MES LECTURES CLASSIQUES

24 janvier 2018

NANCY MITFORD

Nancy Freeman-Mitford, plus connue sous le nom de Nancy Mitford, née le 28 novembre 1904 à Londres et décédée le 30 juin 1973 à Versailles, est une romancière et biographe britannique aussi célèbre pour ses œuvres que pour son rôle prépondérant dans la vie mondaine, en France comme en Grande-Bretagne, au cours de l'entre-deux-guerres.

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Née dans le quartier londonien de Belgravia, Nancy est la fille de David Freeman-Mitford, deuxième Lord Redesdale, et l'aînée des six sœurs Mitford. Elle fréquente dans sa jeunesse les Bright Young People, un groupe de jeunes aristocrates hédonistes qui défraient la chronique. Grande mondaine de l'entre-deux-guerre, elle rencontre, connaît et reçoit dans son salon les beaux esprits de son temps. Elle atteint la notoriété au début de l'après-guerre avec ses romans À la poursuite de l'amour et L'Amour dans un climat froid.

Elle s'installe plus tard à Paris, puis en 1969 à Versailles afin de se rapprocher de Gaston Palewski, son amant depuis 1945. Celui-ci la quitte pour épouser en mars 1969, à 68 ans, Helen-Violette de Talleyrand-Périgord, sa maîtresse attitrée, récemment divorcée du comte James de Pourtalès, son époux depuis 1937.

Opérée peu de temps après d'une tumeur cancéreuse au foie, Nancy meurt quatre ans après.

On lui attribue la classification U and non-U, quintessence du snobisme britannique, qui répertorie les usages U (c'est-à-dire upper class, aristocratiques) et non-U (propres à la petite bourgeoisie, et donc à proscrire) : elle n'a fait qu'en populariser la notion.

Romans 

  • Highland Fling
  • Christmas Pudding
  • Charivari
  • Tir aux pigeons
  • La Poursuite de l'amour
  • L'Amour dans un climat froid
  • Le Cher Ange
  • Pas un mot à l'ambassadeur
  • Snobismes et Voyages

Elle a également publié des biographies, des chroniques, de la correspondance.

 

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21 janvier 2018

VIRGINIA WOOLF

Virginia Woolf (née Virginia Stephen, 25 janvier 1882 - 28 mars 1941) est une femme de lettres britannique, l'un des principaux auteurs modernistes du XXe siècle, et une féministe.

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Elle est éduquée par ses parents à leur domicile du 22 Hyde Park Gate, Kensington, Londres, dans une ambiance littéraire de la haute société. Les parents de Virginia sont tous deux veufs lorsqu’ils se marient. Leur maison abrite les enfants de trois mariages différents. Ceux de Julia et de son premier époux Herbert Duckworth : George, Stella, Gerald ; la fille de Leslie Stephen et de sa première épouse Minny Thackeray (fille du romancier William Thackeray) : Laura, diagnostiquée handicapée mentale qui sera placée dans un asile en 1891 jusqu’à la fin de ses jours. Enfin, les enfants de Leslie et Julia : Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian.

Sir Leslie Stephen est écrivain, éditeur et alpiniste. Julia vient d’une famille connue pour son implication dans la vie intellectuelle de la société victorienne, comme le salon tenu au milieu du XIXe siècle par sa tante Sarah Prinsep. Elle pose comme modèle, dès son plus jeune âge, pour des artistes de l'époque. Le couple fréquente plusieurs artistes de l'époque.  

Outre cet entourage culturel, Virginia a libre accès à la vaste bibliothèque de son domicile où elle découvre les classiques et la littérature anglaise.

Dans ses mémoires, ses souvenirs d’enfance les plus vifs ne sont pourtant pas à Londres, mais à St Ives en Cornouailles où sa famille passe tous les étés jusqu’en 1895. Les souvenirs de vacances en famille, les impressions laissées par le paysage et le phare de Godrevy, sont des sources d’inspiration notables de ses romans.

La mort de sa mère, décédée de la grippe en 1895, alors qu'elle a 13 ans, et celle de sa demi-sœur Stella deux ans plus tard, plongent Virginia dans sa première dépression nerveuse. La mort de son père en 1904 provoque un effondrement des plus inquiétants. Elle est brièvement internée.

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Après la mort de leur père, Virginia, Vanessa et Adrian vendent le 22 Hyde Park Gate et achètent une maison au 46 Gordon Square dans Bloomsbury. Ils y font la connaissance de Lytton Strachey, Clive Bell, Saxon Sydney-Turner, Duncan Grant et Leonard Woolf. Ils forment ensemble le noyau du cercle d'intellectuels connu sous le nom de Bloomsbury Group. En 1910, elle participe au « canular du Dreadnought », destiné à attirer l'attention sur le Bloomsbury Group. Horace de Vere Cole et ses amis se font passer pour une délégation de la famille royale d'Abyssinie ; ils réussissent à tromper la Royal Navy, qui leur fait visiter le navire amiral, le HMS Dreadnought.

Virginia Woolf est bisexuelle. Elle épouse l'écrivain Leonard Woolf en 1912. Elle le surnomme durant leurs fiançailles « le Juif sans le sou ». Cependant, les époux ont des liens forts, et en 1937, Virginia Woolf décrit dans son journal son état d'épouse comme un grand plaisir, son mariage étant complet. Ils fondent ensemble en 1917 la maison d'édition Hogarth Press. Virginia rencontre en 1922 Vita Sackville-West, bisexuelle comme elle, au sein du Bloomsbury Group. Elles ont une liaison durant toutes les années 1920. En 1928, Virginia Woolf s'inspire d'elle pour créer Orlando, une biographie fantastique dans laquelle le héros éponyme traverse les siècles et change de genre. Après leur liaison, les deux femmes restent amies.

Virginia se suicide le 28 mars 1941. Elle remplit ses poches de pierres et se jette dans la Ouse, rivière près de Monk's House, sa maison de Rodmell. Elle laisse une note à son mari : « J'ai la certitude que je vais devenir folle : je sens que nous ne pourrons pas supporter encore une de ces périodes terribles. Je sens que je ne m'en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix et ne peux pas me concentrer. Alors je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m'as donné le plus grand bonheur possible... Je ne peux plus lutter, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. [...] ». 

L'étude de sa vie et de ses œuvres par les psychiatres contemporains conclut aujourd'hui à des symptômes du « trouble bipolaire » (anciennement psychose maniaco-dépressive), maladie mentale alternant des épisodes de dépression et d'excitation, souvent associée avec une grande créativité mais conduisant bien des personnes au suicide.

Elle commence l'écriture comme activité professionnelle en 1905 pour le supplément littéraire du Times. Son premier roman, La Traversée des apparences, est publié en 1915. Ses romans et ses essais rencontrent un succès aussi bien auprès de la critique que du grand public. La plupart de ses œuvres sont publiées à compte d'auteur à la Hogarth Press. Dans ses œuvres qui délaissent l'intrigue et la progression dramatique, elle expérimente avec acuité les motifs sous-jacents de ses personnages, aussi bien psychologiques qu'émotifs (rêveries, états d'âme, pensées contradictoires ou sans lien logique), ainsi que de multiples possibilités de narration dans une chronologie diffractée ou morcelée. L'influence de ses réalisations littéraires et de sa créativité est encore sensible aujourd'hui.

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Ses romans

  • La Traversée des apparences
  • Nuit et Jour
  • La Chambre de Jacob
  • Mrs Dalloway
  • La Promenade au phare
  • Orlando
  • Les Vagues
  • Flush : une biographie
  • Années
  • Entre les actes

Recueils de nouvelles

  • Kew Gardens
  • Lundi ou Mardi
  • La Maison hantée
  • Mrs. Dalloway dans Bond Street
  • La Fascination de l'étang
  • La Maison de Carlyle et autres esquisses

 

 

 

 

Elle a également publié plusieurs autres textes.

 

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20 janvier 2018

* * * LEGENDES D'AUTOMNE - JIM HARRISON

Le film du même nom, d'Edward Zwick, en 1994, m'avait éblouie et je m'étais promis de lire un jour le roman dont il s'inspirait. C'est aussi l'occasion pour moi de découvrir de grand auteur américain.

INCIPIT

Vu du ciel avec un regard d'oiseau - et justement, un vautour descendait en spirale - il était impossible de dire si l'homme nu qui gisait sur le sol était vivant ou mort.

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RESUME

Le livre est composé de trois nouvelles.

Une vengeance : Mexique. On retrouve le corps d'un homme, sévèrement rossé, dans le désert. Il est ramené, il est soigné. Cochran et Mirya s'aiment, mais la jeune femme est mariée à un autre : le riche et puissant Tibey. Sur son lit d'hôpital, Cochran revoit la scène où Tibey les a surpris, accompagné de ses acolytes et les a frappés presque à mort. Il veut absolument savoir ce qu'il est advenu de Mirya et se venger de Tibey.

L'homme qui abandonna son nom : Quotidien désabusé d'un homme qui, après son divorce, a envie de changer de vie, quitter son travail, distribuer tout son argent, partir à l'aventure et vivre simplement.

Légendes d'automne : Un grand ranch dans le Montana. Trois frères qui partent sur le front, en France, en 1917. Lorsque le très jeune Samuel meurt, ses deux frères en seront à jamais bouleversés. Pas de la même façon, car ils sont très différents l'un de l'autre.

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Ce recueil a été publié en 1979.

MON AVIS

Et bien voilà encore un livre extrêmement bien écrit (merci au traducteur), précis, brillant, intelligent, et j'adore ça. J'ai noté l'amour profond de Jim Harrison pour la nature qui a la première place, partout. Et même quand les personnages vivent en ville, ils se remémorent des souvenirs de pêche, de chasse, et de cabanes dans les bois, ou bien aspirent à s'installer dans un lieu calme et isolé. Les animaux sont très présents, la faune sauvage avant tout (serpents, poissons, insectes, ours...) mais aussi domestique (chiens, chats).

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J'avais lu que les romans d'Harrison étaient fortement teintés de sexualité et qu'il avait de ce fait été qualifié d'auteur un peu sulfureux. Je n'ai pas trouvé cette caractéristique dans ce volume. Si les relations physiques sont effectivement décrites, de temps à autre, elles le sont avec pudeur, sans aucune complaisance perverse, en une ou deux phrases maximum. Et pratiquement toujours, l'amour les accompagne. Les protagonistes sont amoureux et envisagent la vie à deux ; les hommes bien que très "virils" sont capables de sentiments, voire de romantisme. Il faudra vérifier que ses histoires ne sont pas plus crues dans d'autres livres. 

J'ai remarqué l'abondance des drogues, légales ou pas, dans le récit. Marijuana, cocaïne, mais aussi tranquillisants, en passant par les "potions" amérindiennes, le tout évoqué comme faisant partie intégrante du quotidien. Harrison avait la trentaine dans les années 70, grande époque de consommation de drogues, qui n'étaient pas diabolisées comme aujourd'hui. 

Harrison est aussi fasciné par les Indiens, qui apparaissent dans chacune des trois nouvelles, au travers de personnages fidèles, dotés d'un sens de la vie très pragamatique et proche de la nature, soumis à ses lois, respectueux des traditions de leur peuple, de leur histoire, de leur culture. Etonnant moment lorsque Tristan, dans Légendes d'automne, qui fréquente depuis l'enfance les Indiens du Montana, rapporte des scalps blonds d'Allemands sur les champs de bataille français !

Même si les éditoriaux un peu partout insistent sur le soi-disant trait commun des trois nouvelles, la vengeance, ce n'est pas pour ma part ce qui m'a frappée. La première et la troisième, oui, c'est clair. La seconde, pas du tout. Et ce n'est pas le seul thème que l'auteur aborde dans ses textes. J'y vois davantage l'absurdité de la vie, les interrogations de l'homme, si dérisoires au milieu de la nature, puissante, implacable, qui forge les destins, somme toute minuscules dans le cycle général de la vie de la planète.

J'ai bien aimé la première nouvelle qui sent le soleil, la sueur, la poussière, des déserts mexicains, la vengeance terrible, violente, à laquelle Cochran se livre, l'histoire d'amour, puis la fin, inattendue.

J'ai adoré la seconde, pleine de constatations douces-amères sur l'absurdité de la vie.

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J'attendais avec impatience la troisième. En fait, le film Légendes d'automne, que j'ai vu plusieurs fois tant il est beau, est assez différent de la nouvelle. C'est Samuel qui est fiancé à Susannah, et non Tristan. Et une fois Samuel mort, les deux frères aînés se déchirent pour conquérir la belle. Dans la nouvelle, non, puisqu'elle est mariée à Tristan, et Alfred l'aime en secret, point barre. La fin n'est pas identique non plus, ainsi que d'autres détails. Il faut dire que la nouvelle fait cent pages, le film plus de deux heures... le scénariste a dû broder et inventer des rebondissements, alors que la nouvelle s'attache à Tristan et que les autres personnages sont presque accessoires. Au début, j'étais donc un peu perdue car cela ne correspondait pas aux souvenirs que j'avais en tête. Ce que je préfère ? Les deux. C'est différent. Le film est magnifique, porté par des acteurs superbes et des paysages envoûtants. Dans la nouvelle, le personnage de Tristan est beaucoup moins séduisant que dans le film (où il est incarné par Brad Pitt), il est plus dur, plus sombre, tourmenté à jamais par la mort injuste de son petit frère ; il n'aime pas sa femme et voudrait seulement qu'elle lui donne un fils pour remplacer son frère disparu. Il aimera davantage sa seconde épouse, Isabel. Et il me semble que le film s'attarde beaucoup moins sur toutes les aventures maritimes de Tristan, après son mariage avec Susannah. Le film s'avère donc plus "sentimental" et mélodramatique. La nouvelle est plus profonde. Ces impressions me sont confirmées lorsque je lis les critiques des spectateurs, qui connaissaient la nouvelle : tous s'accordent à dire qu'elle n'est pas du tout respectée.

Ce livre est en tout cas une formidable découverte, qui me donne envie de lire très vite tous les Jim Harrison.

MES EXTRAITS FAVORIS

La prospérité acquise ne l'empêchait pas de se sentir victime de ses rêves bâtis à dix-neuf ans, à l'âge où chacun d'entre nous atteint son zénith de sottise idéaliste. Dix-neuf ans est l'âge du parfait fantassin qui acceptera de mourir sans un murmure, le coeur brûlant de patriotisme.  C'est également l'âge auquel l'imagination naissante du poète s'élève à des hauteurs vertigineuses et où il subit avec une douleur heureuse les assauts de ce qui est le Dieu, en lui. C'est encore l'âge auquel une jeune femme a le plus de chance de se marier réellement par amour. (Une vengeance).

L'un d'eux disaient que les garçons étaient des "bandeurs" impénitents, un mot que je n'ai pas entendu depuis mes années d'étudiant ; c'était le genre de vocabulaire que les garçons utilisaient entre eux mais, dès qu'ils se trouvaient en présence d'une fille, ils redevenaient complètement gâteaux et se mettaient à citer des poèmes et des paroles de chansons sirupeuses. (L'homme qui abandonna son nom)

L'histoire des "costumes" : j'adore !

Au long du dernier kilomètre, il concentra ses pensées sur les costumes et le système gouvernemental et décida qu'il n'avait guère d'usage pour l'un ou pour l'autre. De toute évidence, le port des costumes était directement responsable des défaillances gouvernementales et lui-même était aussi coupable qu'un autre puisqu'il portait les uns et obéissait à l'autre depuis plus de vingt ans. Récemment, et pour la première fois de sa vie, la notion de gouvernement lui inspirait une sorte de frayeur. Il s'inquiétait surtout de la manière dont la structure démocratique commençait à avilir les êtres plutôt que de les stimuler vers un certain altruisme. La structure ne tenait plus compte des objectifs pour lesquels elle avait été créée et cela était dû en partie - selon Nordstrom - au fait que tous les politiciens et tous les bureaucrates portaient des costumes. (L'homme qui abandonna son nom)

 

 

 

 

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18 janvier 2018

HISTOIRE DE LA RUSSIE DE 1800 A 1950

L'Empire russe a un rôle décisif durant les guerres napoléoniennes qui vont la transformer en puissance européenne. Mû comme tous les souverains européens par une idéologie conservatrice et donc hostile aux idées de la Révolution française, le tsar participe à deux coalitions contre Napoléon et essuie des défaites coûteuses. Alexandre Ier choisit alors par renversement d'alliance le camp de la France (paix de Tilsitt), mais la paix ne durera que 5 ans (1807-1812). Il profite de cette pause pour attaquer la Suède et annexer la Finlande. En 1812, les hostilités reprennent. La grande armée de Napoléon parvient au prix de combats acharnés à s'emparer de Moscou mais doit en repartir chassée par l'incendie de la ville. Les armées russes harcèlent alors un ennemi décimé par la faim et le froid et, en 1814, elles occupent Paris. Alexandre joue un rôle majeur dans la Sainte-Alliance qui veut gérer le destin de l'Europe post-napoléonienne : il s'oppose à la reconstitution de l'État polonais et participe militairement à la répression des soulèvements contre les monarchies (Varsovie en 1830, Hongrie en 1849), à l'instar de l'empereur d'Autriche.

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Alexandre Ier, empereur de 1801 à 1825

 

Sous son règne et celui de ses successeurs, l'empire russe poursuit son expansion dans le Caucase et vers les bouches du Danube au détriment des empires perse et ottoman. La Géorgie rejoint volontairement l'empire en 1801. La partie orientale de la principauté de Moldavie (vassale de l'Empire ottoman) est annexée en 1812 et forme le gouvernement de Bessarabie. L'Arménie, le Daghestan et une partie de l'Azerbaïdjan sont annexés en 1813 au terme d'un conflit de quatre ans contre la Perse.

Au décès d'Alexandre (1825), des officiers réformistes, les décembristes, se soulèvent en vain pour demander une réforme de la monarchie. Cette tentative de soulèvement d'officiers issus de l'aristocratie va servir aussi de modèle à de nombreux intellectuels russes au cours du siècle suivant, inspirés par la philosophie de Hegel ou, en fin de siècle, de Kropotkine.

En 1829 l'Empire russe se fait céder par l'Empire ottoman les Bouches du Danube. Nicolas Ier bénéficie d'une bonne croissance économique, mais renforce l'appareil répressif. Il écrase violemment le soulèvement de la Pologne (1830-1831).

Le déclin de l'Empire ottoman attise les convoitises des puissances européennes et est à l'origine d'un conflit entre la Russie et les autres puissances européennes, Grande-Bretagne en tête : la guerre de Crimée. Défait à Sébastopol (1856), Alexandre II, le successeur de Nicolas, doit céder le sud de la Bessarabie avec les Bouches du Danube, et perd les droits de passage entre la mer Noire et la Méditerranée.

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Alexandre II, empereur de 1855 à 1881

Un dernier conflit victorieux avec l'Empire ottoman (1878) lui permet de retrouver un accès au Danube et parachève la conquête du Caucase. La Russie obtient aussi la création dans les Balkans d'un royaume de Bulgarie, et la reconnaissance par les Ottomans de l'indépendance de la Serbie et de la Roumanie.

Par ailleurs, la Russie poursuit son expansion vers l'Asie centrale, avec notamment la conquête de Tachkent (actuelle capitale de l'Ouzbékistan) en 1865 et celle de la forteresse turkmène de Gök-Tepe. Cet accroissement d'influence ravive l'hostilité du Royaume-Uni, cette tension géopolitique étant connue sous le nom de « Grand Jeu ». La même année 1881, le traité de Saint-Pétersbourg avec la Chine constitue l'un des rares retraits russes, l'empire cédant la région de Kuldzha (Yining, dans le Xinjiang ou « Turkestan oriental ») annexée lors de la sanglante révolte des Dounganes (ou « révolte musulmane »).

Enfin, l'empire s'étend aussi vers le Japon. En 1855, le traité de Shimoda établit les frontières des deux pays, l'île de Sakhaline faisant l'objet d'un échange lors du traité de Saint-Pétersbourg de 1875. La Convention de Pékin de 1860, qui met un terme à la seconde guerre de l'opium avec la Chine, offre à la Russie un accès à la mer du Japon. Le Transsibérien est prolongé jusqu'à Vladivostok, permettant l'acheminement des troupes tsaristes. Les tensions augmentent jusqu'à la guerre russo-japonaise de 1904-1905, qui marquera durablement les esprits, tant par son caractère moderne de guerre industrialisée que parce qu'il marque une victoire d'un peuple non-blanc sur un pays occidental, conduisant à la popularisation de l'expression « péril jaune ».

De nombreuses jacqueries contre l'aristocratie terrienne endettée et attachée de ce fait au système du servage ont lieu durant cette période. L'industrie se développe surtout dans les mines et le textile mais reste très en retrait par rapport à l'Angleterre et à l'Allemagne. Une nouvelle classe de commerçants et de petits industriels - souvent d'anciens serfs libérés par rachat - apparaît, mais ses effectifs sont relativement peu nombreux.

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Usine Sormovo

L'enseignement se répand dans les classes les plus aisées et de nombreuses écoles supérieures sont fondées. La littérature russe connaît un premier épanouissement avec des écrivains majeurs comme Tourgueniev, Tolstoï, Pouchkine, Dostoïevski ou Gogol qui témoignent des tourments de la société russe. Cet essor culturel s'étend également à l'architecture et à la musique (Glinka).

Alexandre II tente de tirer les leçons de la défaite de la guerre de Crimée. Le pays, qui s'étend désormais sur 12,5 millions de km² et compte 60 millions d'habitants, est handicapé par son fonctionnement archaïque. Des réformes structurelles sont mises en train par le tsar : la mesure la plus importante est l'abolition du servage en 1861 qui inclut l'attribution à l'ancien serf d'une terre, souvent trop petite pour le nourrir, au prix d'un endettement à long terme vis-à-vis de l'État. Des conseils locaux élus au suffrage censitaire – les Zemstvos – sont créés à compter de 1864 : dotés de pouvoir leur permettant de gérer les affaires locales et de construire routes, écoles et hôpitaux, ils peuvent lever des impôts pour les financer. Ce type de structure est étendu par la suite aux villes (douma urbaine). Enfin le code juridique introduit les procédures d'accusation et de défense et crée une justice théoriquement indépendante du pouvoir jusqu'à l'échelon du district. Le régime conserve malgré tout un caractère autocratique et fortement policier. Les réformes vont d'ailleurs attiser la violence de groupes d'intellectuels nihilistes et Alexandre finit par tomber sous leurs coups (1881). Sous son règne, l'empire a poursuivi son expansion coloniale en Asie centrale : après l'annexion des terres des kazakhs achevée en 1847, les trois khanats du territoire ouzbek (Kokand, Boukhara et Khiva) sont conquis au cours des trois décennies suivantes puis annexés ou placés sous protectorat (1876). Cette avancée place les limites de l'empire russe aux portes de l'empire britannique aux Indes. La tension (Grand Jeu) entre les deux pays reste très vive jusqu'à ce qu'un accord soit trouvé en 1907 (convention anglo-russe). La Pologne se soulève sans succès en 1863.

Lorsqu'il monte sur le trône en 1881, Alexandre III mène en réaction à l'assassinat de son père une politique de contre-réformes. Les dispositions autoritaires sont maintenues ou renforcées : les partis politiques et les syndicats sont interdits, le droit de circulation est limité, la presse est censurée. Sur le plan économique, l'industrie se développe rapidement grâce, entre autres, aux investissements étrangers et à la construction d'un réseau ferroviaire qui atteint 30 000 km en 1890. De nouvelles régions s'industrialisent (Ukraine) tandis que certaines renforcent leur caractère industriel comme la région de Saint-Pétersbourg et surtout celle de Moscou. Mais la main-d'œuvre abondante dégagée par l'abolition du servage et la croissance démographique ne trouve pas entièrement à s'employer dans l'industrie. De nombreux paysans viennent coloniser les terres vierges de l'empire situées dans le Sud et l'Est (vallée inférieure de la Volga, Oural, Sibérie) de l'empire. Le Transsibérien, dont un premier tronçon est réalisé entre 1891 et 1901 pour désenclaver les immenses territoires de la Sibérie, facilite cette migration, tandis que parallèlement à l'Alliance franco-russe le financement de l'industrialisation se fait principalement par les emprunts russes venus surtout de France. L'agriculture a toujours un poids écrasant ; les paysans ne possèdent généralement pas les terres qu'ils cultivent (25 % seront propriétaires en 1914). Le taux d'alphabétisation est très faible et la mortalité infantile est élevée (environ 180 pour 1000). L'excédent démographique est absorbé par les villes dont le nombre croît rapidement. La Russie continue d'accroître son aire d'influence : en Chine et en Corée, elle se heurte aux intérêts japonais. La guerre russo-japonaise qui s'ensuit se termine par une défaite complète (1905 à Tsushima) : la modernisation du Japon a été sous-estimée et l'éloignement du champ de bataille a créé d'énormes contraintes logistiques.

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Saint-Petersbourg

Cette défaite déclenche le premier soulèvement généralisé de la population russe contre le régime. La révolution de 1905 est d'abord un mouvement paysan. Les ouvriers se joignent à eux par la suite. Avec le massacre du « Dimanche rouge » le 22 janvier 1905, alors que la foule est venue implorer la sollicitude impériale, le tsar perd son aura et se trouve désacralisé. La monarchie tsariste est ébranlée et voit son autorité mise en cause. Nicolas II, monté sur le trône en 1894, est obligé de donner des gages d'ouverture. Une assemblée (douma) élue est dotée de pouvoirs législatifs. Mais les élections de deux doumas successives donnent une large majorité à l'opposition. La loi électorale est alors modifiée pour obtenir une chambre des députés favorable au pouvoir.

Première Guerre mondiale et révolution russe 

La Russie entre en guerre contre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie en 1914 pour venir en aide à la Serbie, son alliée. L'empire russe déclenche une offensive en Prusse orientale mais est sévèrement battue. Les troupes russes doivent abandonner la Pologne.

Début 1917 éclatent des mouvements sociaux, suscités par le poids de la guerre sur l'économie, les pertes sur un front réduit à une stratégie défensive, l'instabilité des dirigeants et la défiance vis-à-vis du tsar, hostile à toute réforme. Le refus des troupes de réprimer les manifestations et la lassitude des classes dirigeantes obligent le tsar Nicolas II à abdiquer ; ainsi éclate la Révolution de février 1917 et la Russie devient une république. Un gouvernement provisoire est alors constitué, présidé par Alexandre Kerenski. Tout en esquissant des réformes, celui-ci tente malgré tout de respecter les engagements de la Russie vis-à-vis de ses alliés en poursuivant la guerre. L'impopularité de cette dernière mesure est exploitée par le parti des bolcheviks qui, le 25 octobre 1917 (dans le calendrier julien), renverse le gouvernement à Saint-Pétersbourg par les armes (Révolution d'Octobre). La paix est signée à Brest-Litovsk avec les Allemands au prix d'énormes concessions territoriales (Pologne, partie de l'Ukraine, pays Baltes, etc., soit environ 800 000 km²). Une guerre civile oppose près de cinq ans les « blancs » (républicains ou monarchistes), assistés par les puissances occidentales, aux bolcheviks. Après leur victoire, le 22 décembre 1922, les bolcheviks instaurent l'Union des républiques socialistes soviétiques ; la Russie devient une des républiques de l'Union.

La Russie soviétique  

La propriété privée industrielle et financière est supprimée et les usines et les banques, nationalisées. À la place, la propriété d'État est instaurée sur la quasi-totalité de moyens de production, sauf agricoles. Les bolcheviks annulent également les engagements russes sur les emprunts obligataires contractés par le gouvernement tsariste pour financer la guerre.

La jeune république socialiste soviétique russe se dote d'une constitution fédéraliste, mais le pouvoir des Soviets est devenu fictif après l'interdiction par les bolcheviks des autres courants révolutionnaires en 1918. Instituant du parti unique, dont le principe de gouvernance est le « centralisme démocratique » basé en théorie sur le pouvoir des « soviets des ouvriers et des paysans », les bolcheviks n'obéissent en pratique qu'au bureau politique (en russe Politburo) formé par Lénine, Trotsky, Staline, Kamenev, Krestinsky et quelques autres. Dans ce système, l'organe législatif est le Soviet suprême, mais celui-ci ne fait généralement qu'entériner les décisions du Politiburo. Vladimir Oulianov Lénine est le véritable leader du système, et donc un chef d'État, même s'il n'en a pas le titre.

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Lénine

Au terme de la guerre civile, une terrible famine ravage la Russie entre 1921 et 1922, causant plusieurs millions de morts. Les causes de cette famine sont complexes : sécheresse, réquisitions imposées par les différents camps au cours des années précédentes, désorganisation des campagnes à la suite de la guerre et des réformes agraires, déportation dans les goulags de nombreux travailleurs, blocus des pays alliés.

La Seconde Guerre mondiale saigne l’URSS (plus de 20 millions de victimes dont une majorité de civils) et détruit une bonne partie de ses installations industrielles et de ses villes. L’immédiat après-guerre est une période de reconstruction. Le pays retrouve son niveau de production industrielle d’avant-guerre puis le double en 1952. L’industrie nucléaire se développe, avec la création du complexe nucléaire Maïak. L’URSS effectue son premier essai nucléaire en 1949, accédant ainsi au rang de seconde puissance nucléaire mondiale.

Dans le même temps, le culte de la personnalité est porté à son comble par Staline. Peu après le décès de celui-ci en 1953, Nikita Khrouchtchev accède au pouvoir et dénonce les excès de son prédécesseur. Sur le plan intérieur commence une période de relative prospérité ; les droits des citoyens sont mieux respectés, c'est le début d'une certaine libéralisation.

D'après Wikipédia

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17 janvier 2018

* * LA FAUTE DE L'ABBE MOURET - EMILE ZOLA

Je poursuis la saga avec ce volume, moins connu, et à mon avis moins réussi, sur le célibat des prêtres et leur voeu de chasteté, sur le désir en général. C'est surtout la structure narrative qui m'a déçue.

INCIPIT

La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l'autel.

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RESUME

Le héros, Serge Mouret, est le fils de François et de Marthe Mouret, personnages principaux du précédent roman (La conquête de Plassans). Ordonné prêtre à l'âge de vingt-cinq ans, il exerce son ministère dans le petit village des Artaud, à quelques kilomètres de Plassans, sa ville natale. Il sent monter en lui l'appel des sens, appel refoulé jusque-là par son éducation et sa formation au séminaire. Cet élan est attisé au contact des paysans, proches de la nature, et de leurs filles aux mœurs assez libres. Cette force se transforme en amour mystique pour la Vierge Marie, accompagné d’extases et de mortifications qui finissent par le rendre gravement malade. À deux doigts de mourir, il est confié par son oncle, le docteur Pascal à un athée nommé Jeanbernat et à sa nièce Albine, qui vivent dans une propriété à l’abandon appelée Le Paradou.

MON AVIS

J'ai beaucoup aimé la première partie, consacrée à l'abbé Mouret et à sa lutte contre la sensualité et le désir. Dès le début, il s'avère être un homme très sensuel. Tout le trouble : les odeurs de la nature, le velouté d'une feuille, la vie bouillonnante de la basse-cour, les coquines filles du village... J'adore la façon appuyée dont Zola évoque le désir chez l'abbé, avec l'adoration exagérée de ce dernier pour la vierge Marie, et tous les termes que l'auteur utilise évoquant nos cinq sens. L'abbé souffre dans sa chair, il voudrait être "mort" ; la vie est un perpétuel péché selon lui 

Puis, j'ai été très surprise par la deuxième partie (je suis même revenue en arrière, en me disant que j'avais sauté par inadvertance des pages de "transition"), en tout point différente, qui arrive très soudainement, sans qu'on s'y attende et sans beaucoup d'explication : on est subitement transporté dans la riche propriété où vit la jeune Albine , Serge se remet doucement d'une maladie (non identifiée) et qui semble-t-il, l'a laissé totalement amnésique, il ne se souvient pas de sa vie d'avant. Et il est amoureux fou de cet ange penché sur elle. Comment est-il arrivé là ? On sait vaguement que le docteur Pascal l'y a conduit. Mais pourquoi ? Cela a dû déclencher un scandale... Mystère total pendant tout ce deuxième tiers du livre qui se passe en totalité au Paradou, véritable jardin d'Eden où Adam-Serge et Eve-Albine font de sublimes promenades, romantiques et chastes, mais brûlant de désir l'un pour l'autre. La symbolique est si forte qu'on a même le fameux Arbre de vie de la Bible, au pied duquel ils commettront l'ultime péché. C'est un peu cliché, un peu mièvre. Par ailleurs Zola se complait (c'est une de ces manies dans son oeuvre mais elle est ici particulièrement exacerbée) à décrire toutes les fleurs, tous les arbres, dans le détail, avec une précision de botaniste, et une incroyable liste de noms de variétés, pendant des pages et des pages et ça devient assommant, disons-le tout net ! 

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Film La faute de l'abbé Mouret, 1970

La troisième partie raconte la lutte de Mouret contre la tentation. Il est revenu dans son église, mais Albine vient le voir, ne comprenant pas pourquoi il l'a quittée si brusquement. Le portrait de cet homme qui combat contre sa nature humaine est décrit avec beaucoup de finesse et d'intelligence... mais en même temps on le trouve bien lâche vis-à-vis d'Albine... et tout ça semble aujourd'hui un peu ridicule. Décidément, le voeu de chasteté, quelle bêtise !

En conclusion, je dirais que la deuxième partie est un peu ratée. Malgré une tentative brève d'explication (voir dans mes Extraits favoris) du docteur Pascal, ce n'est pas crédible : il aurait dû placer son malade chez des amis, voire chez lui (c'est son neveu) ; pourquoi diable chez cet athée, qui laisse sa jeune pupille libre comme l'air, vivant comme une sauvageonne ? Et pourquoi donc Mouret est-il subitement tombé amnésique ? Quelle maladie a-t-il eue ? Le procédé est un peu facile pour justifier que Mouret succombe au péché de la chair ! Il aurait été plus habile - si je puis me permettre en parlant de Zola - d'imaginer Albine tombant amoureuse du beau curé et le séduisant peu à peu. Cela dit, l'auteur a voulu peut-être rattacher cette maladie à la folie de la tante Adélaïde, qu'elle transmet à certains de ses descendants. Ca n'en reste pas moins une drôle d'attaque qu'a subie le prêtre en son église... On connaît la folie qui arrive doucement, avec des comportements de plus en plus étranges, mais une "attaque" soudaine qui fait perdre la mémoire... jamais entendu parler. Par ailleurs, toute l'exubérance de cette partie, qui se déroule exclusivement dans le jardin, avec énumération sans fin de variétés de plantes, est trop onirique, trop symbolique, trop étouffante par rapport au reste du roman.

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

La Faute de l’abbé Mouret est paru en 1875, c'est le cinquième volume de la série Les Rougon-Macquart. Faisant suite à La Conquête de Plassans, c’est le second ouvrage de la série qui traite du catholicisme et de la prêtrise.  

MES EXTRAITS FAVORIS

La nature elle-même fouette les sens de l'abbé

Peu à peu sa tête avait tourné, il sentait dans un même souffle pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l'odeur lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C'était comme un air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules vierges. Il lui semblait que Désirée [sa soeur] avait grandi, s'élargissant des hanches, agitant des bras énormes, balayant de ses jupes au ras du sol, cette senteur puissante dans laquelle il s'évanouissait. Il n'eut que le temps d'ouvrir la claie de bois. Ses pieds collaient au pavé humide encore de fumier, à ce point qu'il se crut retenu par une étreinte de la terre. 

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***

Les Artaud, même endormis, éreintés au fond de l'ombre, le troublaient de leur sommeil, dont il retrouvait l'haleine dans l'air qu'il respirait. Il n'aurait voulu que des roches sous sa fenêtre. Le village n'était pas assez mort ; les toits de chaume se gonflaient comme des poitrines ; les gerçures des portes laissaient passer des soupirs, des craquements légers, des silences vivants, révélant dans ce trou la présence d'une portée pullulante, sous le bercement noir de la nuit. Sans doute, c'était cette senteur seule qui lui donnait une nausée.

Une adoration excessive pour la sainte Vierge

Depuis sa sortie du séminaire, l'abbé Mouret avait appris à aimer la Vierge davantage encore. Il lui vouait ce culte passionné où Frère Archangias flairait des odeurs d'hérésie. Selon lui, c'était elle qui devait sauver l'Eglise par quelque prodige grandiose dont l'apparition prochaine charmerait la terre. Elle était le seul miracle de notre époque impie, la dame bleue se montrant aux petits bergers, la blancheur nocturne vue entre deux nuages et dont le bord du voile traînait sur les chaumes des paysans. Quand Frère Archangias lui demandait brutalement s'il l'avait jamais aperçue, il se contentait de sourire, les lèvres serrées, comme pour garder son secret. La vérité était qu'il la voyait toutes les nuits. Elle ne lui apparaissait plus ni soeur joueuse, ni belle jeune fille fervente : elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux, les paupières à demi-baissées, laissant couler des regards humides d'espérance qui lui éclairaient les joues.

***

S'il restait si tard à prier dans l'église, c'était avec l'idée folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre. Et pourtant, il la redoutait, cette Vierge qui ressemblait à une princesse. Il n'aimait pas toutes les Vierges de la même façon. Celle-là le frappait d'un respect souverain. Elle était la Mère de Dieu ; elle avait l'ampleur féconde, la face auguste, les bras forts de l'Epouse divine portant Jésus. Il se la figurait ainsi au milieu de la cour céleste, laissant traîner parmi les étoiles la queue de son manteau royal, trop haute pour lui, si puissante qu'il tomberait en poudre si elle daignait abaisser les yeux sur les siens.

***

Seul un enfant peut dire votre nom sans le salir. Plus tard, la bouche se gâte, empoisonne les passions. Moi-même, qui vous aime tant, qui me suis donné à vous, je n'ose à toute heure vous appeler, ne voulant pas vous faire rencontrer avec mes impuretés d'homme. J'ai prié, j'ai corrigé ma chair, j'ai dormi sous votre garde, j'ai vécu chaste ; et je pleure, en voyant aujourd'hui que je ne suis pas encore assez mort à ce monde pour être votre fiancé. (...) Prenez mes sens, prenez ma virilité. Qu'un miracle emporte tout l'homme qui a grandi en moi. Vous régnez au ciel, rien ne vous est plus facile que de me foudroyer, que de sécher mes organes, de me laisser sans sexe, incapable du mal, si dépouillé de toute force, que je ne puisse même plus lever le petit doigt sans votre consentement. Je veux être candide, de cette candeur qui est la vôtre, que pas un frisson humain ne saurait troubler. Je ne veux plus sentir mes nerfs, ni mes muscles, ni le battement de mon coeur, ni le travail de mes désirs. Je veux être une chose, une pierre blanche à vos pieds, à laquelle vous ne laisserez qu'un parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit où vous l'aurez jetée, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'être sous votre talon, ne pouvant songer à des ordures avec les autres pierres du chemin.

Descriptions du jardin merveilleux (toujours associé à la sexualité)

Autour d'eux, les rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse, pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis les chairs s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite : le blanc rose, à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui tâte l'eau d'une source ; le rose pâle, plus discret que la blancheur chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire une large manche ; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière ; le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches, habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère ; tandis que, ça et là, des roses lie de vin, presque noires, saignantes, trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion, etc. etc.

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C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon, robuste, puissant, fécond ; il était le doyen du jardin, le père de la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute la joie de la création : des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force qu'elle coulait de son écorce ; elle le baignait d'une buée de fécondation ; elle faisait de lui la virilité même de la terre. (...) Par moments, les reins de l'arbre craquaient ; ses membres se raidissaient comme ceux d'une femme en couche ; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une volupté.

Pourquoi cette convalescence au Paradou ?

Le docteur Pascal lui [à la Teuse, la servante] avait livré un véritable combat pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé le jeune prêtre perdu s'il le laissait au presbytère. Il dut lui expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de sainteté dont sa chambre était pleine hantaient son cerveau d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un milieu autre, où il pût renaître dans la paix d'une existence nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle. Pourtant, elle avait fini par consentir ; elle s'était même résignée à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du docteur, qui la confondait.

***

Le docteur Pascal : J'avais tout calculé. c'est là le plus fort ! Oh ! l'imbécile !... Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un autre côté, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en faisions à nous deux une demoiselle que nous aurions mariée quelque part. C'était parfait...

Le combat de l'abbé Mouret

A Albine : Que vos souffrances me soient comptées comme autant de crimes ! Que je sois éternellement puni de l'abandon où je dois vous laisser ! Ce sera juste... Tout indigne que je suis, je prie pour vous chaque soir.

***

A Albine : C'est la mort qui est ici, c'est la mort que je veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures... Entends-tu ! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s'y couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres des choses. La terre sue l'abomination. Tu mens quand tu parles d'amour, de lumière, de vie bienheureuse au fond de ton palais de verdure. Il n'y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent un poison qui change les hommes en bêtes ; les taillis sont noirs du venin des vipères ; tes rivières roulent la peste sous leurs eaux bleues. Si j'arrachais à ta nature sa jupe de soleil, sa ceinture de feuillage, tu la verrais hideuse comme une mégère, avec des côtes de squelette, toute mangée de vices..

***

Il était un prêtre parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette puérilité était morte. Dieu le visitait chaque matin et aussitôt il l'éprouvait. La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'âge, avec la faute, il entrait dans le combat éternel. (...) Jamais le ciel ne le frapperait assez. Il allait jusqu'à mépriser son ancienne sérénité, sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille, sans qu'il sentît même la meurtrissure du sol à ses genoux. Il s'ingéniait à trouver une volupté au fond de la souffrance, à s'y coucher, à s'y endormir. Mais, pendant qu'il bénissait Dieu, ses dents claquaient avec plus d'épouvante, la voix de son sang révolté lui criait que tout cela était un mensonge, que la seule joie désirable était de s'allonger aux bras d'Albine, derrière une haie en fleur du Paradou.

 

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15 janvier 2018

MILAN KUNDERA

Milan Kundera, né le 1er avril 1929 à Brno (Moravie), est un écrivain tchèque naturalisé français. Ayant émigré en France en 1975, il a obtenu la nationalité française le 1er juillet 1981. Il a écrit ses premiers livres en tchèque, mais utilise désormais exclusivement le français.

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Il est issu d'une famille où l'art et la culture sont considérés comme très importants. Son père est un célèbre musicologue et pianiste, recteur de l'académie de musique de Brno ; il apprend très tôt le piano à son fils. La musique tiendra une place non négligeable dans la vie et dans l'œuvre de Milan Kundera. Son cousin Ludvík Kundera, poète et dramaturge, est également connu.

Après des études secondaires à Brno, Milan entame en 1948 des études de littérature et d'esthétique à la Faculté des lettres de l'université Charles de Prague, mais change d'orientation au bout de deux semestres et s'inscrit à l'école supérieure de cinéma de Prague, la FAMU. À cette époque, c'est un communiste convaincu. Il est inscrit au parti communiste depuis 1947 mais en 1950, il commet un acte considéré comme délictueux et en est exclu. Cet épisode est évoqué dans La Plaisanterie et dans Le Livre du rire et de l'oubli : « Moi aussi j'ai dansé dans la ronde. C'était en 1948, les communistes venaient de triompher dans mon pays, et moi je tenais par la main d'autres étudiants communistes... Puis un jour, j'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas, j'ai été exclu du parti et j'ai dû sortir de la ronde. »

Il termine ses études en 1952, interrompues quelque temps à la suite d'« agissements contre le pouvoir ». En 1956, il est réintégré dans le parti.

Son premier livre, L'Homme, ce vaste jardin en 1953, est un recueil de 24 poèmes lyriques dans lequel Kundera essaie d'adopter une attitude critique face à la littérature dite de « réalisme socialiste », mais ne le fait qu'en se positionnant du point de vue marxiste.

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En 1955, il publie Le Dernier Mai, un livre de poésie consistant en un hommage à Julius Fučík, un héros de la résistance communiste contre l'occupation de l'Allemagne nazie en Tchécoslovaquie pendant la Seconde Guerre mondiale. Suit en 1957, Monologues, une collection de 36 poèmes dans lequel Kundera rejette la propagande politique et accentue l'importance de l'authentique expérience humaine. C'est un livre de poésies d'amour (le sous-titre est Le Livre sur l’amour), d'inspiration rationnelle et intellectuelle.

Dans la préface au roman de Josef Škvorecký, Miracle en Bohême, Kundera évoque assez longuement le « Printemps de Prague » (c'est-à-dire la période entre l'avènement d'Alexandre Dubček en janvier et l'invasion soviétique en août 1968). Il en fait remonter l'origine au scepticisme et à l'esprit critique tchèque, qui aboutit à ce que dès 1960, le régime est, dit-il, « une dictature en décomposition », situation très favorable à une intense création culturelle (Miloš Forman, Václav Havel, etc.). Un moment important est le 4e Congrès de l'Union des écrivains tchécoslovaques en juin 1967, les écrivains manifestent, pour la première fois publiquement, leur désaccord total avec la ligne politique des dirigeants du parti. Kundera participe activement à ce mouvement et y prononce un discours important. 

Dans cet esprit, il développe dans La Plaisanterie un thème majeur de ses écrits : il est impossible de comprendre et contrôler la réalité. C'est dans l'atmosphère de liberté du Printemps de Prague qu'il écrit Risibles amours (1968) ; ces deux œuvres sont vues comme des messagers de l'anti-totalitarisme.

L'invasion soviétique en août 1968 met fin à cette période de liberté d'expression des médias et plonge le pays dans le néo-stalinisme. Cette atmosphère restera inchangée jusqu'à la chute du communisme en Tchécoslovaquie en 1989. Kundera en est à nouveau exclu du Parti communiste en 1970, perd son poste d'enseignant à l'Institut des hautes études cinématographiques de Prague et ses livres sont retirés des librairies et des bibliothèques.

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Il évoque cette période des « petits boulots » de nouveau dans Le Livre du rire et de l'oubli, indiquant notamment qu'il a gagné de l'argent en établissant des horoscopes et qu'il a même pu en publier dans un magazine pour jeunes (sous pseudonyme). Il met alors à profit ses compétences musicales pour jouer avec un groupe de musiciens ambulants dans les taverne.

Malgré tout, il continue d'écrire. La vie est ailleurs est une forme de catharsis pour Kundera, il se confronte à son passé de communiste, sa place en tant qu'artiste et il s'en libère. 

En 1975, avec sa femme Véra, il quitte la Tchécoslovaquie pour la France. Il réside d'abord à Rennes, où il enseigne, en tant que professeur invité, en littérature comparée à l'université jusqu'en 1979, année où il rejoint l'École des hautes études en sciences sociales à Paris. Toujours en 1979, la nationalité tchécoslovaque lui est retirée ; deux ans plus tard, François Mitterrand lui octroie la nationalité française.

Paradoxalement, le fait qu'il soit interdit de publication dans son pays lui procure un sentiment de liberté. Pour la première fois de sa vie il peut écrire librement, la censure n'existant plus. Sachant qu'il n'écrit que pour des traducteurs, son langage se trouve radicalement simplifié. La langue française maîtrisée, Kundera se lancera dans la correction des traductions de ses livres. 

Durant ses premières années en France Milan Kundera soutenait qu'il avait dit tout ce qu'il avait à dire et qu'il n'écrirait plus de romans.

Il termine L'Insoutenable Légèreté de l'être en 1982 (publiée en 1984), son roman le plus connu. La sortie du film, réalisé par Philip Kaufman et Jean-Claude Carrière en 1988, y est sans doute pour quelque chose. Il écrit en 1981 la pièce en trois actes Jacques et son maître en hommage à Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot.

En 1993, Milan Kundera termine son premier roman écrit en français, La Lenteur (publié en 1995). Il continue, ici, ce qu'il avait commencé précédemment avec L'Immortalité, une critique de la civilisation de l'ouest de l'Europe. Kundera compare la notion de lenteur, associée à la sensualité dans le passé mais aussi un acte qui favorise la mémoire, à l'obsession de vitesse du monde contemporain.

En octobre 2008, le magazine tchèque Respekt publie un document sorti des archives de la police politique tchécoslovaque, un procès-verbal d'interrogatoire daté du 14 mars 1950 selon lequel Milan Kundera aurait dénoncé un de ses concitoyens, Miroslav Dvořáček, un jeune déserteur de l'armée tchécoslovaque passé à l'Ouest, qui par la suite a été condamné à 22 ans de prison dont il effectuera 14 dans de dures conditions. Le document est publié en 2008 par l'Institut tchèque d'études des régimes totalitaires. L'auteur nie catégoriquement les faits et se dit très choqué par de telles accusations. Kundera reçoit le soutien de l'ancien président tchèque Václav Havel et de l'historien tchèque Zdeněk Pešat. Entre temps, plusieurs écrivains à la notoriété internationale dont quatre prix Nobel de Littérature (JM Coetzee, Gabriel García Márquez, Nadine Gordimer et Orhan Pamuk) se sont associés pour défendre le romancier et exprimer leur « indignation devant une telle campagne orchestrée de calomnie ». L'écrivain et philosophe Bernard-Henri Lévy, l'un des soutiens les plus actifs de Milan Kundera contre ses délateurs écrira : « Non, franchement, je vois mal l'auteur de Risibles amours, même dans une autre vie, même dans sa préhistoire, endosser ce rôle de mouchard. Et tout, dans cette affaire, pue d'ailleurs la manipulation grossière ».

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Film L'insoutenable légèreté de l'être

En mars 2011, son Œuvre (au singulier), en deux volumes, entre au catalogue de la Bibliothèque de la Pléiade. Il rejoint ainsi la liste des très rares auteurs à être publiés de leur vivant dans la prestigieuse collection des éditions Gallimard. 

Depuis 1985 Kundera n'accorde plus d'entretiens, mais accepte de répondre par écrit. Toute information à propos de sa vie privée est scrupuleusement contrôlée par lui. z-le. Cliquez pour voir d'autres modèles.Cet article ne cite pas suffisamment ses sources (février 2015).

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Romans et nouvelles 

  • La Plaisanterie
  • Risibles Amours (nouvelles)
  • La vie est ailleurs
  • La Valse aux adieux
  • Le Livre du rire et de l'oubli
  • L'Insoutenable Légèreté de l'être
  • L'Immortalité
  • La Lenteur
  • L'Identité
  • L'Ignorance
  • La Fête de l'insignifiance

Il a aussi écrit des pièces de théâtre, des essais, des articles.

D'après Wikipédia

 

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13 janvier 2018

* * * LES RAISINS DE LA COLERE - JOHN STEINBECK

Mon premier Steinbeck... sublime découverte.

INCIPIT

Sur les terres rouges et sur une partie des terres grises de l'Oklahoma, les dernières pluies tombèrent doucement et n'entamèrent point la terre crevassée.

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RESUME

L'intrigue se déroule pendant la Grande Dépression (crise de 1929) et le lecteur suit les aventures d'une famille pauvre de métayers, les Joad, contrainte de quitter l'Oklahoma à cause de la sécheresse, des difficultés économiques et des bouleversements dans le monde agricole. Les Joad font route vers la Californie où on leur a promis qu'ils trouveraient une terre, du travail et la dignité.

Les Joad empruntent la Route 66 pour aller vers l'Ouest. Les Joad découvrent que la route est encombrée : de nombreuses autres familles, ruinées et chassées elles aussi, partent comme eux pour la Californie. Dans des camps de fortune dressés au bord de la route ils entendent l'histoire d'autres familles, dont quelques-unes reviennent de Californie. La famille Joad ne veut pas croire que les promesses auxquelles elle croit ne seront pas tenues, ainsi que semblent le dire certains...

MON AVIS

Ca c'est du roman ! Puissant, fort, marquant, d'une terrifiante beauté, il vous hante encore quand vous ne lisez pas et je suis sûre qu'il laissera des traces dans ma mémoire encore longtemps. L'histoire est riche en rebondissements (tous plus terribles les uns que les autres), poignante, et le style est parfait (merci aux traducteurs). Et le romanesque n'empêche pas la réflexion, profonde, cynique, pertinente, sur un monde en pleine mutation... qui n'est pas sans évoquer le nôtre.

Une sourde mélancolie, une compassion impuissante vous saisit, vous happe... Comment font ces diables d'auteurs, juste en alignant des mots, pour créer de telles impressions, si fortes, ces émotions, ces images qui s'impriment en nous durablement ? Quelle désillusion quant à mon propre talent (voir ICI)... il est clair que je n'avais pas le niveau !

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Quel bonheur de fermer la page, parce qu'on est appelé par une autre activité, mais d'imaginer le plaisir qu'on aura à le reprendre plus tard. Sans compter que l'écrivain établit un véritable suspense : la famille va de malheurs en malheurs, ils restent dignes, courageux, optimistes... on espère, page après page, qu'ils vont enfin trouver le bonheur. J'ai dévoré les dernières pages, je voulais tant savoir comment tout cela se terminerait : la fin sera-t-elle heureuse ou terrifiante ? En fait, elle n'est rien de tout ça, elle est inattendue, incroyable, m'a laissée scotchée et pensive... Ces gens restent dignes, courageux, persévérants, optimistes ; la vie est un chemin qu'il faut suivre envers et contre tout. Une leçon et quelle leçon !  

C'est un livre à lire absolument, surtout dans le contexte actuel avec ces flots d'émigrants politiques, économiques, écologiques, qui déferlent chez nous et que - exactement comme les Californiens - on accueille comme des chiens.

Sans conteste, un des plus beaux romans que j'ai lus.

CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath) est publié en 1939. L'auteur reçoit pour cette œuvre le prix Pulitzer en 1940.

Une adaptation cinématographique a été réalisée en 1940 par John Ford, avec Henry Fonda. La fin du film est différente de celle du roman (ce qui ne m'étonne pas...).

Alors qu'il écrit son roman chez lui, à Monte Sereno en Californie, Steinbeck éprouve des difficultés particulières à trouver un titre. Sa femme, Carol Steinbeck, lui propose Les Raisins de la colère, en référence au Battle Hymn of the Republic (chant patriotique américain) de Julia Ward Howe : « Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur ; Il piétine le vignoble où sont gardés les raisins de la colère ; Il a libéré la foudre fatidique de sa terrible et rapide épée ; Sa vérité est en marche. » Ces paroles font quant à elles référence au Livre de l'Apocalypse (Bible) aux vers 14:19-20 qui évoquent la justice divine et la délivrance de l'oppression lors du jugement dernier : « Et l'ange jeta sa faucille sur la terre, et vendangea la vigne sur la terre, et il en jeta les grappes dans la grande cuve de la colère de Dieu. La cuve fut foulée hors de la ville, et il en sortit du sang jusqu'à la hauteur du mors des chevaux, sur un espace de mille six cents stades. »

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Tempête de poussière

L'expression apparaît également à la fin du chapitre 25 du roman : « ...et dans les yeux des affamés monte la colère. Les âmes se remplissent des raisins de la colère qui pèsent de plus en plus lourd, de plus en plus lourd, jusqu'à la récote. »

Le Dust Bowl

Le Dust Bowl (« bassin de poussière ») est le nom donné à une région à cheval sur l'Oklahoma, le Kansas et le Texas, touchée dans les années 1930 par la sécheresse et une série de tempêtes de poussière provoquant une grave catastrophe écologique et agricole.  

À l'origine, les plaines du Sud sont des prairies où paissent les bisons et vivent des Amérindiens nomades. L'irrégularité des précipitations, les sols légers et les vents forts ne s'y prêtent pas aux activités agricoles. Mais, dans les années 1900, le faible coût de la terre, des chutes de pluie importantes, le progrès du machinisme agricole, y attirent des immigrants. Des millions d'hectares de prairies cèdent la place à des champs de céréales, faisant de la région le cœur agricole des États-Unis.

Lorsque la Grande Dépression touche les plaines du Sud au début des années 1930, les agriculteurs, pour compenser leurs pertes, décident d'augmenter leur production en multipliant le nombre de terres labourées. Mal leur en prend : de 1932 à 1937, la région est ravagée par la sécheresse qui laisse les terres à nu, exposées au soleil et aux vents. Ceux-ci emportent la couche de terre arable, causant d'effroyables tempêtes de poussière, les blizzards noirs, qui détruisent récoltes et pâturages et ensevelissent habitations et matériel agricole.  

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Une mère migrante, photo de Dorothea Lange, chargée de mission pour la Farm Security Administration

Des milliers de fermiers, ruinés, sont jetés sur les routes, en direction de l'ouest où ils espèrent se construire un nouvel avenir. On pense qu'environ trois millions de personnes ont ainsi migré, notamment vers la Californie, en empruntant la Route 66, à l'époque l'axe principal est-ouest du pays. Les fermiers les plus touchés sont originaires de l'Oklahoma (environ 15 % de la population de l'État) et de l'Arkansas. On les surnomme respectivement les Okies et les Arkies.

Cette catastrophe serait pour tout ou partie due au surlabourage, c'est-à-dire à un abus dans l'utilisation du labour occasionnant une érosion très importante. La solution a souvent été, dans un premier temps, de faire une culture en « courbes de niveau » avec des alternances charrue-instrument à dents, ou une « culture alternée », consis tant à distribuer le long des pentes des zones portant des cultures différentes ou intégrant des bandes en jachère (« culture en bandes »). Dès qu'il a été possible d'assurer un contrôle efficace des mauvaises herbes, la culture sans labour, voire le semis direct, se sont développés. Le gouvernement américain a également prôné une réduction draconienne du bétail, afin d'alléger la charge de culture. Une vaste campagne de reboisement nommée « projet Shelterbelt » a été lancée dans les Grandes Plaines, de la frontière canadienne au Texas, afin de freiner l'érosion des sols.

La crise écologique provoquée par le Dust Bowl a conduit le gouvernement américain à créer le Soil Conservation Service, appelé aujourd'hui Natural Resources Conservation Service, une agence chargée de la sauvegarde des ressources naturelles et de l'environnement et dépendant du ministère de l'Agriculture.

La route 66

La Route 66 est une ancienne route américaine qui reliait Chicago (Illinois) à Santa Monica (Californie), entre les années 1926 et 1985 aux États-Unis. Sa longueur a beaucoup varié au gré des années et des remaniements de son tracé, notamment à partir de 1937, où la 66 a cessé de desservir la ville de Santa Fe, au Nouveau-Mexique. La longueur communément admise est celle postérieure à ce remaniement, soit environ 2278 miles (3665 km). Avant 1937 elle était de 2448 miles (3945 km). La Route 66 traverse trois fuseaux horaires et 8 États (d'est en ouest : Illinois, Missouri, Kansas, Oklahoma, Texas, Nouveau-Mexique, Arizona et Californie). Son point central se trouve dans la petite ville d'Adrian, dans le Texas. Elle fut la première route transcontinentale goudronnée en Amérique. Les Américains la surnomment The Mother Road ou Main Street USA.

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Film de John Ford, 1940

Pendant la Grande Dépression des années 1930 et la vague de sécheresse du Dust Bowl, c'est par cette route que les fermiers à la recherche d'un emploi migrèrent vers la Californie.

La Route 66 a été officiellement déclassée en 1985. Si elle n'a plus d'existence officielle, elle conserve un caractère mythique et est sans doute la plus connue des routes américaines. Depuis le début des années 1990, des mouvements se sont créés pour assurer sa préservation, et les initiatives visant à y développer le tourisme sont de plus en plus nombreuses. La route est ainsi à nouveau fléchée à plusieurs endroits sous le nom Historic Route 66.

Weedpatch Camp, Baskerfield

Le campement de Weedpatch a été construit par la Farm Security Administration en 1936 pour loger les migrants pendant la grande dépression. Plusieurs bâtiments historiques ont été inscrits au National Register of Historic Places en 1996.

Le Dust Bowl a précipité sur les routes d'innombrables fermiers, chassés de l'Oklahoma principalement, mais aussi du Texas, de l'Arkansas et du Missouri. Ils s'installaient au bord des routes ou bien chez les exploitants qui les embauchaient. A cause du manque d'hygiène et de sécurité que ces camps présentaient, la FSA décida de construire des installations permanentes, avec l'eau courante, des écoles, coiffeur, poste, bibliothèques... L'Administration aidait également les arrivants à trouver du travail. Le premier directeur fut Tom Collins.

Les logements furent d'abord des tentes en toile sur des plateformes de bois, puis des maisons en dur furent bâties pour les employés. Un peu plus tard, le campement offre également aux résidents des maisons de bois. Il ne reste aujourd'hui que trois constructions : la salle communautaire, la poste et la bibliothèque. Ils ont été rénovés en 2007.

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Dans Les raisins de la colère, Steinbeck décrit les conditions de vie à Weedpatch.

Le camp a été ensuite mis sous l'autorité de la Kern County Housing Authority sous le nom de Sunset Labor camp et il aide toujours les migrants à la recherche de travail dans l'agriculture.

MES EXTRAITS FAVORIS

La poussière

Quand la nuit revint, ce fut une nuit d'encre, car les étoiles ne pouvaient pas percer la poussière et les lumières des fenêtres n'éclairaient guère que les cours. A présent, la poussière et l'air, mêlés en proportions égales, formaient un amalgame poudreux. Les maisons étaient hermétiquement closes, des bourrelets d'étoffe calfeutraient portes et fenêtres, mais la poussière entrait, si fine qu'elle était imperceptible ; elle se déposait comme du pollen sur les chaises, les tables, les plats. Les gens l'époussetaient de leurs épaules. De petites raies de poussière soulignaient le bas des portes. Au milieu de cette nuit-là, le vent tomba et le silence s'écrasa sur la terre. L'air saturé de poussière assourdit les sons plus complètement encore que la brume. Les gens couchés dans leur lit entendirent le vent s'arrêter. Ils s'éveillèrent lorsque le vent hurleur se tut. Retenant leur souffle, ils écoutaient attentivement le silence. Puis les coqs chantèrent, et leur chant n'arrivait qu'assourdi, alors les gens se tournèrent et se retournèrent dans leurs lits, attendant l'aube avec impatience. Ils savaient qu'il faudrait longtemps à la poussière pour se déposer sur le sol. Le lendemain matin, la poussière restait suspendue en l'air comme de la brume et le soleil était rouge comme du sang frais caillé. Toute la journée la poussière descendit du ciel comme au travers d'un tamis et le jour suivant elle continua de descendre, recouvrant la terre d'un manteau uniforme. Elle se déposait sur le maïs, s'amoncelait au sommet des pieux de clôtures, s'amoncelait sur les fils de fer ; elle s'étendait sur les toits, ensevelissait les herbes et les arbres.

Tom qui sort de prison 

On est sûr d'avoir à bouffer, on vous donne des vêtements propres et y a des endroits où qu'on peut prendre des bains. C'est pas déplaisant d'un côté. ce qui est dur c'est d'pas avoir de femmes. (...) Y a un gars qu'on avait libéré sur parole, dit-il. Au bout d'un mois il était de retour comme récidiviste. Y en a un qui lui a demandé pourquoi il avait fait ça. "Eh merde, qu'il dit, y a pas de confort chez mes vieux, y a pas l'électricité, pas de douches. Y a pas de livres et la nourriture est dégueulasse." Il a dit qu'il était revenu là où il y avait du confort et où la croûte était correcte. Il disait qu'il se sentait tout perdu là-bas, en pleine campagne, obligé de penser à ce qu'il faudrait qu'il fasse. Alors il a volé une auto et il est revenu.

Les petites gens et le "nouveau monde" - industrialisation et racisme

- C'est notre terre. C'est nous qui l'avons mesurée, qui l'avons défrichée. Nous y sommes nés, nous nous y sommes fait tuer, nous y sommes morts.  Quand même elle ne serait plus bonne à rien, elle est toujours à nous. C'est ça qui fait qu'elle est à nous... d'y être nés, d'y avoir travaillé, d'y être enterrés. C'est ça qui donne le droit de propriété, non pas un papier avec des chiffres dessus.

- Nous sommes désolés. Ce n'est pas nous. C'est le monstre. Une banque n'est pas comme un homme.

- Oui mais la banque n'est faite que d'hommes.

- Non, c'est là que vous faites erreur... complètement. La banque ce n'est pas la même chose que les hommes. Il se trouve que chaque homme dans une banque hait ce que la banque fait, et cependant la banque le fait. La banque est plus que les hommes, je vous le dis. C'est le monstre. C'est les hommes qui l'ont créé, mais ils sont incapables de le diriger.

 

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L'agriculture devenait une industrie et les propriétaires terriens suivirent inconsciemment l'exemple de la Rome antique. Ils importèrent des esclaves - quoiqu'on ne les nommât pas ainsi : Chinois, Japonais, Mexicains, Philippins. Ils ne mangent que du riz et des haricots, disaient les hommes d'affaires. Ils n'ont pas de besoins. Ils ne sauraient que faire de salaires élevés. Tenez, il n'y a qu'à voir comment ils vivent. Il n'y a qu'à voir ce qu'ils mangent. Et s'ils font mine de rouspéter on les rembarque, ce n'est pas plus compliqué que ça.

***

Le flot perpétuellement renouvelé des émigrants fit régner la panique dans l'Ouest. Les propriétaires tremblaient pour leurs biens. Des hommes qui n'avaient jamais connu la faim la voyaient dans les yeux des autres. Des hommes qui n'avaient jamais eu grand-chose à désirer voyaient le désir brûler dans les regards de la misère. Et pour se défendre, les citoyens s'unissaient aux habitants de la riche contrée environnante et ils avaient soin de mettre le bon droit de leur côté en se répétant qu'ils étaient bons et que les envahisseurs étaient mauvais, comme tout homme doit le faire avant de se battre. Ils disaient : ces damnés Okies sont crasseux et ignorants. Ce sont des dégénérés, des obsédés sexuels. Ces sacrés bon Dieu d'Okies sont des voleurs. Tout leur est bon. Ils n'ont pas le sens de la propriété. Et cette dernière assertion était vraie, car comment un homme qui ne possède rien pourrait-il comprendre les angoisses des propriétaires ? Et les défenseurs disaient : ils apportent des maladies avec eux, ils sont répugnants. Nous ne voulons pas d'eux dans nos écoles. Ce sont des étrangers.

***

Et les Sociétés et les Banques travaillaient inconsciemment à leur propre perte. Les vergers regorgeaient de fruits et les routes étaient pleines d'affamés. Les granges regorgeaient de produits et les enfants des pauvres devenaient rachitiques et leur peau se couvrait de pustules. Les grandes Compagnies ne savaient pas que le fil est mince qui sépare la faim de la colère. Au lieu d'augmenter les salaires, elles employaient l'argent à faire l'acquisition de grenades à gaz, de revolvers, à embaucher des surveillants et des marchands, à faire établir des listes noires, à entraîner leurs troupes improvisées.  

***

Ils ont diminué les salaires (...). Et il est venu toute une tapée de nouveaux ouvriers qu'étaient tout prêts à cueillir pour un quignon de pain, tellement ils crevaient de faim, nom d'un chien. T'allais pour attraper une pêche, on te l'enlevait des mains. Toute la récolte va être cueillie en un rien de temps. Ils faisaient la course pour avoir un arbre. J'en ai vu se battre... un type disait que c'était à lui, l'arbre, et un autre voulait cueillir au même. Ils ont été chercher ces gens-là au diable vert... jusqu'à El Centro. Crevaient de faim. J'dis au contrôleur : "Nous ne pouvons pas travailler pour deux cents et demi la caisse", et il me répond : "Alors, vous n'avez qu'à partir. Ceux-là ne demandent pas mieux. - Quand ils auront mangé à leur faim, ils refuseront de continuer", je lui dis. Alors il me fait : "Les pêches seront toutes cueillies et rentrées avant qu'ils aient pu manger à leur faim."

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La route

Ecoute le moteur. Ecoute les roues. Ecoute avec tes oreilles, avec tes mains sur le volant. Ecoute avec la paume de tes mains sur le levier des vitesses, écoute avec tes pieds sur les pédales. Ecoute la vieille bagnole asthmatique avec tous tes sens ; car un changement de bruit, une variation de rythme peut vouloir dire... une semaine en panne ici. Ce bruit... c'est les clapets. Pas à se frapper. Les clapets peuvent cliqueter jusqu'au Jugement dernier, ça n'a pas d'importance. Mais ce bruit sourd quand elle roule... ça ne s'entend pas, ça se sent, pour ainsi dire. C'est peut-être un coussinet qui fout le camp. Nom de Dieu, si c'est un coussinet qui fout le camp, qu'est-ce qu'on va faire ? L'argent file vite. Et qu'est-ce qu'elle a à chauffer comme ça aujourd'hui, la garce. On n'est pas en côte. Faudrait voir. Dieu de Dieu, la courroie de ventilateur s'est débinée ! Tiens, fabrique-moi une courroie avec ce bout de corde. Vérifions la longueur... là. J'vais épisser les bouts. Maintenant va doucement, hé, doucement jusqu'à ce qu'on trouve une ville. Cette corde ne durera pas longtemps. Si seulement on pouvait arriver en Californie, arriver au pays des oranges avant que ce vieux clou ne fasse explosion. Si on pouvait !

***

Et voici une histoire qui est à peine croyable, et pourtant elle est vraie. Elle est drôle et elle est très belle. Il y avait une famille de douze personnes qui avait été chassée de chez elle. Ces gens-là n'avaient pas d'auto. Ils ont fabriqué une roulotte avec de la vieille ferraille et ils y ont entassé tout ce qu'ils possédaient. Ils l'ont poussée sur le bord de la route 66 et ils ont attendu. Et bientôt voilà que s'amène une conduite intérieure qui les prend en remorque. cinq d'entre eux montent dans l'auto, sept autres dans la route, et un chien aussi dans la roulotte. Ils arrivent en Californie en un rien de temps. L'homme qui les avait conduits les a nourris durant tout le trajet. Et c'est une histoire vraie. Mais comment peut-on avoir un tel courage, une telle foi dans son prochain ? Il y a bien peu de choses qui pourraient enseigner une telle foi. Les gens qui fuient l'épouvante qu'ils ont laissée derrière eux... il leur arrive de drôles de choses, des choses amèrement cruelles et d'autres si belles que la foi en est ravivée pour toujours.

***

Tel homme, dont le cerveau jadis ne concevait qu'en hectares, se voyait à présent confiné pendant des milliers de milles, sur un étroit ruban de ciment. Et ses pensées, ses inquiétudes, n'allaient plus aux chutes de pluie, au vent, à la poussière ou à la croissance de la récolte. Les yeux surveillaient les pneus, les oreilles écoutaient le cliquetis des moteurs, les cerveaux étaient occupés d'huile, d'essence, supputaient anxieusement l'usure du caoutchouc entre le matelas d'air et la route. Un seul désir l'obsédait : l'eau de l'étape du soir, l'eau et les choses à mijoter sur le feu. Car la santé, seule, importait, la santé pour aller de l'avant. Toutes les volontés étaient tendues, braquées devant eux, et leurs craintes, autrefois concentrées sur la sécheresse ou l'inondation, s'attardaient maintenant sur tout ce qui était susceptible d'entraver leur lente progression vers l'Ouest.

La misère

Les enfants [du campement] restaient figés devant elle et la regardaient. Leurs visages étaient fermés, rigides, et leurs yeux allaient automatiquement de la marmite à l'assiette de fer-blanc que Man tenait à la main. Leurs yeux suivaient la cuiller de la marmite à l'assiette et quand elle passa l'assiette fumante à l'oncle John, tous les regards montèrent à sa suite. L'oncle John planta sa cuiller dans la fricassée, et le barrage d'yeux monta avec la cuiller. Un morceau de pomme de terre pénétra dans la bouche de l'oncle John et le barrage d'yeux se fixa sur son visage, pour voir comment il réagirait. Est-ce que ce serait bon ? Est-ce que ça lui plairait ?

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Ces petites phrases que j'aurais tant aimé savoir écrire moi-même !

Une large goutte de soleil rouge s'attardait à l'horizon, puis elle tomba et disparut ; le ciel restait brillant au-dessus de l'endroit où elle s'était évaporée, et un nuage déchiqueté pendait comme une guenille sanglante au-dessus du point de sa disparition.

***

Elle avait des cheveux gris arrangés en une seule tresse et portait une volumineuse robe d'indienne à fleurs, très crasseuse. Son visage ratatiné reflétait l'abrutissement, avec des poches de chair grise et bouffies sous les yeux et une bouche veule et molle.

***

Tom laissa son regard errer sur les tentes crasseuses, le misérable bric-à-brac, les antiques tacots, les paillasses bosselées étalées au soleil et les bidons noircis posés au-dessus des trous tapissés de cendres qui servaient de foyers.

***

Sujet de rédaction : décrivez un harmonica. Aucun problème pour Steinbeck :

Un harmonica est un instrument facile à transporter. Suffit de le sortir de sa poche de derrière et de le tapoter dans le creux de la main pour en chasser la poussière, les brins de saleté et les miettes de tabac. Et le voilà prêt. On peut tout tirer d'un harmonica : le son mince, filé, de la clarinette, ou des accords compliqués, ou une mélodie avec des accords rythmés. On peut mouler la musique dans le creux de ses mains, le faire gémir et pleurer comme une cornemuse, en tirer le son plein et grave de l'orgue, ou encore les notes aigrelettes des chalumeaux de montagnards. Toujours sur soi, toujours dans la poche. Et tout en jouant on apprend de nouveaux trucs, une nouvelle façon de placer les mains qui crée de nouvelles sonorités, ou une manière de pincer les notes entre les lèvres, sans l'aide de personne. On s'exerce - à tâtons - parfois seul à midi, à l'ombre, parfois devant l'entrée de la tente, le soir après souper, pendant que les femmes font la vaisselle. Inconsciemment, on bat doucement la mesure du pied. Les paupières se soulèvent et retombent en cadence. Et si on le perd, si on le casse, eh bien ma foi ce n'est pas une grande perte. On peut en racheter un pour un quart de dollar.

***

Le printemps est merveilleux en Californie. Les vallées sont des mers odorantes d'arbres en fleurs, aux eaux blanches et roses. Et bientôt les premières vrilles font leur apparition sur les vignes et déferlent en cascades sur les vieux ceps tordus. Les riches collines verdoient, rondes et veloutées comme des seins, et sur les terrains plats réservés aux cultures potagères, s'alignent à l'infini les pâles laitues, les minuscules choux-fleurs et les plants d'artichauts d'un gris vert irréel.

 

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12 janvier 2018

L'ESPAGNE DE 1800 à 1950

Charles IV est renversé en 1808 par son propre fils Ferdinand VII. Charles IV en appelle alors à la France mais Napoléon, plutôt que de favoriser le père ou le fils, préfère faire de l'Espagne un royaume vassal qu'il confie à son frère Joseph Bonaparte. Les classes supérieures acceptent le nouveau monarque (ce seront les afrancesados) tandis que les classes populaires, surtout rurales se soulèvent le 2 mai 1808 et forment des milices pour combattre. C'est ce que les Français appellent la guerre d'Espagne et les Espagnols la Guerra de Independencia. Le 18 mars 1812 est rédigée une constitution qui sera abolie à la restauration. En 1813, harcelées par la guérilla et perdant plusieurs batailles contre les Britanniques dirigés par Wellington, les troupes françaises sont obligées de se retirer et Joseph Bonaparte abandonne le trône. Ferdinand VII est restauré en 1814.

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Ferdinand VII

Cependant, il se révèle très vite un souverain autoritaire. Confronté à de violentes révoltes, il est contraint en 1822 de proclamer une Constitution qu'il ne respecte pas. Il rétablit l'Inquisition et persécute les libéraux. Le général Rafael del Riego, avec la complicité d'autres officiers, organise une mutinerie le 1er janvier 1820 et exige le rétablissement de la constitution de 1812. Les troupes de Riego marchent sur les principales villes d'Andalousie, dans l'espoir de provoquer une insurrection anti-royaliste, mais la population locale manifeste une certaine indifférence. En revanche une révolte éclate en Galice et se propage rapidement à travers l'Espagne. Le 7 mars 1820, le palais royal de Madrid est encerclé par les soldats du général Ballesteros, et dès le 10 mars, le roi accepte de rétablir la constitution. Ce dernier fait alors appel à la France qui intervient en 1823 par l'Expédition d'Espagne. Ferdinand VII retrouve tous ses pouvoirs et inaugure une période de terreur blanche qui dure dix ans.

Entre 1818 et 1830, toutes les colonies espagnoles d'Amérique latine obtiennent leur indépendance (sauf Porto Rico, Cuba et les Philippines). L'Espagne se tourne alors vers le Maroc en 1906 et y établit un protectorat en 1912.

La mort de Ferdinand VII entraîne une crise dynastique (1833-1840) qui débouche sur une guerre civile entre les partisans d'Isabelle II d'Espagne, héritière légitime, âgée de deux ans, et les carlistes partisans de Don Carlos, frère du roi, et de l'absolutisme. Ces derniers sont finalement vaincus. Après une période de régence, le règne personnel d’Isabelle II (1843, elle a treize ans -1868) a été assez impopulaire et agité. La reine ne semble pas avoir porté un grand intérêt à la politique. Assez rapidement, la réalité du  pouvoir appartient à l'armée et ce sont des généraux qui contrôlent le pays. En 1868, le général Joan Prim lance une révolution et force la reine Isabelle, le 30 septembre, à s'exiler en France. Elle n'abdique cependant qu'en 1870. Le duc Amédée de Savoie est choisi pour lui succéder mais il abdique dès 1873. Devant la situation inextricable, la République est proclamée le 11 février 1873. L'industrialisation du pays reste timide, l'économie est à l'image du pays, dépossédé de ses colonies, marqué par les guerres napoléoniennes et les guerres civiles. Le pays reste donc en marge de l'Europe tandis que Français, Britanniques et Allemands développent des industries puissantes. La première ligne de chemin de fer est construite en 1848.

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Isabelle II

Toutefois, dès 1874, les Bourbons sont restaurés en la personne d'Alphonse XII, fils d'Isabelle II, et une monarchie constitutionnelle (1876) stable s'installe. Mais la crise agraire, le retard industriel, les revendications autonomistes de la Catalogne, les grèves et l'anarchisme secouent le pays. Pendant la minorité d'Alphonse XIII, l'Espagne se lance dans la guerre hispano-américaine contre les États-Unis et perd Cuba, Porto Rico et les Philippines en 1898.

Neutre pendant la Première Guerre mondiale, l'Espagne est vivement touchée par la grippe espagnole. Le gouvernement doit faire face à une grève générale en 1917. Au Maroc espagnol, la révolte d'Abd el-Krim dans les années 1920 provoque la guerre du Rif. Le général Primo de Rivera s'impose comme premier ministre après le coup d'État du 13 septembre 1923. Il prend des mesure radicales qui instituent une dictature. Il engage aussi une série de grands travaux pour moderniser le pays. Mais son autoritarisme, la crise économique de 1929, la persistance du problème agraire et les mécontentements visibles dans tout le pays ont raison de lui : il s'exile en 1930, suivi du roi en 1931. La Seconde République espagnole est proclamée.

Elle repose sur une nouvelle constitution libérale qui instaure le suffrage universel. Elle prend des mesures en faveur des paysans (loi agraire du 15 septembre 1932), des femmes (droit de vote, divorce autorisé) et des autonomies catalane et basque. Les titres de noblesse sont abolis et le pouvoir du clergé et de l'armée se trouve diminué. Manuel Azaña est président du conseil de 1931 à 1933 et devient dirigeant du Front populaire (Frente popular) en 1936. D’abord chef du gouvernement, il est élu président de la République en mai et assiste, impuissant, au « printemps tragique ». En proie à une grave crise politique ponctuée de grèves, d’enlèvements, d’assassinats d'opposants comme le dirigeant monarchiste José Calvo Sotelo, le pays se délite sous ses yeux.

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Barcelone 1936

En juillet 1936, les généraux Émilio Mola et Francisco Franco organisent un soulèvement militaire nationaliste et le putsch qui rallie plusieurs régions d'Espagne et marque le début de la guerre civile. Dolores Ibárruri, plus connue sous le nom de La Pasionaria, se dresse pour défendre la république avec le célèbre slogan ¡ No pasarán ! (« Ils ne passeront pas »), lancé du balcon du ministère de l'Intérieur au moment de l'offensive franquiste contre Madrid.

Le camp républicain incarne, au début du conflit, le gouvernement légal de la Seconde République, appuyé par des militants représentant diverses tendances progressistes et surnommés les rojos (« rouges »). Le camp nationaliste est constitué de rebelles appelés nacionalistas (« nationalistes ») ou facciosos (« factieux »). Cette guerre prend aussi la forme, dans certains territoires contrôlés par les rojos, d'une révolution sociale qui crée des conditions de collectivisation des terres et des usines, et qui permet l'expérience de nouvelles relations sociales et politiques dans ces zones. Le Parti ouvrier d'unification marxiste et la Confédération nationale du travail, syndicat anarchosyndicaliste créé en 1910, vont avoir énormément d'importance. Lors de la tentative de la prise de Barcelone par les troupes franquistes, le groupe anarchiste Nosotros (Garcia Oliver, Durruti, Ascaso…) va sauver la ville des franquistes. Cela va leur valoir peu de temps après d'être appelé au bureau du président de la generalitat de Catalogne, Lluís Companys qui leur donne la gestion de la ville. Companys reste au gouvernement mais n'a aucun impact sur les décisions sociales qui sont du ressort du Comité Central des Milices Antifascistes (CCMA). La Catalogne voit fleurir un élan autogestionnaire et collectiviste qui touche aussi, dans une moindre mesure, l'Aragon, les Asturies, l'Andalousie et Valence.

La guerre se déroule de juillet 1936 à avril 1939 et s'achève par la défaite des républicains et l'établissement de la dictature de Francisco Franco. Au cours de cette guerre civile, les futurs belligérants européens de la Seconde Guerre mondiale commencent à s'affronter indirectement : le Troisième Reich de Hitler et l'Italie de Mussolini apportent leur soutien à Franco, en particulier lors de l'épisode tragique de Guernica. L'Union soviétique vend des armes aux républicains, tout en cherchant la prise de pouvoir communiste au sein de la république. Staline ne s'investit cependant beaucoup dans cette guerre, il craint en effet qu'un régime communiste en Espagne ne fasse basculer la France et le Royaume-Uni dans le camp fasciste en réaction. La France et le Royaume-Uni ne participent pas directement, mais ils laissent les Brigades internationales s'engager aux côtés des républicains.

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Francisco Franco

Le franquisme désigne le gouvernement autoritaire et réactionnaire de l'Espagne sous la dictature du caudillo, Francisco Franco. Entre 1939 et 1944, le régime est répressif envers les anciens Républicains emprisonnés (500 000 détenus en 1940) et les opposants. Franco achève la contre-révolution débutée en 1936. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Franco passe de la neutralité à la non-belligérance en 1940, pour revenir à la neutralité en 1944. La Phalange contrôle la police politique, l’éducation nationale, la presse, la radio, la propagande et toute la vie économique et syndicale jusqu'à l'an 1943. Après la guerre, la Phalange est peu à peu écartée du pouvoir au profit de l’Église catholique, pour différencier le pays des régimes de l'Italie et l'Allemagne.

Plus de 400 000 prisonniers politiques sont utilisés par le gouvernement franquiste comme esclaves. Selon l'historien Javier Rodrigo, « Une grande partie des politiques de construction de l'après-guerre sont faites avec le travail forcé de prisonniers de guerre. Ces prisonniers proviennent de camps de concentration nés avec la logique de superposer une politique de violence répressive, de transformation et de rééducation à une logique d'anéantissement et d'élimination directe ». Franco devient, après Hitler, le dictateur à installer le plus grand nombre de camps de concentration en Europe.

On peut parler de deux grandes étapes dans ce gouvernement. Une première, jusqu'à 1957, est caractérisée par l'autarcie économique et le contrôle du Gouvernement par la Phalange. Mais la crise économique et la spéculation économique contre la monnaie risquent de faire tomber le régime. À compter de 1959, avec la visite du Président Eisenhower le 21 décembre 1959, le Gouvernement du Général Franco se rapproche des pays occidentaux. La guerre froide permet à Franco ce rapprochement, sans toutefois que l'Espagne bénéficie du plan Marshall. Présenté comme un pays anti-communiste, le régime reçoit cependant des aides américaines durant la période. En 1955, l’Espagne entre aux Nations unies. Dans les années 1960, Franco cherche à industrialiser et à ouvrir son pays en promouvant le tourisme. En 1959, après avoir longtemps ménagé la chèvre et le chou, le Caudillo donne la préférence à la tendance « technocratique », animée par l'Opus Dei, qui vise à moderniser l'Espagne sans remettre en cause l'autoritarisme du régime. La tendance "Phalange", fascisante et passéiste, est écartée du pouvoir.

Le régime a abandonné (tacitement) sa structure et son idéologie fascisantes pour une conception du pouvoir et de l'économie de type autoritaire et conservateur, très réactionnaire en ce que concerne les mœurs et la religion. Franco reconnaît le catholicisme comme religion d’État, rétablit le budget du culte, établit des aumôneries dans les écoles, les syndicats, l’armée. Depuis avril 1937, la Phalange espagnole est le parti unique. L’armée est également un des appuis du caudillo, avec les grands propriétaires terriens, la haute bourgeoisie industrielle et financière et les classes moyennes naissantes.

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Franco et le futur roi Juan Carlos

Les premières manifestations du mécontentement naissent au sein des universités dans les années 1960. Malgré la force de contrôle des syndicats verticaux, commencent les premières grèves et manifestations ouvrières, avec la fondation des syndicats HOAC et CCOO. Les grèves, les manifestations d’étudiants et les attentats d'ETA et des GRAPO, comme celui qui coûte la vie au premier ministre, Luis Carrero Blanco, vont en augmentant à la fin des années 1960. L’Église catholique cesse d’être un appui pour le régime et se range dans l’opposition à partir de 1970. Le pouvoir de Franco diminue alors. Il cède, en juillet-septembre 1974, les fonctions de chef de l’État à Juan Carlos qui est couronné roi d’Espagne conformément à la volonté de son prédécesseur.

Le niveau de vie général est encore relativement faible : les enfants ne sont pas tous scolarisés, les rues de nombreuses villes ne connaissent pas l'asphalte, certains quartiers ne reçoivent pas le courrier, d'autres ne sont pas raccordés au tout-à-l'égout, les systèmes de transport et de santé sont rudimentaires... Après la mort de Franco, le 20 novembre 1975, le régime évoluera doucement vers une démocratie.

D'après Wikipédia

 

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09 janvier 2018

HARUKI MURAKAMI

Haruki Murakami (né à Kyoto le 12 janvier 1949) est un écrivain japonais. Auteur de romans à succès, mais aussi de nouvelles et d'essais, Murakami a reçu une douzaine de prix et autres distinctions. Traduit en cinquante langues et édité à des millions d'exemplaires, il est un des auteurs japonais contemporains les plus lus au monde.

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Fils d'un enseignant de littérature japonaise au collège, Haruki Murakami passe son enfance avec ses livres (« j'étais un enfant unique, solitaire, inquiet. Je passais mes journées enfermé, avec mes chats et mes livres. [...] j'ai tout de suite senti que la fiction était plus belle que la vie. »). Adulte, il opte pour les arts théâtraux et souhaite devenir scénariste de cinéma.

Après ses études à l'université Waseda, il est pendant huit ans (de 1974 à 1981) responsable d'un bar de jazz, le Peter Cat, dans le quartier de Kokubunji à Tokyo. 

Ses expériences d'étudiant et de travail nourrissent son premier roman, le réaliste Écoute le chant du vent, publié au Japon en 1979, et pour lequel il reçoit le prix Gunzō. Depuis, Murakami préfère alterner son écriture entre l'« épreuve » des romans et la « joie » des nouvelles, les secondes étant « une sorte de laboratoire » nourrissant les premiers.

Sa renommée établie après plusieurs romans primés, sa femme et lui partent vivre à l'étranger : d'abord au sud de l'Europe (Italie et Grèce), ce qui lui inspire le recueil de voyage Ciels de pluie, ciels de feu ; puis aux États-Unis, où de 1993 à 1995 il enseigne la littérature japonaise comme professeur invité dans plusieurs universités : à Princeton, Harvard, et Tufts.

En 1995, il revient vivre au Japon, marqué par le séisme de Kobe et l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo de la secte Aum. Ces tragédies inspirent le double livre d'enquête Underground (1997-1998), puis le recueil de nouvelles Après le tremblement de terre (2000). 

Haruki Murakami est également traducteur en japonais de plusieurs écrivains anglo-saxons (parmi lesquels Scott Fitzgerald, John Irving, ou encore Raymond Carver. Murakami est aussi un grand amateur de jazz auquel de nombreuses références sont faites dans ses romans et de course à pied.

Ses romans et nouvelles sont fréquemment teintés de fantastique, ancrés dans une quotidienneté qui va subtilement sortir des rails de la normalité. Ayant lu et apprécié beaucoup de fiction européenne et anglo-saxonne dans sa jeunesse, puis vécu dans le sud de l'Europe et aux États-Unis, des influences occidentales sont perceptibles dans ses œuvres. Cela fait de lui un écrivain international, avec des références à la culture populaire mondiale, tout en gardant son vécu japonais.

Les ouvrages de Murakami relèvent d'une forme de surréalisme qui, en se fondant sur une mélancolique banalité quotidienne, arrivent à former des récits originaux par cette idée du lien qui relie, dans la pensée du bouddhisme ou du shintoïsme, les événements et les êtres : une action provoque même de façon lointaine et indirecte une réaction immédiate, dans la réalité ou ailleurs.

1Q84 (premier tome en 2009) a été un immense succès international.

Romans

  • Écoute le chant du vent
  • Flipper 
  • La Course au mouton sauvage
  • La Fin des temps
  • La Ballade de l'impossible
  • Danse, danse, danse 
  • Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil 
  • Chroniques de l'oiseau à ressort
  • Les Amants du Spoutnik 
  • Kafka sur le rivage
  • Le Passage de la nuit 
  • 1Q84 (3 tomes) 
  • L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage
  • Killing Commendatore

Il a aussi écrit des nouvelles et des essais.

 

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07 janvier 2018

* * * MONT-ORIOL - GUY DE MAUPASSANT

Encore un petit Maupassant.

INCIPIT

Les premiers baigneurs, les matineux déjà sortis de l'eau, se promenaient à pas lents, deux par deux ou solitaires, sous les grands arbres, le long du ruisseau qui descend des gorges d'Enval.

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RESUME

Venue de Paris en Auvergne avec son mari William, sur les terres du village d'Enval, Auvergne, suivre un traitement thermal contre une supposée stérilité, Christiane Andermatt découvre l'amour avec Paul Brétigny. Son banquier de mari spécule sans relâche sur des terrains de la région, construisant une nouvelle ville d'eaux pour refaire sa fortune. L’intrigue amoureuse adultère (et d'autres) et l'opération financière se croisent.

MON AVIS

Qu'est-ce que je l'aime, Maupassant... Ses histoires, souvent cruelles, mais aussi pleines de tendresse pour les personnages (même les "méchants", qui sont juste ramenés à leur "humanité"), et piquantes d'humour. Et son style. Le plus beau du XIXe selon moi. Moins factuel et journalistique que Zola, plus léger que Balzac... Si parfait dans le choix des mots, la longueur des phrases, la précision et la pertinence des dialogues, la description jamais lassante de paysages ou de portraits... En même temps, Balzac... non, décidément je les aime trop, mes écrivains du XIXe, ils ont chacun leurs caractéristiques. Il faut que je me remette très vite à Flaubert et Hugo pour comparer.

Ce que j'aime chez ces grands auteurs, ce sont aussi toutes ces petites phrases finement ciselées, parfaitement intégrées dans l'histoire, mais qui vous racontent quelque chose d'universel, quelque chose de la nature humaine, quelque chose de philosophique. Je suis peut-être mal tombée, mais je n'ai jamais lu, dans la littérature moderne, chaque fois que j'ai essayé, sur ces paragraphes qui vous font lever le nez, réfléchir, relire, puis réfléchir encore, en vous disant : "Oui... c'est tellement vrai..."

Ce roman est extrêmement plaisant, mêlant la critique capitalistique, les dérives médicales et une réflexion sur l'amour (impossible), la séduction, la maternité... Brillant. Sans jamais oublier d'être drôle.

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CE QU'EN DIT WIKIPEDIA

Le roman est publié en 1887. Maupassant entremêle plusieurs thèmes : critique du milieu médical, aspiré par la renommée et par l'argent, satire de la condition féminine, ballotée dans les enjeux moraux et par l'exigence d'enfants et, surtout, tableau sans concession du capitalisme alimenté par la finance, sous la forme d'une ample opération de spéculation agrémentée de mensonges.

La source Bonnefille

Elle existe mais s'appelle aujourd'hui Source Marie. Originellement source de la Cascade, elle porte aujourd'hui le nom de source Marie, du nom de la femme qui la gardait (Maupassant en fait mention). Elle est découverte au XVIIIe siècle, et exploitée au XIXe siècle pour ses qualités médicinales et thérapeutiques. 

Son « eau ferrugineuse, gazeuse et calcique » (Professeur Truchot, 1878) soignait notamment « les ratées de la motricité gastro-intestinale et les problèmes génito-urinaires » (Docteur Nivet, 1845). Elle est captée dans une petite construction en maçonnerie, sur la rive gauche du ruisseau Ambène, où elle se déverse en produisant un abondant dépôt ferrugineux. 

Au XVIIIe et au XIXe, Enval est surtout un village vigneron. Le vignoble produit un vin au goût de terroir assez prononcé. Le phylloxéra à la fin du XIXe ainsi que l’évolution des goûts expliquent sa lente disparition. De cette époque subsistent des maisons vigneronnes dans la rue de l'Ambène et des caves à vin voûtées sur l'autre rive du ruisseau, rue des Caves.

George Sand qui a fait plusieurs séjours à Enval parle de la source : « Propriété d’une vielle femme qui l’a enfermée dans une cahute et qui la vend aux amateurs. C’est une eau limpide et acidulée, délicieuse au goût et dont les habitants de Riom font usage comme eau de Seltz. Ceux d’Enval la prisent à l’égal du vin et pour mon compte je la préférerais beaucoup, quoique que le vin des coteaux voisins soit très bon. »

Perdue vers 1920, la source est retrouvée en 1999 et remise en eau par la commune d’Enval. L’ancien mur de la construction a été en partie rebâti et une fontaine à bras été installée.

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Le thermalisme au XIXe

Le thermalisme connaît un engouement exceptionnel au XIXe siècle. Très rapidement, l'extension rapide des liaisons ferroviaires rend accessibles des stations alors isolées pour les Parisiens et les étrangers. La croissance de la fréquentation s'emballe, et l'on passera de 22 000 curistes en 1822 à 120 000 en 1855. En Savoie, à Aix-les-Bains, des personnalités du monde politique, des arts mais aussi des écrivains viennent dans la commune pour profiter des sources chaudes qui font de la ville une station thermale des plus réputées au monde. Aux confins de la Lorraine, une demi-douzaine de stations se développent comme Plombières-les-Bains, Vittel, Contrexéville, Bourbonne-les-Bains, Bains-les-Bains, etc. Dans la chaîne pyrénéenne, pas moins de 31 stations thermales fleurissent. L'Auvergne n'échappe pas à ce mouvement : le Mont-Dore, Royat, La Bourboule, Saint-Nectaire… et surtout Vichy, qui devient l'archétype de la ville thermale par excellence.

Au début du XIXe siècle, les eaux thermales se définissent par leur température (eau de source de plus de 20 degrés), mais cette norme évolue et toute eau minérale naturelle à visée curative sera dite « thermale ». La station n'a pas de définition médicale, le terme vient du langage commun désignant un arrêt ou une pause des voitures publiques puis des trains. La loi du 13 avril 1910 définit une station thermale comme une commune, fraction ou groupement de communes qui possède des sources minérales ou un établissement les exploitant. Cette définition tautologique entérine le fait accompli d'un usage déjà consacré.  

Evolution de l'approche médicale :

Après la Révolution, l'Académie nationale de médecine hérite des prérogatives de l'Académie royale de médecine, dont la surveillance des eaux minérales. Toutefois son rôle se borne à recommander que les cures thermales soient contrôlées par des médecins. De fait, ce sont les médecins thermaux qui assurent la promotion des stations thermales. Le XIXe siècle voit apparaitre un courant médical sceptique ou critique envers le thermalisme auquel on reproche : les liens d'intérêts des médecins thermaux, l'absence de bases scientifiques reconnues, les indications thérapeutiques imprécises, les résultats peu clairs.

Pour répondre aux critiques, la médecine thermale évolue et se rationalise. Progressivement elles se spécialisent, en fonction d'indications thérapeutiques plus précises (une ou deux indications principales, et un petit nombre d'indications secondaires). Par exemple, Vichy pour les maladies métaboliques et digestives, accessoirement anémiques et rénales, d'autres stations traitent les affections ostéo-articulaires, respiratoires, dermatologiques... Les stations peuvent se distinguer et gagner leur identité, le territoire national couvrant l'ensemble des pathologies. Cette spécialisation des stations est propre à la France, elle n'existe pas dans les autres pays.

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Le thermalisme entraine ainsi des débats aux enjeux multiples : scientifiques, institutionnels, économiques et politiques. L'hydrologie médicale (non savant du thermalisme médical ou crénothérapie) fait son entrée universitaire à partir des années 1890. En 1939, 9 facultés de médecine ont une chaire d'hydrologie.

Selon le décret loi impérial du 28 janvier 1860 règlementant les établissements thermaux, l'usage des eaux ne dépend pas d'une prescription médicale, et rien n'oblige un curiste à consulter un médecin sur place. L'avis médical n'est que recommandé, le but recherché étant la prospérité de la station. Les cures sont ainsi librement effectuées : masseurs, personnels des bains et personnel hôteliers, moyennant pourboires, jouent le rôle de guide-conseils dans leur déroulement. Les médecins thermaux sont partagés entre la nécessité de laisser toute liberté aux curistes pour les attirer (curistes - touristes) et le désir d'un pouvoir accru (sur les curistes-patients), voire d'un pouvoir politique local au sein de la commune.

Le débat politique porte sur la stratégie : fonder la cure sur l'usage exclusif de l'eau (thermalisme médical) ou aussi sur tout ce qui est autour (thermalisme touristique ou d'agrément). Ce débat reflète une opposition entre modèle français (centralisé et médicalisé) et le modèle allemand (décentralisé et d'agrément). Le modèle allemand apparait d'abord exemplaire pour son organisation remarquables des loisirs. Après la défaite de 1871, une réaction patriotique met en avant la supériorité du thermalisme français par ses eaux de qualité supérieure, et ses stations plus spécialisées et plus vertueuses. Mais les stations françaises doivent se moderniser pour devenir plus attractives, le temps n'est plus où les sites thermaux recevaient des dons lors de visites royales ou princières. Les impératifs économiques conduisent à se rapprocher du modèle allemand par l'instauration de taxes sur le jeu et sur le séjour.

La situation légale du jeu, très apprécié, est d'abord confuse : interdit en 1781, autorisé dans les stations thermales en 1806, abrogé en 1836. Dans la réalité, il existe 150 établissements de jeu au début du XXe siècle en situation de « tolérance illégale ». Différentes lois, en 1907, réaffirment le privilège des villes saisonnières (balnéaires et thermales) en matière de jeu et de taxes sur le jeu. En 1910, une loi permet aux stations de prélever une taxe de séjour, cette possibilité n'est d'abord guère appliquée par les communes, par crainte d'éloigner la clientèle. En 1919, la taxe de séjour devient obligatoire et une taxe supplémentaire est instaurée, destinée à financer l'Office National du Tourisme (fondé en 1910) et l'Institut d'Hydrologie et de Climatologie de Paris (fondé en 1913). 

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MES EXTRAITS FAVORIS

Maupassant se moque des médecins et des financiers

Et les potions, les pilules, les poudres qu'on devait prendre à jeun, le matin, à midi, ou le soir, se suivaient avec des airs féroces. On croyait lire : Attendu que M. X... est atteint d'une maladie chronique, incurable et mortelle, il prendra :

1° du sulfate de quinine qui le rendra sourd et lui fera perdre la mémoire ;

2° du bromure de potassium qui lui détruira l'estomac, affaiblira toutes ses facultés, le couvrira de boutons et fera fétide son haleine ;

3° de l'iodure de potassium aussi, qui, desséchant toutes les glandes sécrétantes de son individu, celles du cerveau comme les autres, le laissera, en peu de temps, aussi impuissant qu'imbécile ;

4° du salicylate de soude, dont les effets curatifs ne sont pas encore prouvés, mais qui semble conduire à une mort foudroyante et prompte les malades traités par ce remède...

***

La journée commença mal pour Andermatt. En arrivant à l'établissement des bains, il apprit que M. Aubry-Pasteur était mort, dans la nuit, d'une attaque d'apoplexie, au Splendid Hotel. Outre que l'ingénieur lui était très utile par ses connaissances, son zèle désintéressé et l'amour dont il s'était pris pour la station du Mont-Oriol qu'il considérait un peu comme sa fille, il était fort regrettable qu'un malade, venu pour combattre une tendance congestive, mourût justement de cette manière, en plein traitement, en pleine saison, au début du succès de la ville naissante. Le banquier, fort agité, allait et venait dans le cabinet de l'inspecteur absent, cherchait les moyens d'attribuer une autre origine à ce malheur, imaginait un accident, une chute, une imprudence, la rupture d'anévrisme ; et il attendait avec impatience l'arrivée du docteur Latonne, afin qu'aucun soupçon pût s'éveiller sur la cause initiale de l'accident.

***

- A propos vous ne pourriez pas me prêter cinq mille francs ?

L'autre s'arrêta et murmura un "Encore !" énergique. Gontran répondit avec simplicité : "Toujours !" Puis ils se remirent à marcher.

- Que diable faites-vous de l'argent ?

- Je le dépense.

- Oui, mais vous le dépensez avec excès.

- Mon cher ami, j'aime autant dépenser l'argent que vous aimez le gagner. Comprenez-vous ?

- Très bien, mais vous ne le gagnez point.

- C'est vrai. Je ne sais pas. On ne peut pas tout avoir. Vous savez le gagner, vous, et vous ne savez nullement le dépenser, par exemple. L'argent ne vous paraît propre qu'à vous procurer des intérêts. Moi je ne sais pas le gagner, mais je sais admirablement le dépenser. Il me procure mille choses que vous ne connaissez que de nom. Nous étions faits pour devenir beaux-frères. Nous nous complétons admirablement.

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Humour, encore et encore

...et les dames Paille, la mère et la fille, veuves toutes les deux, grandes, fortes de partout, du devant et du derrière : "Vous voyez bien, disait Gontran, qu'elles ont mangé leurs maris, ce qui leur a fait mal à l'estomac."

***

Tenez, voilà vingt ans que je suis marié, eh bien, je ne m'y accoutume pas. Tous les soirs en rentrant, je me dis : "Tiens, cette vieille dame est encore chez moi ! Elle ne s'en ira donc jamais ?"

Sentiments et émotions

Moi, Madame, il me semble que je suis ouvert ; et tout entre en moi, tout me traverse, me fait pleurer ou grincer des dents. Tenez, quand je regarde cette côte-là en face, ce grand pli vert, ce peuple d'arbres qui grimpe la montagne, j'ai tout le bois dans les yeux ; il me pénètre, m'envahit, coule dans mon sang ; et il me semble aussi que je le mange, qu'il m'emplit le ventre ; je deviens un bois moi-même ! (...) Et si vous saviez quelles jouissances je dois à mon nez. Je bois cet air-là, je m'en grise, j'en vis, et je sens tout ce qu'il y a dedans, tout, absolument tout. Tenez, je vais vous le dire. D'abord avez-vous remarqué, depuis que vous êtes ici, une odeur délicieuse, à laquelle aucune autre odeur n'est comparable, si fine, si légère, qu'elle semble presque... comment dirais-je... une odeur immatérielle ? On la retrouve partout, on ne la saisit nulle part, on ne découvre pas d'où elle sort ! Jamais, jamais rien de plus... de plus divin ne m'avait troublé le coeur... Et bien, c'est l'odeur de la vigne en fleur ! Oh ! j'ai été quatre jours à le découvrir. Et n'est-ce pas charmant à penser, Madame, que la vigne, qui nous donne le vin, le vin que peuvent seuls comprendre et savourer les esprits supérieurs, nous donne aussi le plus délicat et le plus troublant des parfums, que peuvent seuls découvrir les plus raffinés des sensuels ? Et puis, reconnaissez-vous aussi la senteur puissante des châtaigniers, la saveur sucrée des acacias, les aromates de la montagne, et l'herbe, l'herbe qui sent si bon, si bon, si bon, ce dont personne ne se doute ?

***

Est-ce beau ? dites, est-ce beau ? Et pourquoi ce paysage m'attendrit-il ? Oui, pourquoi ? Il s'en dégage un charme si profond, si large, si large surtout, qu'il pénètre jusqu'au coeur. Il semble, en regardant cette plaine, que la pensée ouvre les ailes, n'est-ce pas ? Et elle s'envole, elle plane, elle passe, elle s'en va là-bas, plus loin, vers tous les pays rêvés que nous ne verrons jamais. Oui, tenez, cela est admirable parce que cela ressemble à une chose rêvée bien plus qu'une chose vue.

***

Elle ne comprenait pas qu'il était, cet homme, de la race des amants et non point de la race des pères. Depuis qu'il la savait enceinte, il s'éloignait d'elle et se dégoûtait d'elle, malgré lui. Il avait souvent répété, jadis, qu'une femme n'est plus digne d'amour qui a fait fonction de reproductrice. Ce qui l'exaltait dans la tendresse, c'était cet envolement de deux coeurs vers un idéal inacessible, cet enlacement de deux âmes qui sont immatérielle, c'était tout le factice et l'irréalisable mis par les poètes dans la passion. Dans la femme physique, il adorati la Vénus dont le flanc sacré devait conserver toujours à la forme pure de la stérilité. L'idée d'un petit être né de lui, larve humaine agitée dans ce corps souillé par elle et enlaidi déjà, lui inspirait une répulsion presque invincible. La maternité faisait une bête de cette femme. Elle n'était plus la créature d'exception, adorée et rêvée, mais l'animal qui reproduit sa race.

***

Lorsqu'on fut revenu dans le salon, il se fit dire les cartes par Louise, qui savait fort bien annoncer l'avenir. Le marquis, Andermatt et Charlotte écoutaient avec attention, attirés malgré eux par le mystère de l'inconnu, par le possible de l'invraisemblance, par cette crédulité invincible au merveilleux qui hante l'homme et trouble souvent les plus forts esprits devant les plus niaises inventions des charlatans.

***

Elle comprit que tous les hommes marchent côte à côte, à travers les événements, sans que jamais rien unisse vraiment deux êtres ensemble. Elle sentit, par la trahison de celui en qui elle avait mis toute sa confiance, que les autres, tous les autres ne seraient jamais plus pour elle que des voisins indifférents dans ce voyage court ou long, triste ou gai, suivant les lendemains, impossibles à deviner. Elle comprit que, même entre les bras de cet homme, quand elle s'était crue mêlée à lui, entrée en lui, quand elle avait cru que leurs chairs et leurs âmes ne faisaient plus qu'une chair et qu'une âme, ils s'étaient seulement un peu rapprochés jusqu'à faire toucher les impénétrables enveloppes où la mystérieuse nature a isolé et enfermé les humains. Elle vit bien que nul jamais n'a pu ou ne pourra briser cette invisible barrière qui met les êtres dans la vie aussi loin l'un de l'autre que les étoiles du ciel.

 

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