souffrances. Par la suite, tout me parut moins dur. Et vraiment, à mesure que la chair s vivifiait, je connus une aisance nouvelle. J'étais jeune et mes pieds étaient encore sains. Souvent, chez les femmes âgées, les pieds bandés se mortifient et tombent même, parfois. Mais les miens n'étaient qu'engourdis.

Rites funéraires

Nous avons parfumé son corps avec de l'huile de fleurs d'acanth. Nous l'avons enveloppée dans d'interminables gazes de soie jaune. Nous l'avons mise dans l'un des deux grands cercueils, faits chacun du tronc d'un immense camphrier, et préparés pour elle et pour mon père, à la mort de mes grands-parents, il y a bien des années. Sur ses paupières closes, on a posé les pierres de jade sacrées. A présent le grand cercueil est scellé. Nous avons fait venir le géomancien, pour le consulter et connaître le jour prescrit pour les funérailles. Il a examiné le livre des étoiles et il s'est prononcé pour le sixième jour de la sixième lune de la nouvelle année. Nous avons donc appelé les prêtres ; ils sont venus revêtus des robes jaunes et écarlates de leur ministère. Accompagnés de la triste musique des flûtes, nous l'avons conduite au temple, en procession solennelle, pour y attendre le jour de l'inhumation. 

 

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04 octobre 2020

*** THERESE RAQUIN - EMILE ZOLA

Je sors de la saga des Rougon-Macquart, que j'ai terminée, pour attaquer tous les autres Zola.

INCIPIT

Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu'on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue  Mazarine à la rue de la Seine.

LE DEBUT

Thérèse Raquin, née en Algérie d'un militaire français et d'une mère algérienne, qui meurt peu de temps après sa naissance, est confiée à sa tante, Madame Raquin. Celle-ci a un fils, Camille, fragile et souvent malade. Les deux enfants grandissent ensemble et Thérèse doit souvent, par solidarité, prendre les mêmes traitements que son cousin. Quand elle atteint ses 21 ans, elle épouse Camille et le trio part s'installer à Paris. Camille trouve un emploi dans la fonction publique et les deux femmes ouvrent une mercerie dans une rue assez misérable. Le mariage est morne ; Thérèse souffre de l'absence de désir de son mari, peu intéressé par le sexe. Puis un jour surgit Laurent, un ancien ami de Camille, qu'il amène à la maison. Naît une passion charnelle adultérine. Les deux amants ne peuvent plus vivre l'un sans l'autre... le mari gêne...

MON AVIS

C'est le troisième roman de Zola, publié en 1867. On y trouve tout ce qui fera le réalisme dépeint avec tant de précision dans les Rougon-Macquart,un réalisme sans concession, de longues descriptions, notamment des cadavres de la morgue, saisissants, si je puis me permettre ce qualificatif !. Mais les personnages semblent beaucoup plus tourmentés que ne le seront les prochains, qui assument assez bien leurs faiblesses, les cachent, faisant d'eux des êtres plus complexes et plus ambigus que ne le sont Thérèse et Laurent.

J'adore ce roman. trouble, cruel, effrayant, mais si bien analysé. Quelque part, on ne peut en vouloir aux deux protagonistes ; ils ne sont pas spécialement futés, ils n'ont pas reçu beaucoup d'éducation (rappelant d'ailleurs les personnages "misérables" d'autres romans -  L'assommoir, Germinal ou encore Nana - en opposition aux riches bourgeois, plus sournois, mieux armés pour anticiper les conséquences de leurs actes). Ils réagissent surtout par leurs instincts, leurs émotions primales. La religion, la société, leur a néanmoins appris le remords, la culpabilité ; ce ne sont pas des monstres sans âme, mais des êtres humains ballottés par la vie. 

Quasiment tout se passe dans une petite rue, lugubre, sombre, humide, sale, poisseuse, sombre... Elle imprègne le roman, reflet de la misère, reflet des bas-fonds de la ville, en correspondance avec les tourments des deux personnages.

Nous sommes entre film d'horreur et fantastique : le fantôme de Camille hante Thérèse et Laurent et les poursuivra jusqu'à la mort. L'écrivain précise bien qu'il s'agit d'hallucination, de leur imagination délirante, de leur folie, qui leur fait voir le cadavre partout, mais l'impression est forte, et on a parfois peur nous aussi ! 

Zola se livre à une description précise, longue et détaillée de la Morgue et des morts... assez saisissante, si je puis me permettre ce terme ! On y apprend (moi en tout cas) qu'à cette époque, les cadavres non identifiés étaient à la vue des passants, derrière des vitres, afin que peut-être l'un d'eux en reconnaisse un. C'était a priori une distraction parmi les plus prisées de Paris ! Jusqu'à ce que les autorités s'émeuvent de cet élan morbide et ne mette fin à cette pratique : désormais, seules des personnes autorisées pourront venir pour identification.  

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Je n'ai pas compris tout à fait les réactions de Thérèse et Laurent. Ils ont pris la décision de tuer Camille, ils devraient assumer mieux que ça. L'assassinat est un acte immoral, ce qui indique donc qu'ils ne sont pas très affectés par les tabous de toutes sortes. Leur hystérie, leur terreur m'a donc paru parfois un peu trop marquée. Mais ça reste un très bon roman, dont on tourne les pages à toute vitesse ! 

MES EXTRAITS FAVORIS

La Morgue est un spectacle à la portée de toutes les bourses, que se paient gratuitement les passants pauvres ou riches. La porte est ouverte, entre qui veut. Il y a des amateurs qui font un détour pour ne pas manquer une de ces représentations de la mort. Lorsque les dalles sont nues, les gens sortent désappointés, volés, murmurant entre leurs dents. Lorsque les dalles sont bien garnies, lorsqu'il y a un bel étalage de chair humaine, les visiteurs se pressent, se donnent des émotions à bon marché, s'épouvantent, plaisantent, applaudissent ou sifflent, comme au théâtre, et se retirent satisfaits, en déclarant que la Morgue est réussie, ce jour-là.

***

La lassitude les écrasa bientôt à tel point qu'ils se décidèrent, un soir, à se coucher sur le lit. Ils ne se déshabillèrent pas, ils se jetèrent tout vêtus sur le couvre-pied, craignant que leur peau ne vînt à se toucher. Il leur semblait qu'ils recevraient une secousse douloureuse au mointre contact. Puis, lorsqu'ils eurent sommeillé ainsi, pendant deux nuits, d'un sommeil inquiet, ils se hasardèrent à quitter leurs vêtements et à se couler entre les draps. Mais ils restèrent écartés l'un de l'autre, ils prirent des précautions pour ne point se heurter. Thérèse montait la première et allait se mettre au fond, contre le mur. Laurent attendait qu'elle se fût bien étendue ; alors il se risquait à s'étendre lui-même sur le devant du lit, tout au bord. Il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre de Camille. Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et qu'ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps humide de leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. C'était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux ; ils touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau verdâtre et dissous, ils respiraient l'odeur infecte de ce tas de pourriture humaine ; tous leurs sens s'hallucinaient, donnant une acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d'angoisse.   

 

    

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03 octobre 2020

METAMORPHOSE DU BLOG

Suite au second message de l'auteur Wikipédia qui a attaqué mon blog d'architecture, pour atteinte au droit d'auteur, voici la réponse que je viens de lui faire :

Monsieur,

Je ne conteste en aucune façon le droit d'auteur. J'étais de bonne foi en pensant que Wikipédia se proclamant "Encyclopédie libre", avec des contributeurs qui n'apparaissent pas en page principale et qui ne sont pas rémunérés, on pouvait s'en servir comme base de travail. Vous dites que j'ai un talent pour l'écriture et que je pourrais créer mes articles moi-même, je vous en remercie, mais mon objectif n'est pas la fiction, mais la connaissance : apprendre et transmettre. Je suis passionnée d'architecture mais je n'ai jamais fait d'études, et il me serait donc bien impossible d'écrire moi-même sur ce thème ! Je prenais donc les articles, en les modifiant, d'une part pour corriger le français souvent ignoble (ce n'est pas le cas pour votre article, je le précise), la syntaxe, l'organisation, en les résumant parfois pour qu'ils deviennent plus accessibles aux lecteurs. Comme vous l'avez compris, je suis avide d'apprendre et je passe mes journées entières à "étudier", moi qui ai 62 ans.

Depuis votre premier message, je me suis évidemment penchée sur le problème et j'ai examiné toutes les rubriques de Wikipédia que je n'avais pas eu la curiosité d'aller consulter jusqu'à présent. Vous avez raison sur tous les plans et je dois m'incliner. Même si je ne comprends pas pourquoi ça tombe sur moi, alors que des millions de blogueurs travaillent de cette façon depuis des années...

Citer les auteurs est impossible. Rien que pour votre article "Renaissance française", vous êtes plus de 300 ! Par ailleurs, j'ai vu qu'on ne pouvait pas faire de modification sans avoir eu une autorisation de(s) auteur(e)(s)... Or, comme je vous le disais et comme vous l'avez sûrement remarqué, il n'est guère fréquent de trouver un article Wikipédia qui n'ait pas besoin de modification, ne serait-ce que pour l'orthographe... Cela devient tout à fait irréaliste.

Il ne me reste donc plus qu'à fermer ce blog. Je vais supprimer en priorité les articles incriminés mais je vous demanderai de me laisser quelques semaines, le temps de rapatrier l'ensemble sur un Word personnel, afin que mon travail ne soit pas anéanti... J'ose espérer que vous m'accorderez cette faveur et que vous ne me dénoncerez pas à vos "collègues" ou aux tribunaux dans l'intervalle.

Pour ce qui est du blog de littérature, il est possible de le modifier, puisqu'il repose sur des commentaires personnels.

Je vais donc procéder comme suit : 

- Changement de la bannière, suppression de toutes les illustrations, remplacées par des photos prises uniquement sur des sites spécialisés, libres de droit ; évidemment, le choix est beaucoup moins vaste que sur Google Images, mais ça devrait le faire. 

- Suppression de toutes les biographies d'auteurs et de tous les articles concernant des événements historiques du XIXe siècles, qui étaient destinés à étayer les sujets évoqués dans les livres. 

- Modification des articles déjà postés en retirant toutes les parties venant de Wikipédia, ainsi que les photos (voir premier paragraphe) ; lorsque je jugerai utile de vous suggérer la lecture d'un texte pouvant éclairer le roman, je mettrai juste un lien hypertexte. 

- Et enfin... less but not least... pour combler l'attente entre deux comptes-rendus de lecture, je publierai mes propres écrits, qui traînent dans les mémoires de mon ordi depuis des lustres. 

Voilà. J'espère que vous continuerez d'apprécier mon blog !

Merci à tous pour le soutien exprimé dans les commentaires.

    

 

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30 septembre 2020

Avertissement

Ce matin, je suis sous le choc... En plus de ce blog de littérature, j'en ai d'architecture ; lequel est attaqué par un monsieur qui se prétend "auteur" chez Wikipédia, me rappelle l'interdiction d'utiliser les articles, sans respecter un certain nombres de consignes (auxquelles je ne comprends rien). 

Pour moi Wikipédia était "l'encyclopédie libre", surnom qu'elle se donne elle-même et je comprenais "libre" dans les deux sens : rédigée par des contributeurs individuels, sans rémunération ; libre d'être "redistribuée" sous des formes variées.

J'ai demandé à ce monsieur :

- de me donner la preuve qu'il est ce qu'il prétend

- de m'expliquer les consignes qu'il m'impose (au nom de Wikipédia)

- de me dire ce que je risque si je ne les respecte pas

- et enfin de me faire savoir pourquoi MOI alors que des millions de blogs utilisent Wikipédia sans être inquiétés, et même des sites "sérieux", à vocation commerciale parfois, qui font des copier-coller ; à tel point que bien des fois je me suis demandée quelle était l'origine réelle de tel ou tel article ??? est-ce Wikipédia qui l'a composé ou bien est-ce quelqu'un d'autre, qui a été "copié" par Wikipédia.

Quoi qu'il en soit, j'attends ses réponses. Selon ce qu'il va me dire, ma vie de blogueuse (depuis 17 ans !) va être bouleversée : il faudra que je retire tous les "articles" complémentaires que j'ajoutais à mes rubriques pour expliciter le contexte et l'époque... sans compter les photos que je pique à droite à gauche sur Google Images. Autant dire que ça n'a plus d'intérêt.

Le DROIT D'AUTEUR, OK, je comprends bien. Mais je croyais que les contributeurs Wikipédia n'étaient pas payés... Et puis, à la fin, que tous ces auteurs, bien contents d'apparaître sur Google, sécurisent leurs productions (certains le font, il est impossible de copier ou d'enregistrer, et de plus en plus d'images deviennent payantes). En outre, depuis tant d'années maintenant, il semblait "convenu" que les blogs, ne recevant aucune rémunération, n'étaient pas inquiétés. 

Et j'étais enthousiaste à l'idée d'apprendre puis de transmettre mes passions. Avec mon style à moi, ma sensibilité à moi. Une sorte de "vulgarisation", car les articles Wikipédia sont parfois assez hermétiques, voire élitistes.

Voilà. Le mot est dit. Encore une fois, il me semble que la culture est de plus en plus ELITISTE, seulement accessible aux gens riches. Car il est évident que les articles Wikipédia en eux-mêmes ne sont pas très avenants ni attirants. Ils sont parfois brouillons, mal écrits, avec des fautes d'orthographe, de grammaire, de syntaxe... Ca va bien pour aller vérifier une date ou une définition. Qui me dira le contraire ? Donc si je dois me cultiver autant que je le voudrais, ce n'est pas vers Wikipédia que j'ai envie de me tourner, mais vers des vrais livres. Or je n'ai pas les moyens de me les offrir. 

Si l'attaque est confirmée, je fermerai mes deux blogs, tout simplement. Ce qui sera un véritable crève-coeur... 

Je vous tiens au courant. 

 

 

Posté par GirlyMamie à 11:03 - Commentaires [10] - Permalien [#]

27 septembre 2020

** LE LIVRE DE LA JUNGLE - RUDYARD KIPLING

Lecture sympathique mais pas enthousiasmante.

INCIPIT

Il était sept heures, par un soir très chaud, sur les collines de Seeonee.

RESUME

Nouvelles, dont les personnages principaux sont des animaux (à l'exception de Mowgli, mais il est élevé par les loups) qui interfèrent entre eux "à la manière" des êtres humains.

MON AVIS

Recueil de nouvelles paru en 1894.

Contes, ou fables, le fait de faire parler les animaux, de décrire leurs règles sociétales, et leurs comportements, met immédiatement ces histoires en correspondance avec nos propres actes. Les nouvelles se veulent probablement moralistes, mais je n'ai jamais vraiment très bien compris le message, les règles de la Jungle ne me semblent guère différentes de celles des sociétés humaines (mais Kipling voulait peut-être juste les retranscrire dans un monde animal pour attirer les enfants) ; j'ai juste retenu la drôlerie de certaines scènes. A noter que le seul peuple "exécrable" de la Jungle, ce sont les singes, qui ont mille défauts : méchants, bêtes, futiles, auteurs de mauvaises blagues, qui sont justement ceux qui nous ressemblent le plus. Pas très gentil ! Et pas très réaliste. Car dans la nature, il n'y a ni bons ni méchants, juste des êtres qui survivent du mieux qu'ils peuvent. Des gens qui respectent les lois, et des gens qui ne les respectent pas. Alors si les singes veulent vivre en chantant et en dansant, pourquoi pas ? D'ailleurs, encore une fois, toutes les situations, singes ou pas, ne sont pas exemptes de drôlerie, et les "grands" humains qui gravitent autour d'eux dans un quasi silence, paraissent un peu ridicules.

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Liste des nouvelles

  • Les Frères de Mowgli (avec Mowgli)
  • La Chasse de Kaa (avec Mowgli)
  • Au tigre ! Au tigre ! (avec Mowgli)

J'ai bien aimé ces trois-là car elles m'ont immédiatement rappelé le dessin animé de Disney que j'avais tant aimé enfant. J'ai retrouvé avec bonheur Baloo, Bagheera, Kaa... Cela dit, comme je le disais plus haut, j'ai ressenti ces récits plutôt comme des contes, un peu insipides parfois, plutôt que comme des fables (avec un poil de morale).

  • Le Phoque blanc - qui essaie de trouver la grève idéale
  • Rikki-tikki-tavi - une mangouste qui vit avec une famille d'humains et les protège des serpents
  • Toomai des Éléphants - le secret des éléphants qui dansent
  • Service de la Reine - discussion entre des chevaux et un mulet

Chaque nouvelle est complété d'un "chant", ce qui est une excellente idée pour mêler récit et poésie..

  

 

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23 septembre 2020

*** ALBERTINE DISPARUE - MARCEL PROUST

Toujours aussi magnifiquement écrit, analysé, disséqué. Un régal.

INCIPIT

Mademoiselle Albertine est partie !

LE DEBUT

L'incipit donne le ton. Albertine a quitté le narrateur et il est profondément attristé. Vexé aussi. Et toujours aussi jaloux. Albertine le trompait-elle oui ou non avec des femmes ?   

MON AVIS

Le roman, paru en 1925 à titre posthume, est tout entier consacré à la douleur de la perte : la rupture, puis la mort, et la jalousie, très particulière, qu'éprouve un hétéro vis-à-vis d'une compagne supposée homosexuelle. Notre narrateur semble curieusement plus affecté par ces questions sans réponse que par l'absence même d'Albertine. Trouvera-t-il enfin un jour le véritable amour ? Le découvrirons-nous dans le dernier tome ? Gilberte, son ex, vient d'épouser Saint-Roch et ne semble pas heureuse...

La question de l'homosexualité est toujours aussi importante et le texte est audacieux pour l'époque, avec des passages presque érotiques. On sait que Proust a toujours nié sa propre homosexualité, et d'ailleurs, concernant Albertine, Charlus ou Saint-Roch, il parle de "vice" ; mais on voit bel et bien que le sujet le tourmente terriblement. S'il l'était, se mettre dans peau d'un homme hétéro, jaloux d'une femme lesbienne, très intrigué par ces moeurs "contre nature", est un tour de force.   

Un passage m'a paru ambigu. Le narrateur raconte qu'il ramène chez lui des "petites filles", qu'il renvoie ensuite avec un billet, ce qui offusque les parents qui récupèrent leur enfant. Au début, je pensais qu'il parlait de demi-mondaines, affectueusement dénommées "petites filles", mais non, lorsqu'il évoque les parents, on comprend bien qu'il s'agit de très jeunes filles. Qu'il récompense avec un petit billet "pour s'acheter des bonbons". Et il semble trouver cela très normal. Etait-ce un comportement courant à l'époque (après tout, c'est malheureusement très répandu à la nôtre...) ? Ou bien notre narrateur est-il décidément un homme fort complexe ? Je le crois et c'est sans doute pour ça qu'il est si fascinant...

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MES EXTRAITS FAVORIS

Il est un peu mufle, ce narrateur...

Vous avez pris un décision que je crois très sage et que  vous avez prise au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes partie le jour où je venais de recevoir l'assentiment de ma mère à demander votre main.

***

J'avais pensé à organiser notre existence de la façon la plus indépendante possible et, pour commencer, j'avais voulu que vous eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant, je vous eusse attendue au port (...) ; pour la terre, j'avais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu'à vous, dans laquelle vous sortiriez, vous voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s'appelle, selon votre désir exprimé à Balbec Le Cygne. Et, me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j'en avais commandé une. Or, maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espère pas vous faire accepter le bateau ni la voitur (pour moi, ils ne pourraient servir à rien), j'avais pensé, comme je les avais commandés à un intermédiaire mais en donnant votre nom, que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m'éviter le yacht et cette voiture devenus inutiles.

L'absence

Dans l'histoire d'un amour et de ses luttes contre l'oubli, le rêve ne tient-il pas une place bien plus grande même que la veille, lui qui ne tient pas compte des divisions infinitésimales du temps, supprime les transitions, oppose les grands contrastes, défait en un instant le travail de consolation si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, la nuit, une rencontre avec celle que nous avions fini par oublier à condition toutefois de ne pas la revoir ?

La jalousie

Dans la souffrance physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-même notre douleur. La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie, il nous faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît convenir. Et quelle difficulté plus grande quand il s'agit d'une souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec des êtres différents de nous, qui lui donnent des sensations que nous ne sommes pas capables de lui donner ou qui, du moins, par leur configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre chose que nous. Ah, qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup ? Comme il me semble que j'eusse moins souffert !

La mort

On dit quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un être après la mort si cet être était un artiste et mettait un peu de soin dans son oeuvr. C'est peut-être de la même manière qu'une sorte de bouture prélevé sur un être et greffée au coeur d'un autre, continue à y poursuivre sa vie, même quand l'être d'où elle avait été détachée a péri.

 

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